Ouvrir les amours, fermer les frontières. Brigitte Vasallo

vasalloCollage de Señora Milton

 

Présenter Brigitte n’est pas simple, tellement elle peut être polyfacétique. J’aime son franc parlé, j’aime qu’elle ose dire et ose « se dire ». Parfois jugée excessive, elle dérange, c’est certain.

Je la connais à travers ses écrits, ses apparitions (assez rares en ce moment) sur les réseaux sociaux. J’ai acheté son livre « Porno burka » quand il est sorti (en 2013, déjà!) et (oh la vilaine), je ne l’ai pas encore lu … Il est dans ma « to do list » de livres à lire, qui ne diminue pas, car je n’arrête pas d’en acheter. Nous avons eu de riches échanges via les réseaux sociaux et je pense que nous nous apprécions mutuellement. En tout cas, je l’apprécie beaucoup! La lire me fait un bien fou, avec Coral Herrera Gomez  et Roma, ce sont des femmes dont les écrits m’aident à mieux comprendre qu’est-ce qui se joue actuellement dans la non-monogamie et par là-même, à mieux me comprendre et également comprendre les personnes que j’accompagne en thérapie ou lors de mes espaces de parole. 

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Ce texte a été écrit à l’occasion du 14 février dernier (2016), dans la revue Pikara: http://www.pikaramagazine.com/2016/02/abrir-amores-cerrar-fronteras/

Traduction : Elisende Coladan

Nous vivons dans un système qui nous dit que lorsque “l’autre” arrive, ce n’est jamais une bonne nouvelle, que “l’autre” n’a pas sa place dans notre vie. La pensée monogame et la xénophobie partagent la peur panique devant l’altérité.

Aujourd’hui c’est le 14 février, la Saint Valentin et en cette date nous devons parler d’amours. Dans mon cas, de monogamie et de comment nous repensons un système amoureux qui nous remplit de joie au même temps qu’il nous enfonce dans la violence, les trahisons et les exclusions. Aujourd’hui nous avons à parler de polyamour, d’anarchie relationnelle, de comment ouvrir les amours et le faire bien.

Aux frontières de l’Union Européenne, en Slovénie, à Ceuta ou sur l’île de Lesbos, aujourd’hui 14 février, arriveront aussi des milliers de personnes réfugiées et migrantes qui fuient des désastres infinis, des guerres avec des bombardement et des guerres avec  des spoliations économiques, des guerres coloniales, encore, orchestrées par une communauté internationale qui s’occupe uniquement d’intérêts stratégiques, économiques et militaires.

Mais aujourd’hui, il n’est pas de bon ton de parler de cela, ne parlons pas de frontières mais plutôt d’amour. Et, pourtant, peut-être bien qu’il s’agit d’un bon jour pour nous souvenir des implications profondes de l’affirmation  « ce qui est personnel est politique » et nous demander jusqu’où va notre pensée amoureuse critique. Jusqu’où nous osons porter notre forte affirmation de la déconstruction monogame et de l’amour romantique. Quel sens y-a-t-il au-delà de nos vies privées, pour que nous soyons en train de mettre en jeu le cœur et les sentiments afin de construire de nouvelles manières de vivre nos relations.

La pensée monogame

La monogamie, ce n’est pas que des chiffres, ce n’est pas qu’une quantité. Si nous le croyons c’est à cause d’une erreur anthropologique (eurocentrée et androcentrée) qui la définie par opposition à d’autres formes de relations, sans mettre en lumière les dynamiques, mais plutôt la quantité de personnes en cause. A partir de là, nous affirmons que la monogamie c’est deux personnes et la non-monogamie c’est plus de deux (à moins qu’il s’agisse de musulmans et là, nous l’appelons autrement, ce que je trouve moche).

Dans cette obstination sur le nombre, nous perdons de vue que la monogamie ce n’est pas une pratique, mais un cadre de référence, un cadre monogame, ainsi qu’une forme de pensée: la pensée monogame  qui opère, en plus, dans la sphère privée et dans la construction groupale. Une pensée monogame qui gère les amours et qui gère les frontières.

De toute la constellation d’idées qui font partie de la pensée monogame, il y en a deux qui se réfèrent aussi bien à l’immense difficulté d’avoir des relations sexo-affectives multiples, comme à la maltraitance que nous sommes en train de faire subir, en tant que société, à ce que nous définissons l’altérité entre autres, aux personnes réfugiées et migrantes: la peur (la terreur) de perdre et le réflexe défensif de l’exclusion.

Nous construisons des couples de manière identitaire, avec des frontières fermées et hermétiques. Nous sommes un couple, nous ne sommes pas en. Cette forme de construction, nous le savons, répond à un besoin de refuge face à un monde sans miséricorde, depuis un refuge économique face au capitalisme sauvage, jusqu’au refuge émotionnel face à l’immense supermarché des sentiments dans lequel nous vivons, en passant, entre autre, par le refuge sexuel face à l’hyper-sexualisation instrumentalisée des corps à usage unique (prendre et laisser),  parallèlement et paradoxalement, face à la pénalisation de la sexualité (le mono-sexisme, la castration des désirs non-normatifs, la punition de l’expérimentation, la « salopephobie » …).

Et, pourtant, à force de vivre en cherchant à se mettre à l’abri, nous avons perdu de vue quel était le danger que nous étions en train de fuir. Si c’était  la solitude, les relations exclusives ne nous en protègent pas, puisque cette même exclusivité nous impose un régime hiérarchique au-dessus de toutes les autres formes de relations qui deviennent par la même moins importantes et, dans le meilleur des cas, restent dans un second plan . Si c’est le manque de lien, ce n’est pas l’exclusivité qui va garantir la permanence d’un lien, mais bien l’engagement lui-même, qui peut être aussi inclusif d’autres sentiments comme le sont l’amitié ou s’occuper des enfants. La peur de perdre ne se résout par en fermant des frontières pour éviter l’arrivée d’une altérité menaçante, parce que les frontières sont tout juste des coupe-feux qui ne résistent pas longtemps. La peur de perdre se résout en éteignant le feu. En désactivant la menace. En désactivant l’idée d’altérité comme menace.

Sommes-nous en train de parler d’amours ou sommes-nous en train de parler d’états ?

Nous sommes en train de parler de la vie, de la manière comment nous nous positionnons dans la vie, de la manière comment la pensée  monogame, basée sur l’exclusivité et l’exclusion, nous traverse complètement, depuis la sphère privée jusqu’au groupe, dans ce que nous avons en commun.

La possibilité d’avoir des relations dans une dynamique no-monogame déchaîne des attaques de panique à l’altérité. Cette « autre » qui vient nous voler notre tranquillité, notre bien-être, notre quotidien, notre commodité, notre sécurité. Qui vient se mettre en compétition avec nous et nous enlever notre place centrale, avec le privilège et le pouvoir que cette place nous procure. Qui vient nous mettre en danger. Comme l’affirme la culture populaire, en amour comme à la guerre, tous les coups sont permis. Et tout y est bon: le combat, l’attaque, la violence et l’auto-violence. Comme cela s’appelle assassiner ta partenaire ou ton ex, sous couvert de jalousie? Comment peut-on en arriver à tuer “l’autre”? Comment nous nous blessons par amour et désamour? Comment nous nous infligeons autant de violence ou nous acceptons autant de maltraitance sous le prétexte de l’amour?

Cette “autre”, qui vient détruire notre vie, ce sont aussi les réfugiées et les migrantes. Qui viennent bouleverser notre tranquillité, mettre en péril notre paix, nos bonnes coutumes, notre richesse, notre culture, notre identité, notre état de bienêtre … Et dans cette guerre, comme dans l’amour, tous les coups sont permis. L’infamie de leur confisquer leurs objets de valeur (?) comme cela se fait au Danemark (mesure à laquelle nous devrions répondre immédiatement en boycottant les produits danois), la brutalité de leur tirer dessus pendant qu’ils se noient comme le fait l’Etat espagnol à sa frontière sud, ou de se moquer de leurs morts, y compris celle de leurs enfants morts, au nom d’une liberté d’expression qui n’est autre que la même violence brutale exercée à travers les moyens de communication, pour ne citer que quelques exemples macabres.

C’est évident que nous ne tuons pas toutes nos amantes et nous ne tirons pas sur les autres aux frontières. Mais le système est là et nous le portons incrusté dans la moindre parcelle de nos vies. Et c’est ce système qui nous dit que l’arrivée de “l’autre” n’est jamais une bonne nouvelle, jamais cela nous apportera de nouvelles énergies, de  nouvelles connaissances, de nouveaux points de vue, des nouveaux liens, jamais cela nous rendra meilleures, ni plus heureuses, ni plus réelles, ni plus lumineuses, ni plus joyeuses. Le système nous dit que l’autre n’a pas le droit d’être.

Dans l’Europe de la décadence, du capitalisme sauvage, des marchés qui sont maitres et seigneurs, de la troïka, de la paupérisation, des expulsions, de la violence à tous les niveaux contre une population chaque fois plus acculée, de la culture hipster du réchauffé et du vintage : nous sommes-nous arrêtées pour penser combien de possibilités de résistance contre la brutalité du monde apportent avec eux les réfugiées? Combien d’alliance se perdent? Combien de possibilités de liens nous sommes en train de dynamiter, aujourd’hui et pour les siècles à venir? Quand nous apercevons, horrifiées, également, épistémicide qui a eu lieu dans ce que nous appelons l’Amérique, toutes les formes de connaissance qui se sont perdues, que nous avons exterminées en même temps que les vies et les mémoires de ces vies. Avons-nous conscience de ce que nous sommes en train de dire au niveau de la pensée, de la connaissance, de la culture sur la Syrie? Même si nous ne faisons que dire Syrie, nous comprenons la dimension de ce que nous disons ?

Rompre la monogamie des frontières

Rompre avec la monogamie c’est dynamiter les frontières, parce qu’elles sont un outil de répression et de haine. Les frontières ne nous protègent pas: elles créent le danger.  Le fantasme même de danger. Rompre avec la monogamie c’est générer de nouvelles formes de relation: ne pas multiplier les mêmes formes, mais les dynamiter pour en créer de nouvelles formes de liens basées sur l’inclusion, sur le droit et le besoin d’être, de vivre, d’appartenir, de construire, de les cultiver ensemble.

Le défi, pour nous qui nous disons polyamoureuses, qui nous disons non-monogames, est de donner un nouveau sens au lien et un nouveau sens de liberté qui échappe aux serres du néolibéralisme, qui reprenne la conscience de l’être-au-monde, du mélange, du métissage, de la contamination croisée comme puissance de vie. Un sens du lien qui nous sache affaiblies sans la présence de cette “autre” que nous refusons de penser comme menace et que nous voulons comme compagne de qui apprendre, en l’incluant dans notre vie, dans notre monde. Cette « autre » qui concrètement se matérialise dans les corps et les vies des amantes, des réfugiées, des migrantes.

Ce n’est pas toi, c’est la structure: déconstruction de la polyamorie féministe. Coral Herrera Gómez

poliamor-coral-herreraIllustration de la Señora Milton

Coral Herrera Gomez est Docteure en Humanités et Communication Audiovisuelle, avec emphase en Etudes de Genre. Madrilène, elle réside au Costa Rica, pays cher à mon cœur.

Coral et moi, nous nous connaissons depuis déjà quelques années, grâce aux réseaux sociaux. C’est elle qui, la première, m’a dit que ma manière de vivre les relations était « queer ». Grâce à elle, j’ai beaucoup appris sur la construction des mythes de l’amour romantique dans notre société occidentale et combien, tout en en étant imprégnée (comme chacun.e d’entre nous), je m’en éloignais par bien des aspects. 

J’ai suivi son cours en ligne « Señoras que… dejan de sufrir por amor. Porque otras formas de quererse son posibles » (Mesdames qui … arrêtent de souffrir par amour. Parce que d’autres formes d’aimer sont possibles), avec un groupe de femmes, il y a 3 ans. Ce furent 8 semaines d’analyse et de réflexion intense sur nos mécanismes, nos modèles et nos croyances amoureuses, qui m’a beaucoup apporté et dans lequel je pense également avoir apporté, notamment au niveau de la sexualité féminine. 

Dans cet article, Coral réfléchit et analyse ce qui se passe dans la polyamorie féministe qui construit de nouveaux mythes et une nouvelle utopie.

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Article original paru dans Pikara Magazine

http://www.pikaramagazine.com/author/coral-herrera/

Traduction : Elisende Coladan

Sur le plan théorique et discursif, nous sommes en train de réaliser d’importantes fractures en ce qui concerne le modèle de l’amour romantique avec, clairement, sur le plan émotionnel, des siècles de patriarcat sur le dos.  Le polyamour génère, lui aussi, des mythes, des « happy ends », des processus enrichissants, des expériences fascinantes, des déceptions et des frustrations diverses et variées.

La polyamorie féministe est une nouvelle utopie collective pour celles qui rêvent d’un monde égalitaire, féministe et multiple. Dans ce monde idéal, nous, les femmes, nous ne serions pas divisées en deux groupes : les gentilles (fidèles, soumises sans désir sexuel) et les méchantes (nymphomanes, salopes et libres). Nous aurions toutes le droit d’avoir les relations que nous voudrions vivre sans nous sentir coupables, sans avoir à rendre de comptes à quiconque, sans déclencher un scandale social, sans que l’on nous insulte, nous discrimine ou on nous tue pour cela.

En outre, nous aurions bien plus de temps pour aimer, pour profiter de la vie et de l’affection reçue, pour rechercher et construire des relations diverses, avec ou sans sexe, avec ou sans romantisme. Dans un monde polyamoureux féministe idéal, nous n’aurions pas honte de nos corps : le péché et la culpabilité n’existeraient pas. Nous pourrions vivre notre sexualité et nos orgasmes multiples, sans traumatismes ni complexes.

Nous construirions une espèce d’éthique amoureuse pour éviter les conflits romantiques et les luttes de pouvoir, et nous apprendrions à nous unir et à nous séparer avec tendresse. Avec ce code, l’objectif général serait de prendre soin des autres et de nous-mêmes, d’apprendre à résoudre les conflits sans violence, d’éviter la souffrance inutile et d’apprendre à savourer l’amour et la vie.

Dans le monde de la polyamorie féministe et queer, nous ne serions ni égoïstes, ni jalouses, ni possessives et nous ne souffririons pas si notre partenaire tombait follement amoureux.se d’une autre personne et avait besoin d’espace pour vivre ce bouleversement amoureux. Nous pourrions arriver à être, alors, des personnes humbles et généreuses qui aiment leur liberté et celle des autres. Nous serions moins égocentriques, car nous n’éprouverions pas le besoin de nous sentir uniques ni spéciales pour quelqu’un 24h/24. Nous n’aspirerions pas, comme actuellement, à être le centre de l’Univers de la personne aimée, car dans le monde polyamoureux, il n’y a pas de centres, il ne s’agit que de réseaux interconnectés. Tous les sentiments se trouveraient au même niveau, sans hiérarchies : chaque couple se construirait à partir de l’interaction et du présent, il n’y aurait pas d’amours clandestines et l’amour ne se refermerait pas sur lui-même, mais flotterait librement, se multipliant et se diffusant.

Dans la polyamorie féministe, il n’y aurait pas d’étiquettes qui nous distinguent et nous classent comme hétérosexuelles, lesbiennes ou bisexuelles, car ce ne seraient pas des identités,, mais des états temporaires, des transitions de l’être dans l’espace et le temps dans lesquelles nous circulerions sans grands problèmes. Le masculin et le féminin arrêteraient d’être des états purs: nous n’aurions à donner d’explications à qui que ce soit sur notre genre, nos orientations (sexuelles), nos goûts et appétences, parce que ce serait sans importance.

La polyamorie féministe serait queer, inclusive et diverse, avec des pratiques et des façons multiples de la vivre. La monogamie ne serait ni mal vue, ni associée au patriarcat. Tout le monde pourrait être monogame dans un système polyamoureux féministe, sans que cela suppose un quelconque problème, parce que la polyamorie féministe n’a pas de règles écrites, ni de normes à suivre fidèlement : chacun.e dessine le tissu sexuel, affectif, érotique et romantique qui lui convient, sans avoir à suivre de patrons préétablis, sans se mettre des étiquettes, ni se sentir cloisonné.e par des structures externes.

Pari ailleurs, dans ce monde idéal, nous serions tou.te.s des personnes géniales, parce que nous n’aurions ni à mentir, ni à tromper, ni à trahir qui que ce soit. Nous ne nous sentirions pas non plus coupables de ce que nous faisons ou ressentons. Il n’y aurait pas de regrets, ni de scènes dramatiques, nous n’aurions pas à avoir honte de nos sentiments ni n’aurions à demander pardon pour cela. Nous serions libres d’aimer beaucoup de monde, de différentes façons. Nous serions libres de construire nos relations à  notre gré, sans adopter aucune structure qui ne soit pas la nôtre, mais plutôt en en créant une à travers l’interaction avec les autres.

Le réveil sonne et je me réveille en plein XXIe siècle, le patriarcat est encore en bonne santé, nous l’avons bien ancré dans notre ADN et ce monde polyamoureux féministe n’existe pas (encore) en tant que tel. Le patriarcat est l’enveloppe dans laquelle se manifeste notre réalité et il est à l’intérieur de chacun.e d’entre nous, que l’on soit hétéro, lesbienne ou bi, que nous pratiquions la monogamie ou l’amour libre.

Sur le plan théorique et discursif, nous sommes en train de faire de grandes ruptures et nous le voyons clairement, sur le plan émotionnel, par contre, nous avons un long chemin à parcourir. Je ne suis pas certaine que le changement émotionnel soit quelque chose qui puisse se faire uniquement en le souhaitant et en travaillant dur, car nous avons beaucoup de siècles de patriarcat derrière nous. J’incite toujours à passer de la théorie à la pratique, mais j’admets que c’est bien compliqué : moi-même, j’ai du mal à être totalement cohérente et je ne peux pas arrêter de sentir ce que je ressens, tout autant que je puisse me le proposes.

Notre culture entière est basée sur le mythe du « quand on veut, on peut » ou, ce qui revient au même, sur cette absurde idée que vend le mythe du rêve américain (n’importe qui peut arriver à être président des États- Unis, il suffit d’y travailler dur). Nous avons cru qu’avec beaucoup de bonne volonté, de joie, d’effort, de discipline et un peu de chance nous pourrions parvenir à réaliser ce qu’on voulait.

Tant et si bien que les gourous nous assurent qu’il est plus facile de gagner au loto si on le souhaite intensément et qu’on place toute notre énergie dans cet espoir. Le secret de la postmodernité c’est « yes, you can » : oui, tu le peux. En suivant cette logique, on peut cautionner l’idée que le marché du travail soit terrible et que le nombre de chômeurs soit indécent et que par ailleurs il soit possible d’obtenir ce que les autres ne peuvent pas atteindre. Parce qu’on est spécial, parce qu’on le vaut bien, parce que nous pouvons faire de nos rêves une réalité (… et les autres : qu’ils se débrouillent).

C’est donc avec cette même logique – celle qui nous fait maigrir, si nous le voulons-  que nous pouvons nous dépatriacaliser et éviter la monogamie, si nous le voulons. C’est bien selon cette logique qu’il y a autant de personnes en train de suivre des régimes amaigrissants ou de se faire faire des liposuccions; c’est toujours selon cette logique qu’il y a tant de personnes à l’œuvre, cherchant à se débarrasser de concepts comme ceux de la propriété privée, de l’exclusivité, de la possessivité et tout ce qui restreint notre désir ainsi que notre liberté d’aimer.

Mais de là où nous en sommes (dans le patriarcat capitaliste postmoderne), nous voulons tester, nous aventurer et essayer. Nous voulons faire de nos rêves une réalité et nous transformer en personnes ouvertes et généreuses qui ne ressentent jamais la jalousie ni ne limitent la liberté, de leurs compagnes ou compagnons, d’avoir d’autres partenaires. Tout comme nous sommes en train de déconstruire la maternité patriarcale et d’autres structures, comme l’amour romantique ou la démocratie patriarcale, nous voulons également déconstruire la monogamie en construisant une utopie polyamoureuse dans laquelle nous allons toutes être plus mûres, cohérentes et heureuses.

Nous recevons une claque, lorsque nous réalisons que nous n’avons pas les outils pour y parvenir. Nous avons la théorie, mais il nous manque les outils pour mener à bien une telle transformation. Nos connaissances concernant la gestion des émotions sont encore limitées et nous ne sommes pas encore suffisamment entrainé.e.s, pour pouvoir les assumer et bien les vivre. Nous savons que le changement doit être à la fois individuel et collectif, mais nous sommes en train d’essayer de transformer un discours en action, à l’aveuglette. Et ce, parce que nous n’avons pas de modèles à suivre, personne n’a la formule magique. Et les références dont nous disposons, dans notre culture, sont si anciennes qu’elles n’ont plus guère de valeur à nos yeux.

Nos sentiments n’évoluent pas aussi rapidement que nos théories et la société n’évolue pas, non plus, au même rythme que nos rêves érotiques et utopiques. Les compagnes hétéros, nous éprouvons  chaque jour le fait que nos compagnons ne réfléchissent pas au même rythme que nous. Certes, il y a des hommes égalitaires et féministes qui y travaillent, mais ils sont encore trop peu nombreux.

Ce sont de trop nombreux siècles d’oppression patriarcale, beaucoup trop. Parfois (généralement quand je regarde la télévision câblée dans un bar), je perds ma foi en l’Humanité et je deviens pessimiste, en me demandant combien de siècles il nous faudra pour arriver à intérioriser tous les changements que nous voulons faire. Même si  un miracle arrivait juste maintenant et que toute l’industrie culturelle commençait à lancer des messages d’un autre genre, nous racontant des histoires avec d’autres trames, d’autres personnages et d’autres « happy ends », nos structures émotionnelles ne changeraient pas immédiatement. Parce qu’elles sont vraiment enracinées en nous : nous en héritons à travers la famille, l’école, les films et les chansons. Il n’est donc pas si facile que ça de se vider de toute cette charge culturelle. En plus, nous croyons avec dévotion en la magie de la transformation instantanée, c’est pour cela que nous utilisons des amulettes, des totems, des talismans, des figurines et des pierres sacrées, de la même manière que les héros de nos contes parviennent à faire ce qu’ils veulent en frottant une lampe d’Aladin, en embrassant un crapaud, en tuant un dragon, en portant une bague …

Eh bien non, nous n’allons pas nous lever un bon matin en découvrant que nous ne sommes plus jalouses. Peut-être en cours de route découvrirons-nous des outils pour apprendre à la gérer et pour éviter que cela n’affecte nos êtres chers. Mais les émotions ne disparaissent pas de nos corps par magie, car elles se sont construites à grand renfort de mythes.

Chacun.e d’entre nous a intériorisé ces mythes à travers nos contes, c’est pour cette raison que déconstruire le romantisme patriarcal et nous déconstruire nous-mêmes n’est pas facile du tout. Cela peut être même extrêmement douloureux. Je crois que cela explique pourquoi il y a tellement de personnes tourmentées par les peurs et les profondes contradictions postmodernes : ce que j’aimerais qu’il y ait et ce qu’il y a, ce que je pense et ce que je ressens, ce que je dis et ce que je fais, ce que je suis et ce que j’aimerais être.

Beaucoup d’entre nous veulent passer de la théorie à la pratique en parvenant à une totale cohérence entre nos discours, nos actions et nos sentiments. Mais personnes n’est complètement cohérent dans ses idées. Et après avoir reçu par intraveineuse autant de théorie patriarcale depuis notre plus tendre enfance et notre adolescence (nous avons appris à aimer de manière monogame et patriarcale), désapprendre tout cela est extrêmement complexe.

En ce qui me concerne, je me complique de moins en moins l’existence et je m’adapte à tout ce qui m’arrive. Selon mes envies et selon l’interaction que j’ai avec l’autre personne, je suis parfois hétéro, parfois lesbienne, parfois je suis monogame, parfois pas. En ce moment, par exemple, je suis hétéro et monogame, et dans d’autres phases de ma vie, j’aborde la relation d’une autre façon. Dans ma pratique amoureuse, je construis les relations au gré de ce qui  vient : avec chaque personne, j’établis des pactes qui peuvent être révisés ou se transformer à tout moment. Cela dépend de mon ressenti, de mes besoins et appétences, des siennes, de ce que chacun.e d’entre nous souhaite … Chacun.e différent.e des autres. Et moi-même, je change avec les années, si bien qu’à chaque fois l’expérience amoureuse a été différente. En ne me mettant pas dans un carcan qui ne correspond à aucun style amoureux, je me suis sentie plus libre d’explorer et d’essayer de nouvelles choses … J’ai de grands succès sur mon chemin (par exemple, aujourd’hui, je suis bien moins jalouse que pendant mon adolescence) et j’ai encore bien des aspects à travailler. Ce que j’évite vraiment c’est de suivre des modes, des standards, des solutions totalisantes ou des vérités absolues.

J’adore qu’il existe une grande diversité de formes d’aimer. Mais je fuis les religions de l’amour qui vous assurent avoir trouvé la formule magique pour être heureux. Le polyamour, par exemple, est à la mode, mais c’est aussi une structure qui nous vient du dehors, c’est-à-dire que nous ne l’avons pas créée nous-mêmes. Même si cela répond à un certain nombre de problèmes, cela nous en apporte d’autres : ce n’est pas une panacée, ni une salvation. Pour certaines personnes, ça fonctionne très bien, alors que d’autres souffrent horriblement en essayant de s’adapter à cette nouvelle structure. Parce que chaque structure a ses propres problèmes.

L’utopie polyamoureuse est tout aussi romantique que l’utopie monogame : le polyamour génère également des mythes, des « happy ends », des processus enrichissants, des expériences fascinantes et des paradis sur mesure. Et c’est pour cela, qu’il génère aussi des déceptions et des frustrations diverses et variées, comme lorsque malgré nos efforts et notre bonne volonté nous réalisons que nous n’y parvenons pas. Nous y mettons tout l’amour du monde, mais cela nous fait mal … Alors, que faire ? Et nous voici de retour vers la dichotomie patriarcale : soit nous retournons à la monogamie,  soit nous travaillons contre la monogamie. Retourner à la monogamie suppose de trahir son groupe et de se trahir soi-même, c’est retrouver un certain confort en connaissance de cause, c’est revenir au double régime de la morale, à l’hypocrisie, au désir d’exclusivité. Et  on se sent patriarcale alors que la dynamique générale est d’aller vers l’ouverture totale.

Rompre avec la monogamie implique non seulement de nager à contre-courant au niveau politique et social, mais aussi d’aller à contre-courant de toutes les émotions et les sentiments dont nous avons hérités et qui sont en nous, qui vivent en nous, nous influencent, nous limitent, nous conditionnent. Il s’agit alors d’une double bataille : on lutte contre la monogamie capitaliste hétéro-patriarcale et en même temps, on lutte contre ses propres sentiments monogames, capitalistes et patriarcaux. C’est-à-dire, contre soi-même.

Et, parfois, on se demande: « est-ce que cela vaut vraiment la peine de lutter autant? » ou encore « mais pourquoi donc ne suis-je pas en train de m’amuser, ne serait-ce pas parce que le rythme que je m’impose est trop fort et que j’ai besoin de plus de temps pour mon propre processus, ne serait-ce pas parce que ce n’est pas une bataille personnelle,, mais bien collective et que je ne peux pas affronter un changement aussi démesuré, toute seule ? » …

On finit par souffrir tout autant de la monogamie que du polyamour, et ce, parce que la structure amoureuse ne cesse d’être patriarcale. Aimer librement serait bien plus facile si la culture dans laquelle nous vivions n’était pas basée sur l’individualisme, la propriété privée, les hiérarchies, les luttes de pouvoir, les interdits et les tabous. Aimer librement serait possible dans un monde sans machisme, sans une morale à double régime, sans exploitation économique de la grande majorité par quelques-uns. Aimer en liberté serait plus facile, si nous les femmes pouvions avoir une plus grande autonomie financière, si nous ne dépendions pas économiquement des hommes, si nous ne souffrions pas de discrimination et de violence.

Nous pourrions aimer librement si nous nous organisions d’une autre manière, si le couple monogame hétérosexuel cessait d’être le pilier de notre système, si on arrêtait de nous bombarder avec cette idée de « normalité », si nous vivions dans un monde diversifié et égalitaire, si nous avions les moyens nécessaires pour jouir de tout cela. Mais nous ne les avons pas, c’est pour cela que nous nous libérerons de certaines oppressions et nous nous en imposons d’autres; nous cassons des mythes et nous en construisons d’autres, nous substituons nos croyances et nos tabous par d’autres et nous terminons par nous sentir emprisonnées comme dans n’importe quelle autre structure.

Pour nous libérer, il faut en finir avec ces structures qui nous viennent du dehors et construire les nôtres. Entre la monogamie absolue-mensongère et le polyamour bon enfant et bienheureux, il y a bien d’autres alternatives. Nous n’avons pas à nous diviser en deux groupes, nous n’avons pas à choisir l’un ou l’autre modèle. Entre le blanc et le noir, il existe toute une gamme de couleurs et de nuances aussi variées qu’il y a de personnes et aussi diverses que les relations que nous construisons entre nous.

Je crois qu’on en profite mieux sans être esclave des modes, allant de par le monde selon les appétences du moment, sans se mettre aucune étiquette qui nous limite et nous conditionne. Je crois qu’il n’y a pas de formule magique permettant de moins souffrir et de profiter plus : nous vivons dans l’ère de la customisation et il revient à chacun.e   de se confectionner sa propre utopie, sa propre Réalité et ses structures. Ce qui sert à un.e, ne sert pas à tous. Et ce qui a été utile à une étape de notre vie, ne l’est plus à une autre, car on change avec les années, on s’améliore et on grandit en tant que personne, on accumule des expériences qui nous amènent à dessiner un autre type de stratégies, et à avoir d’autres types de problèmes.

Le processus de changement doit être individuel, mais également collectif : cela est plus simple lorsqu’on peut échanger avec d’autres personnes tout au long du processus: échanger des outils, des doutes, des problèmes, des théories et des pratiques. Et ce, afin de remettre en question des mythes (monogames ou polyamoureux), les normes, les modes, les interdits et les oppressions qui pèsent sur notre culture amoureuse. Nous sommes de plus en plus nombreux.ses à avoir envie d‘investiguer et de déconstruire le patriarcat, à revendiquer la diversité sexuelle et amoureuse, à travailler personnellement et collectivement dans le but d’arriver à une transformation totale (sexuelle, économique, politique, sociale, affective et culturelle). Néanmoins, ce travail de déconstruction des structures ne doit pas revenir à devoir supporter de nouvelles structures tout aussi tyranniques et douloureuses. Que chacun.e se construise la sienne en accord avec ses goûts, ses besoins et ses appétences. Dans ces ruptures et changements, il est fondamental de pouvoir élire librement les manières de nous chérir et de nous aimer.

Le romantique est politique: le processus de transformation est individuel et collectif, mais il doit être amusant.

 

Anarchie Relationnelle: Roma Al Revés Es Política

Roma

Interview de Roma al Revés es Política (jeu de mots : Amor, en espagnol et en verlan, cela donne Roma, donc son pseudo c’est Roma en verlan c’est politique).

Roma écrit régulièrement sur l’anarchie relationnelle et d’autres formes de vivre les relations sur son blog : http://elbosqueenelquevivo.blogspot.fr/

J’ai rencontré Roma, IRL, pour la première fois, le 11 décembre 2015, lors de la Première Journée d’Amors Plurals à Barcelone, où nous étions toutes les deux invitées à participer aux tables rondes. Nous nous sommes immédiatement « reconnues », car nous nous étions déjà croisées sur les réseaux sociaux. Roma est une personne à la pensée brillante et claire, que j’admire. Je vous laisse la découvrir à travers cette interview publiée dans le magazine on line Inquire Project : http://inquire-project.com/roma-anarquista-relacional/ – NDLT[1]

Traduction: Elisende Coladan

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Au début de l’article, Roma se présente :

 Je suis Roma Al Revés Es Política, activiste des relations non conventionnelles, transfeministe et provinciale qui a migré à Madrid. Mon activisme est un croisement entre deux manières  de comprendre l’existence : les féminismes et les relations non monogames. Nous repensons collectivement l’amour. Je suis devenu féministe au fur et à mesure que je croisais des personnes sur mon chemin, dont j’apprenais et recevais des outils pour comprendre ce qui m’arrive et pourquoi. J’aimerais faire une longue promenade en montagne avec Federica Montseny[2] pour qu’elle me raconte comment c’était de faire partie du gouvernement en étant anarchiste et comment elle gérait ses contradictions. Dans l’avenir j’imagine la société  plus complexe technologiquement, plus stratifiée, avec plus de différences sociales, et avec des formes de résistance et de survie plus diverses. Ma petite victoire quotidienne est d’être visible comme femme non hétéro dans l’espace public, pouvoir être sortie du placard de la non monogamie dans mon environnement familial et survivre dans la précarité.

Tu te définis comme une activiste des relations non conventionnelles. Qu’est-ce qu’une relation non conventionnelle? Comment fonctionne-t-elle?

Une relation non conventionnelle est toute celle située hors des petites boîtes standards dans lesquelles notre culture structure les liens affectifs : les relations non monogames, qui n’incluent pas d’exclusivité romantique ni/ou sexuelle; ou des relations aromantiques, asexuelles ou les deux à la fois, qui ont également un projet à long terme, en impliquant une intimité, en prenant soin l’une de l’autre, etc.. Chacune fonctionne selon ce que décident les personnes qui construisent ce lien. Dans le cas des relations romantiques non monogames, il existe beaucoup de manières de les vivre : le couple ouvert qui est exclusif dans le lien romantique mais qui est ouvert au partage des expériences sexuelles avec d’autres personnes, ponctuellement ou d’une forme habituelle; le polyamour, où des liens romantiques s’établissent avec d’autres personnes; le polycélibat où le projet de vie ne se construit pas autour d’une relation de couple comme référence; les anarchistes relationnelles, qui ne définissent pas les liens par romantique et non romantique ou, si elles le font, les relations romantiques ne sont pas privilégiées par rapport aux non romantiques, etc..

C’est facile dans la pratique?

Non, parce que pour le moment nous n’avons pas de références. C’est un fait, tu peux te sentir très perdue, ou même, penser que tu as un problème. Par ailleurs, notre éducation amoureuse n’inclut pas les outils pour gérer des situations non conventionnelles. De plus, il y a des sanctions sociales pour les personnes qui ne font pas les choses de forme conventionnelle. Sortir du placard nous met dans une situation de grande vulnérabilité, similaire à la sortie du placard LGBT, et tu peux avoir des problèmes avec ta famille d’origine, dans ton environnement de travail, social, etc…

J’imagine que cela t’est arrivé : une fille connaît une autre fille, vous vous plaisez, vous vous attirez, vous établissez une certaine forme d’intimité, créez un lien … : à quel moment lui dis-tu « je ne suis pas monogame » ? Comment le lui dis-tu ? Qu’est-ce qui se passe ensuite ?

Pour moi, c’est préférable de le dire dès que possible. La monogamie est assumée d’emblée, tout comme l’hétérosexualité : si tu ne dis pas « eh, je ne suis pas hétéro » les gens pensent qu’effectivement tu l’es. Alors si tu ne dis pas dès le début « je ne veux pas, en ce moment, de relation monogame » l’autre personne imaginera probablement que c’est le cas et après cela peut générer un problème qui n’a pas de raison d’être. Comment le lui dire? De la manière dans laquelle tu te sentiras le plus à l’aise tout en sachant que tu expliques quelque chose d’important pour toi, qui n’est absolument pas mauvais. Ce qui se passe après dépend, par contre, de comment l’autre personne le prend, en sachant que cela peut lui sembler déconcertant et qu’il est probable qu’elle ne connaisse personne dans son entourage avec qui en parler et lui donner un feedback positif. Donc, il est nécessaire d’y aller lentement et en douceur.

Parce que (attends), commençons par le début: c’est quoi l’amour?

D’une part, il y a les expériences que nous mettons en relation avec l’amour : l’envie d’intimité, l’érotisation,  l’envie de pouvoir se projeter dans le temps, etc. Ainsi que tout le spectre de combinaisons possibles et d’expressions de ces expériences. Et d’autre part, il y a la façon comment nous les interprétons et ce que nous en faisons : comment nous construisons des liens, ce qui dans notre culture romantique actuelle est basé sur l’amour romantique.

Qu’est-ce que c’est l’amour romantique?

L’amour romantique est une construction culturelle qui surgit dans un contexte historique concret, qui inclut des mythes sur la “nature véritable” de l’amour, sur comment doit être une relation si l’amour est « véritable » (exclusive, pour toujours, centrale dans ta vie, orientée vers le fait de vivre ensemble, fonder une famille, etc.). Elle est basée sur le sexe-genre : dans l’idée que les personnes nous nous différencions entre hommes et femmes, qu’en fonction de cette différence nous attendons et offrons des choses différentes dans l’amour et, qu’en plus, nos besoins et apports sont complémentaires. Dans ce sens, l’amour romantique présuppose une relation hétérosexuelle, donc une relation sociale asymétrique entre les genres, considérée comme « naturelle ». 

Qu’est-ce que c’est l’amour non-romantique?

Il y a eu d’autres formes de vivre l’amour à d’autres moments de l’histoire ou dans d’autres contextes, mais j’entends que tu me demandes comment nous construisons l’amour si nous démontons toute cette construction culturelle qu’est l’amour romantique. C’est le grand travail que nous sommes en train de faire et que nous avons devant nous : construire une culture amoureuse qui se base sur des valeurs qui correspondent plus à qui nous sommes.

Pouvons-nous dire que l’amour romantique est machiste ?

Oui, parce qu’il est basé sur les différences complémentaires entre hommes et femmes assumées comme naturelles. Dans celles-ci, les femmes nous sommes vouées à la sphère privée. On nous éduque pour prendre en charge tous les travaux ménagers et de soutien de vie « par amour », c’est-à-dire : volontairement, sans rien attendre en échange, sans rémunération et invisibilisées.

Comment fonctionnent les structures de genre dans les relations de couple ?

Il y a déjà eu beaucoup d’analyses sur le fonctionnement des structures de genre dans les relations hétérosexuelles. Il est nécessaire de continuer à réfléchir à comment fonctionnent les relations entre personnes avec d’autres orientations sexuelles ou d’autres identités. Dans une relation femme-homme bisexuels, par exemple, est-ce que les structures de genre fonctionnent de la même façon ? Comment fonctionnent les rôles de genre dans les relations entre lesbiennes ? Et dans les relations de couple entre personnes de genres non-binaires ?

Retournons à l’aspect pratique: une fille rencontre une autre fille … et commence à avoir une relation non-conventionnelle. Tu affirmes que « dans les relations monogames c’est de la fidélité qu’il s’agit, et dans les non-monogames, c’est le respect des accords »: comment sont négociés ces accords ?

En pensant à ce que nous voulons et à ce dont nous avons besoin. L’idéal serait de penser à comment nous aimerions que soit cette relation, en parler et trouver à nous deux (ou plus) nos points communs. Certainement, nous n’aurons pas, à priori, les mêmes souhaits et nécessités. Peut-être que je voudrais une exclusivité romantique et pas l’autre personne. Alors, il me faudra réfléchir et penser si c’est quelque chose que je peux accepter ou pas. Et ensuite négocier la manière de gérer ce genre de situations dans la pratique. Si nous décidons que cela entre dans le cadre de nos accords de pouvoir coucher avec d’autres personnes, essayons de le faire en établissant des accords concrets : avec des personnes que nous connaissons toutes les deux ou pas ? Ponctuellement avec chaque personne, ou cela serait dérangeant que ce soit habituellement avec la même personne ? Nous ne sommes pas vraiment habituées à parler de ce genre de choses, mais c’est plus facile si on arrive à un accord préalable. Même ainsi, il est bon de garder à l’esprit le fait qu’il n’est pas possible de tout prévoir et de négocier toutes les situations possibles et imaginables. Il est important de rester ouverte face à de nouvelles situations. Et surtout, le prendre très calmement. C’est l’idéal, mais dans la pratique, nous ne sommes pas toujours fortes, certaines choses nous affectent, parfois il est difficile d’être honnête avec soi-même, avec l’autre, parfois nos besoins changent  et on ne sait pas comment s‘y prendre, etc. D’où le besoin d’envisager tout cela calmement et de bien comprendre qu’il s’agit d’un processus.

Tu dis que 90% de notre effort se consume dans des relations romantiques : comment serait un monde où nous nous occuperions d’autres choses ? Dans quoi est-ce que tu fais un effort ?

Si nous décentralisions les relations romantiques de l’axe central sur lequel portent nos projets de vie les plus importants (vie commune, soins, économie partagée, l’éducation des enfants, …), je pense que nous vivrions dans un monde plus flexible, qui nous permettrait de construire nos vies de manières bien plus diverses. Et dont le point de départ serait nos réalités, nos besoins et nos désirs. Qui nous permettrait également de construire des réseaux affectifs qui nous empouvoiraient, avec lesquels nous pourrions construire des formes de vie alternatives dans ce monde patriarcal, capitaliste, impérialiste, colonial, capacitiste.

Tu te dis anarchiste relationnelle: qu’est-ce que cela veut dire?

L’anarchie relationnelle est un paradigme, une manière de comprendre les relations qui entre dans le champ de la non monogamie et qui ne catégorise pas les relations par types. Elle part de l’idée qu’un lien différent, avec ses propres dynamiques internes, se construit entre chaque personne. L’engagement, l’intimité physique ou affective et le sexe ne concernent pas uniquement les relations romantiques. L’AR rompt avec le privilège que les relations romantiques ont sur les autres et qui les considère comme ayant plus de valeur.

Dans la pratique, s’identifier en tant qu’anarchiste relationnelle signifie qu’on ne hiérarchise pas les relations de cette manière, que dans notre réseau affectif tous les types de liens sont importants et nous nous impliquons dans tous, qu’ils soient romantiques ou pas. Nous établissons des engagements de vie commune, d’éducation, d’économie partagée, etc., avec les personnes avec qui nous sentons cette affinité et désir, pas nécessairement avec celles avec lesquelles nous avons un lien romantique.

Et dans la pratique, où se situe le féminisme ?

Pour moi, cela se situe sur la même base. L’anarchie relationnelle parle de restructurer les relations sociales, la forme dont nous structurons les réseaux de soins et de soutien de la vie. En tant que personne sociabilisée comme femme, l’amour es une position de genre qui se concrétise dans « mon projet de vie qui doit tourner autour du couple ». L’AR me donne les outils pour démonter cela. En plus, l’AR sépare l’engagement, la vie commune et s’occuper des enfants, de l’amour romantique, qui est le piège à travers lequel les femmes nous assumons de nombreux travaux « par amour ». Cela signifie que nous avons à démonter toutes sortes de dynamiques que nous avons en nous et à mettre les privilèges sur la table pour les travailler. C’est cela le féminisme.

Et comment prend-on soin les unes des autres ?

Le fait de prendre soin se décentralise et l’intensité des engagements dans ce « prendre soin de l’autre », se répartit entre les différentes relations. Jusqu’où peut aller cette répartition change selon les situations. En fait, nous vivons dans cette même culture romantique et dans un contexte où les relations sont hiérarchisées. Les constructions qui ne se basent pas sur le couple romantique restent fragiles parce que toutes les structures sociales et culturelles renforcent cette hiérarchie.

Je lis sur ton blog El Bosque en el que vivo: “C’est un dur labeur que démonter les mythes de notre culture amoureuse dans nos propres vies”. Cet effort en vaut-il la peine?

S’il s’agit de ta manière d’appréhender la vie, c’est absolument nécessaire. Ce n’est pas un chemin facile mais il nous empouvoire, nous donne un agenda, nous permet de découvrir plein de choses, nous ouvre le champ des possibles. En chemin, nous établissons des liens forts avec d’autres personnes qui sont également en train de faire un dur labeur, parce que nous construisons à partir de la vulnérabilité partagée et c’est particulier. De plus, nous pouvons réguler cet effort : nous n’allons pas démonter la culture amoureuse du jour au lendemain. Ce sont des processus longs qui se font petit à petit, dans lesquels nous prenons corps, qui doivent se faire avec soin et en prenant soin de soi et des autres, et qui ne sont pas noirs ou blancs. Ce sont des processus que nous ne faisons pas seules, ils sont partagés et cela nous rapproche des personnes dont nous partageons la vie, d’une façon qui n’arriverait pas autrement. Cette construction collective peut être puissante et belle.

Je m’imagine me lever un beau matin et me dire : “eh, merde, je suis pas monogame ! ». Comment on arrive à cela ?

Eh bien, chacune y arrive par son propre chemin. En ce qui me concerne je l’ai vécu en accord avec le fait d’avoir le droit de décider sur mon propre corps.

Il y a des personnes qui arrivent à la non-monogamie en cherchant des formes de continuer à construire une relation qui était monogame et qui, pour une quelconque raison, ne répondait plus, dans cette forme, à une situation nouvelle. Par exemple, celle où une des deux personnes veut explorer le monde BDSM ou avoir des pratiques sexuelles non conventionnelles et pas l’autre, ou si une des deux souhaite avoir des relations avec une personne d’un autre genre que celui de sa partenaire et que cela est très important pour elle, que cela fait partie de sa propre identité. Ou pour des questions de séparation physique : une migration longue, un séjour en prison, des situations dans lesquelles arriver à un accord non-monogame peut être utile et mieux fonctionner pour certains couples. Il y a aussi des personnes qui en viennent à la non-monogamie pour des raisons politiques et pour d’autres, comme dans mon cas, c’est une question identitaire.

Pourquoi devrions-nous repenser nos relations ?

Afin de pouvoir vraiment choisir quelle est la forme de vivre les relations qui nous est le plus utile et qui répond vraiment à nos besoins et désirs à chaque moment de notre vie, pour pouvoir construire des relations avec des valeurs qui nous correspondent réellement.

Quel conseil tu donnerais à une personne qui en est juste au début du processus ?

Qu’elle le prenne avec calme et qu’elle rechercher d’autres personnes qui sont dans cette sphère. Si dans sa localité il n’y a pas une communauté de référence, qu’elle la recherche sur Internet, car il y a des communautés virtuelles dans lesquelles nous partageons des ressources. Elle pourra se sentir ainsi accompagnée et comprise, ne pas stresser et voir ce qui est du domaine du possible. Surtout qu’elle le prenne avec calme, car dans quelque chose dans lequel  nous nous investissons corps et âme, il est préférable d’y aller progressivement. Et en chemin, pouvoir le vivre pleinement.

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[1] J’ai choisi d’utiliser le féminin tout au long de l’article, comme Roma le fait, tout comme de nombreuses féministes espagnoles. NDLT.

[2] Federica Montseny Mañé, née à Madrid le 12 février 1905 et décédée à Toulouse le 14 janvier 1994, est une intellectuelle et une militante anarchiste espagnole, ministre de la Santé entre 1936 et 1937, sous la Seconde République espagnole, pendant la guerre civile déclenchée par l’armée. Elle est ainsi la première femme espagnole à devenir ministre. (Wikipedia)