Pensée monogame, terreur polyamoureuse. Brigitte Vasallo

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Photo Pol Galofre

« Le nous groupal fonctionne de manière hiérarchique, excluante et confrontationnelle. » B.V.

Extrait du (futur) livre de Brigitte Vasallo ( Pensée monogame, terreur polyamoureuse), qu’elle a présenté à Aula Oberta, le 14 février dernier, au CCCB (Centre de Culture Contemporaine de Barcelone), dans le cadre du cycle “Saber, hacer, comprender”, organisé par l’Institut d’Humanitats de Barcelone. Publié dans un article de bcnsedesnuda.

« La monogamie n’est pas une pratique, c’est un système d’organisation des relations qui hiérarchise le noyau reproducteur et le protège par des dynamiques d’exclusion et de confrontation. » B.V.

Le regard que pose Brigitte, à la fois sur notre société monogame hétéronormative occidentale et sur le monde de la non-monogamie, m’a toujours paru extrêmement lucide et critique.

Tant que la non-monogamie sera considérée comme la nouvelle manière, à la mode, cool, de vivre les relations, et se développera ainsi, je ne prévois guère de changements dans notre manière de les vivre, si ce n’est que par la multiplication. Si être polyamoureux.euse, c’est juste avoir plusieurs relations, comme je l’ai souvent entendu dire en France et en Belgique, sans réflexion profonde sur la manière dont nous entrons en relation, les mêmes modèles seront reproduits et pire, seront démultipliés, avec toutes leurs formes d’oppression et de maltraitance.

En ce qui me concerne, bien que je sois une femme blanche cis, hétéro et (sur)diplômée, je me sens à la marge de cette société. Je vis dans une relative précarité depuis toujours, au jour le jour, parfois ici, d’autres fois ailleurs, sans emploi, ni pays, ni domicile fixes, sans biens, ni hypothèque, ni future retraite. Sans compagnon.gne de route, mais toujours accompagnée, sauf dans des périodes plus ou moins longues de solitude voulue et vitale. Entourée de toutes formes de (nombreuses) relations affectives, d’autres qui ont été uniquement sexuelles et d’autres encore sexo-affectives. Certaines sur le long et d’autres sur le court terme. Je redéfinis de jour en jour les mots « amour » et « amitié ». Dans ce contexte, être non monogame fait partie de ma manière de vivre, d’une philosophie de vie, hors normes sociales. C’est en cela que je me retrouve complètement dans ce texte. Brigitte m’a dit écrire en pensant à moi. Je veux bien la croire, car elle écrit en pensant aux êtres qui, comme elle, comme moi, n’arrivent pas à entrer dans le moule et ont tellement de mal à se sentir à l’aise dans cette société où, faute de trouver une place, nous vivons en marge. [NDT]

bcnsedesnuda.wordpress.com/2017/02/17/vasallo-el-nosotros-grupal-funciona-de-forma-jerarquica-exclusiva-y-excluyente-y-confrontacional/

Traduction : Elisende Coladan

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« C’est facile de donner une réponse bucolique aux critiques, sur un horizon paisible où le désir circule par des canaux déjà connus ou en disant que tous les corps sont désirables. Mais, par la suite, après, avant et sur ces mots, la vérité s’envole et sur ce plan, concret, les personnes qui ont le plus de succès socialement parlant s’unissent aux personnes qui ont également le plus de succès, beauté sur beauté, glamour sur glamour. L’attraction, le capital érotique, est contextuel. Nous pouvons changer les formes, les mèches blondes, les haut-talons par des chaussures cloutées, finalement c’est toujours le même modèle qui s’impose partout.

Quand le polyamour ou les autres types de relations à visée non monogame oublient de questionner la base même des désirs et la base même de la monogamie, avec leurs points et bonus par conquête sur le schéma pyramidal d’accès aux corps que le marché impose comme désirables pour la majorité, mais accessibles à une minorité ; jusqu’à ce que ces dynamiques soient pas complètement dynamitées, effectivement, le polyamour sera une révolution de pacotille portée par quelques-unes au détriment de celles abandonnées depuis toujours.

C’est ainsi que, lorsque le polyamoureux ou la polyamoureuse qui a réussi vient vous expliquer, satisfait.e, qu’il.elle est en train de vivre plusieurs relations simultanées avec un récit plein d’images de lui.elle-même, de revendications de ses droits, et de leçons de morale sur comment bien vivre ceci ou cela; quand il n’y a aucune trace de frustration, ni de doute, ni d’angoisse, ni de petits morceaux de tripe blessée dans toute sa diatribe, alors prends une tequila ou un thé à la menthe, enfonce-toi patiemment dans ton fauteuil et, calmement, avec un sarcasme non dissimulé, réponds : « Ah, comme c’est intéressant mais, dis-moi, avec combien de personnes ? Raconte-moi, avec combien ? »

C’est pour cela que rompre avec la monogamie n’est pas fait pour les blanches, les minces, les saines d’esprit, les mignonnes et bien foutues mais, justement, pour toutes celles pour qui la monogamie est encore plus un mensonge que pour les autres. Il est nécessaire de la casser pour de bon, de ne pas y substituer des monogamies simultanées camouflées sous d’autres noms. De rompre avec tous les mécanismes, de lui cracher à la figure, de devenir intransmissibles, non reproductrices, devenir intolérables.

Rompre avec la monogamie n’est pas pour celles qui s’en vont avec la première personne disponible, ni pour les personnes normales, ni pour les personnes cool des salons, ni pour les cool des afters, ni pour les cool des squats. C’est la rupture des fracassées, des losers, de celles qui évitent les franges de n’importe quelle frange, pour celles qui ne trouvons jamais de partenaire pour construire un nid douillet parce qu’il n’existe pas un nid où être contenue ni qui puisse nous contenir, c’est pour la gamine abandonnée à trois mois de grossesse, pour les lesbiennes du village, pour celles qui ont dépassé la quarantaine, pour les séropositives, pour la tapette de l’école, pour l’homme trans qui ne souhaite pas faire le coq ou se faire une mastectomie, pour la barbue sans passing, pour les rejetées par les leurs, par leur clan, pour celles qui ne s’adaptent pas à leur race, ni à leur origine, ni à leur environnement, ni à leur patrie, pour celles qui n’ont pas de foyer où rentrer, ni de mère vers qui retourner, ni une famille avec qui passer les fêtes et ensuite le publier sur les réseaux sociaux, pour toutes celles qui ne savent pas quoi faire de leur corps ni de leurs vies, parce que nous savons ce que cela veut dire être seules et ce que veut vraiment dire avoir été abandonnées, pour les immunes aux capitaux érotiques parce qu’elles n’y ont jamais fait d’investissements.

C’est uniquement à partir de là, de la blessure, que nous pouvons construire autre chose. Les outils du maître ne démonteront pas la maison du maître[1]. Nous, nous avons d’autres outils, parce que nous sommes faites d’une autre matière, à force d’en prendre plein la gueule. Nous n’avons qu’à rompre une bonne fois pour toutes avec le rêve, faire un dernier pas, défaire une dernière amarre, fuir les influences des centres du désir, sortir de la marge pour éviter un au-delà, trouver nos semblables, les regarder bien en face, les appeler et nous mettre, une bonne fois pour toutes, à construire autre chose.

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[1]Phrase prononcée par Audre Lorde lors d’une conférence organisée à New York en 1979, autour du Deuxième sexe de Simone de Beauvoir. [NdT]

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