La violence de la communication non violente – Natàlia Wuwei Climent

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Illustration de Tània Manzanal Cerdà

Les bienfaits de la communication non-violente sont incontestables et très souvent reconnus. Ce qui ne l’est pas c’est son utilisation à des faits de manipulation et de maltraitance. 

Cet outil, très fréquemment utilisé dans les milieux et relations non-monogames n’est pas sans problèmes. Il est important de le savoir et d’être prudent.e.s si nous nous sentons décontenancé.e.s, angoissé.e.s ou déboussolé.e.s face à des personnes qui sous couvert de CNV peuvent actionner des mécanismes d’oppression et d’emprise.

Cela fait un grand moment que je m’interroge sur son utilisation à des fins peu louables et j’ai déjà échangé avec Natàlia à ce sujet. Il y a quelques semaines, elle a publié un article en catalan, dans le journal « La Directa » où elle expose brièvement quels aspects lui paraissent les plus problématiques ainsi que sa propre expérience avec la CNV.

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La communication non violente este devenu un des outils couramment utilisés dans nos espaces. Il en existe des versions critiques et elle a des aspects utiles, notamment ceux qui sont en relation avec les notions d’empouvoirement, d’autonomie et ou de responsabilisation. Cependant, il est important de comprendre quelles sont les bases conceptuelles sur lesquelles la CNV s’est construite pour en faire une utilisation plus consciente. Dans ce texte, je parlerai de la CNV définie para Rosenberg au début des années 60, qui est celle la plus mentionnée dans les ateliers et débats. C’est celle couramment employée et qui s’est transformée en une sorte de dogme.
Je l’ai tellement vue utilisée pour manipuler, maltraiter et abuser que cela est devenu une sorte d’alarme suffisamment importante pour m’amener à essayer de mieux comprendre quels en sont les aspects problématiques. Une grande partie du discours est basé sur une vision individualiste qui considère les personnes comme des êtres isolés et indépendants qui se trouvent affectés les uns par les autres de manière ponctuelle et volontaire, en laissant de côté ou en ignorant tous les aspects liés à l’interdépendance. La CNV peut être un très bon outil si nous sommes dans une relation horizontale, mais elle ne prend pas en compte les structures de pouvoir et les hiérarchies qui sont très souvent présentes dans les relations.

La responsabilité

La CNV appelle violence le fait de nier sa propre responsabilité dans des actes et des émotions. La proposition n’est pas sans intérêt. Le problème réside en comment se fait la distribution des responsabilités, car cela dépend de bien des facteurs, notamment du contexte (entourage social), tout comme de quelle manière cela se fait et est reçu. La CNV est basée sur un paradigme où les responsabilités de chaque personne sont totalement séparées et où la relation et son contexte sont effacés : nous sommes complètement responsables de ce que nous faisons et ressentons et l’autre est totalement responsable de ce qu’il fait et ressent et ce que nous ressentons à cause de ce que l’autre fait est de notre responsabilité. Selon la CNV, signaler quelque chose vers l’extérieur est toujours un acte violent.
Un des exemples qu’utilise la CNV pour illustrer ce que je viens d’exposer est la critique faite à l’expression « je devrais ou je dois ». Cette expression utilise le verbe « devoir » pour exprimer l’obligatoriété : nous faisons quelque chose parce que nous nous sentons obligés, non pas parce que nous en faisons le choix. Selon la CNV, utiliser cette expression nous enlève la responsabilité et la conscience de notre responsabilité. La proposition est donc de changer ce que nous devons par ce que nous choisissons. Cette vision devrait nous aider à prendre conscience de ce que nous faisons et du pouvoir que avons sur nos ressentis et comment nous nous sentons entouré.e.s. Ce qui, comme toute pensée libérale, se base uniquement dans la liberté de choix et efface les situations sociales inégales. Avoir moins d’options ou choisir la coercition ce n’est pas choisir librement.
Par ailleurs, des personnes utilisent souvent la CNV pour ne pas avoir à assumer la responsabilité d’agressions ou d’actions qui touchent leurs relations car, si nous sommes totalement responsables de ce que nous ressentons, comment l’autre se sent par rapport à nos actions n’est pas de notre responsabilité.

L’objectivité

Selon la CNV, pour communiquer de façon non violente il est nécessaire de le faire partir d’observations objectives et non pas d’appréciations subjectives : par exemple dire à une personne qu’elle est en train de nous ignorer est une appréciation subjective, mais dire non est une réponse à une observation objective. Agir ainsi permet de ne pas accepter ce que nous méconnaissons, ni d’attribuer à l’autre des intentions, des souhaits ou des émotions.
Cependant, par défaut, ce qui est souvent décrit comme observations objectives s’apparente à une définition concrète du monde qui nous entoure liée aux privilèges (l’objectivité souvent correspond au regard de l’homme blanc, cis, hétérosexuel, de classe moyenne-haute, neurotypique, mince, sans handicap, etc. C’est-à-dire à ceux qui ont le pouvoir de décider ce qui est objectif et ce qui ne l’est pas). Donc, ce type d’observation bénéficie habituellement qui a le plus de privilèges. Selon l’exemple donné, supposer que l’autre personne ne nous a pas répondu peut être une perception subjective qui correspond à l’idée de comment doit être faite une réponse à partir de la forme de communication valable : peut-être que cette personne a répondu selon ses capacités de communication, mais qu’elle n’a pas été comprise, car la compréhension passe par des filtres normatifs culturels et neurotypiques. C’est en cela que le contexte est important.
Ce raisonnement invisibilise également la capacité d’expression lorsque nous nous sentons manipulé.e.s ou quand il y a maltraitance, puisque ce type d’appréciation est généralement considérée comme subjective.

L’empathie

Finalement, l’élément phare de la CNV c’est ‘l’empathie. La CNV décrit le processus empathique comme une interprétation de ce dont l’autre a besoin sans que l’autre ne le demande. Ce que propose la CNV c’est que lorsqu’une personne se plaint, il n’est pas possible d’être responsable de ce qu’elle ressent et que, par conséquent, cela doit provenir de quelque chose qu’elle ne peut pas satisfaire par elle-même. C’est donc important de le lui faire savoir (ce qui présuppose un besoin non satisfait). De mon point de vue, c’est plutôt violent de dire à quelqu’un.e ce dont elle a besoin et comment elle se sent par rapport à ce besoin, car c’est en faire une lecture, sans qu’elle puisse s’exprimer et sans même qu’elle l’ait demandé. De plus, c’est dévier l’attention de sa demande première, en faisant un passage subtil du fait signalé à la personne qui le signale.
J’ai vu tellement de fois des manipulations au moyen de ce type d’empathie, comme dans cet exemple : si tu essaies de signaler une agression, tu vas être immédiatement interrogée sur tes émotions et sur tes propres carences affectives, comme si les émotions exprimées ne pouvaient pas venir de l’agression elle-même. Cela est possible puisque la personne qui agresse n’est pas responsable de tes émotions. C’est ce fait qui m’a provoqué le plus d’anxiété quand je me suis trouvée face à une personne qui utilisait la communication non violente.

Polyamour et réseaux affectifs : réforme ou révolution ? – Brigitte Vasallo

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illustration : Carlos Mol

Je suis en pleine lecture du dernier livre de Brigitte Vasallo : « Pensamiento monogamo / Terror poliamoroso »[1]. J’y retrouve toutes les idées qu’elle a développées au cours de ces dernières années, lors de conférences, d’ateliers ou dans des articles. Je crois qu’il y a très peu de pages où je n’ai pas souligné une phrase, tellement pratiquement tout me parle. J’y reviendrai très certainement dans un article sur ce blog.

Dans le chapitre « les outils du maître ne détruiront jamais la maison du maître »[2], elle cite cet article que je traduis aujourd’hui et qu’elle avait publié originellement dans la revue féministe Pikara Magazine [3]. Elle y présente l’idée, centrale dans son livre, que la monogamie est un système, auquel nous participons toutes et que le polyamour ou l’anarchie relationnelle ne font que reproduire, tout en s’y opposant. Elle propose l’idée d’imaginer et construire des réseaux affectifs plutôt que de continuer, autrement, le système monogame. 

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“Polyamour” est un mot parapluie qui recouvre bien des formes distinctes de vivre des relations non-monogames consensuelles et non-possessives. Formes qui sont en construction, en cours de conceptualisation et en processus de mise en commun avec toute sorte de nuances. Parce que c’est à ses débuts et relativement nouveau, nous n’envisageons pas le polyamour, les réseaux affectifs, l’anarchie relationnelle comme un système qui remplace la monogamie, mais comme une série de pensées et de vécus qui ouvrent un espace pour des constructions personnelles et dissidentes. Nous ne cherchons pas des modèles, mais nous partageons des références et des propositions. Nos désaccords entre nos formes de penser et de vivre nous alimentent et nous aident à créer des relations DiY [do it yourself) à partir d’outils comme la communication, l’empathie et le défi envers les formes établies par une morale et des coutumes que nous ne sentons pas nôtres.

Cependant, au fur et à mesure que nous grandissons comme collectif, nous donnant et prenant du sens, il apparaît une question de fond qui touche directement la portée de la déconstruction que nos structures affectives proposent : jusqu’où arrive notre pensée critique amoureuse . Jusqu’où arrive le pouvoir transformateur de ce que nous proposons, ce que nous insistons à appeler politique ?

Malheureusement, le polyamour s’inscrit sur un terrain, à la fois littéral et métaphorique. Un terrain marqué par des centres et des périphéries, par des privilèges et des subalternités.

Le contexte dans lequel nous essayons de penser et de vivre, bien à regret, c’est l’hétéropatriarcat capitaliste. Ces mots qui essaient de définir un monde de relations inégalitaires, où on nous indique, d’emblée, un grand nombre d’impossibilités. Comme, par exemple, une classe sociale qui ne change pas proportionnellement à l’effort investi, une nationalité qui détermine notre mobilité et notre espérance de vie, un entourage culturel qui nous imbibera de structures invisibles et un genre qui sera décisif, et décidera, malgré ce que tu peux croire, de tes goûts et de tes couleurs.

Que nous sommes un amalgame de privilèges et d’oppressions est quelque chose de tellement évident, que cela fait presque honte de l’écrire. Mais, aussi évident soit-il, il faut le répéter jusqu’à en avoir la nausée,  même si ne pas passer sous silence cette évidence implique, pour toujours, la fin de notre vie sociale. Nous sommes tous et toutes, un mélange d’oppressions et de privilèges, et nous avons une sensibilité à fleur de peau, en ce qui concerne notre petit récif oppression, mais nous sommes bien plus désinvoltes en ce qui concerne les oppressions des autres, avec l’excuse que si cela ne nous concerne pas directement, c’est comme si ça n’existait pas. C’est ainsi que dans la mouvance polyamoureuse , il est clair que la monogamie c’est le diable, mais imaginer la monogamie comme un champignon venimeux isolé, c’est tricher. C’est vouloir ouvrir une brèche dans le petit bout de monogamie qui nous opprime, en laissant intactes les parties qui oppriment les autres, dans lesquelles nous avons, très probablement, notre part de privilège.

L’exemple classique est celui de l’homme blanc, cis, hétéro, de classe moyenne qui, précisément, parce qu’il a été touché par on ne sait quelle loterie du privilège, a de très sérieux problèmes pour pouvoir comprendre la relation existante entre système monogame et violence de genre, convaincu qu’il est que le machisme ce n’est pas si grave que ça, et qu’il n’est pas nécessaire de l’éliminer afin de construire des relations amoureuses plus saines. Mais ce n’est pas le seul exemple, mes compagnes: les blanches, hétéros, cis de classe moyennes nous sommes peu enclines à recevoir des critiques lorsque nous marchons sur des zones sensibles (et nous y allons, nous aussi, de nôtre « mais ça n’est pas si grave que ça »), ou nous nous consacrons à faire des conférences ou à écrire des articles (comme cette dénommée Vasallo), comme si des femmes n’avaient pas besoin de la monogamie pour pouvoir élever leurs enfants, pour ne donner que cet exemple, fort évident.

Si nous voulons être politiques, nous avons à remonter nos manches et aller au charbon, jusqu’à trouver les multiples racines du système. Nous devons oser bouger des aspects qui nous touchent directement, reconnaître nos erreurs, écouter des points de vue et des besoins que nous n’avions même pas imaginés. Ne pas nous sentir offensée quand le problème nous est montré du doigt : comme disait Italo Calvino : l’enfer c’est nous et les autres. Ce n’est pas que les autres.

Dans le cas contraire, le polyamour ne sera qu’un effet de mode qui affirme que la monogamie n’est pas un système, mais une possibilité comme une autre, qu’il n’est pas possible de rationaliser l’amour pour ne pas lui en enlever toute la magie et que le Père Noël existe vraiment. Ce sera ainsi, une réforme de la monogamie comme une rénovation de salle de bain, où on installe juste un nouveau carrelage. Et ce sera, surtout, une occasion de perdue pour faire une révolution des affects qui pourra constituer un changement significatif, réel, profond et durable, en ce qui concerne notre manière d’aimer, de baiser et de vivre les relations.

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[1] La oveja negra éditeur – noviembre 2018

[2] Phrase prononcée par Audre Lorde, lors d’une conférence organisée à New York en 1979 autour du Deuxième sexe de Simone de Beauvoir.

[3] http://www.pikaramagazine.com/2014/02/polyamor-y-redes-afectivas-reforma-o-revolucion/

Les maltraitances se cachent sous l’Amour Romantique . Brigitte Vasallo

Interview réalisée par Cristina Garde et publiée en catalan, le samedi 15 avril 2017, dans le journal Social.cat

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Erika Kuhn (https://obraerikakuhn.blogspot.com/) – Dessin fait à partir d’une photographie de Ashley Lebedev http://pcdn.500px.net/2128392/0113ba219b95343578b9aa135319bc35632eae5d/4.jpg

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« Patriarcat, racisme et capitalisme sont les trois axes de la domination ».

Brigitte Vasallo paraphrase le sociologue portugais Boaventura de Sousa Santos et fait sienne la citation. Elle se définit comme une écrivaine titubante, activiste LGTBI et féministe plus préoccupée par le racisme que par le genre.  Elle considère que les femmes ont assumé un rôle qui les fait se sentir coupables et qui les transforme toujours en celles qui « prennent soin » des autres, avec leurs qualités, mais également leurs craintes et elle dénonce que les violences machistes ne sont que la pointe de l’iceberg d’un système qui légitime les inégalités. « Les femmes, nous subissons toute sorte de violences, en même temps et nous les vivons de manière bien plus forte que les hommes ». 

  • Comment se construisent ces inégalités ? Qu’est-ce qu’une inégalité ?

J’utilise souvent, comme référence, une phrase de Michel Foucault. Il définit l’inégalité comme les conditions de l’acceptabilité du meurtre, c’est-à-dire, le moment où l’assassinat d’un collectif devient acceptable. Et acceptable veut dire que cela n’engendre aucun scandale, que ce n’est pas un problème. Il y a beaucoup d’inégalités quotidiennes sur le terrain du genre comme dans bien d’autres. Mais dans celui du genre cette acceptabilité est vraiment évidente. Il suffit de penser aux féminicides.

Féminicide est un terme qui n’est pas contemplé par la loi. De fait, l’administration ne tient, à ce jour, que le registre des femmes assassinées par leur conjoint ou ex-conjoint. Comment faire alors pour y ajouter celles qui le sont par la violence machiste ?

Ce système d’inégalités est une violence en soi, mais, effectivement, lorsque nous parlons de violences machistes, s’élève toujours le débat sur le fait de savoir où en est la limite. Si bien que cela nous préoccupe que le genre soit entendu comme concernant uniquement le corps des femmes; que quand il s’agit de violence machiste, les autres corps soient laissés de côté, comme celui des enfants, comme les corps homos. Quand il s’agit de violence, dans le contexte des féminicides, il n’est pas question des enfants, ni de l’entourage. La violence machiste va bien plus loin que la personne qui la subit, que la personne assassinée. Un meurtre est, d’un extrême à l’autre, un drame social.

  • En Catalogne, les dénonciations de violences machistes dans le cadre conjugal ont tendance à stagner, tandis que le nombre de femmes assassinées ne diminue pas. Vous croyez vraiment que nous sommes en train d’inverser la tendance ?

Je ne sais pas si, en Catalogne, nous allons mieux ou moins bien. Ce que je sais, c’est qu’un seul assassinat, qu’une seule violence, c’est déjà trop. Vraiment, c’est possible, qu’elles soient plus visibles maintenant, mais il y a encore beaucoup à faire pour qu’il ait une prise de conscience. Le travail actuel ne montre que la pointe de l’iceberg et absolument pas l’ensemble. Il n’y qu’à voir comment cela est abordé dans les écoles, quels sont les reportages diffusés par les médias, quelles promotions font encore les films de certains types de rôles. Tout cela fait qu’ensuite, l’assassinat d’une femme, une violence contre elle, est possible sans que personne n’en soit scandalisé.

« Quand nous parlons de violences machistes, nous parlons de violences structurelles, qui ont une raison systémique qui les alimente, qui les renforce, qui les justifie et les légitime. »

  • Nous avons arrêté d’utiliser le terme de violence de genre qui réunissait, entre autres, toutes les attaques des hommes contre les femmes et des femmes contre les hommes et nous acceptons de fait, que la violence de genre est, majoritairement, une violence machiste.

Je ne suis pas très partante pour prendre en compte la violence d’un groupe minoritaire contre un groupe majoritaire. La violence que peut exercer une femme contre un homme ou une personne LGTBI contre une personne hétérosexuelle est une violence concrète, elle n’est pas réalisée à l’encontre de tout un système qui la représente. Par contre, si nous parlons de violence machiste, nous parlons de violences structurelles. Quand nous disons structurelles, nous faisons référence non seulement à la raison systémique qui les alimentent, leur donne force, les justifie et légitime, mais également au fait que, également, il est très compliqué de s’en défendre. Se défendre de ce qui nous agresse est fort compliqué car il y a toute une série de mécanismes qui font que la violence soit possible.

  • La législation espagnole ne semble pas comprendre, non plus, la violence contre les femmes comme une violence structurale.

Nous savons bien qui fait la législation et qu’elle est toujours à la traîne des demandes sociales. Mais, avant de parler au sujet de ce qu’il est possible ou pas de dénoncer, il faut s’interroger sur l’unique moyen qui nous est proposé pour porter plainte. Nous sommes en train de demander, par exemple, à des populations qui sont poursuivies par la police à travers des rafles ou des expulsions, de porter plainte devant les mêmes forces de police qui les menacent. C’est ridicule et hors sujet. Tout est à changer de haut en bas. Cela est en train de se faire, mais peu à peu. Ce qui est dommage car l’urgence est là.

  • Urgent parce que toutes les femmes nous pouvons subir la maltraitance, personne n’en est libre …

Oui. La maltraitance peut nous atteindre toutes. Avoir lu ou faire de l’activisme ne nous libère pas de la possibilité de la vivre, parce qu’elle est extrêmement invisibilisée, parce que nous partons d’une construction de genre qui nous fait être obligatoirement coupables et celles qui prennent soin des autres, et c’est un piège des plus compliqués à démonter, car cela va au-delà de la situation de maltraitance, mais part de la manière comment on nous apprend à être au monde. Après, il y a cette grande solitude, qui fait que c’est très difficile d’expliquer ce qui nous arrive. Etre féministe et activiste, ne rend pas plus facile le fait d’avoir à expliquer ce que nous subissons et souffrons en termes de violence.

  • Pourquoi est-ce si difficile de rendre visible la maltraitance ?

Il est difficile de la visibiliser parce qu’elle est soutenue par toute une série de propagande qui fait qu’elle est normalisée, depuis les chansons de la Pop jusqu’au Reggaeton, par exemple. La plupart de la maltraitance ne se voit pas, parce qu’elle est cachée derrière les différentes formes de l’amour romantique.  Cela est ancré bien au-delà du rationnel qu’il est possible de démonter en lisant et en faisant des réunions pour en parler.

  • Et comment se soutient ce système de domination machiste ?

D’un côté, il y a une question d’habitus, comme disait Pierre Bourdieu, c’est-à-dire, l’habitude, la manière dont les choses se passent et qui permettent qu’elles puissent se reproduire parce qu’elles sont extrêmement intériorisées. Le public s’habitue à une série d’images, de propositions que les médias continuent à reproduire car elles sont réellement intériorisées. Cela génère un cercle vicieux qu’il est très difficile de casser. Ce serait comme le côté innocent, si on peut dire.

  • Et l’autre ?

L’autre côté, c’est que toutes ces violences apportent une série de bénéfices au capitalisme, aux pouvoirs établis. Cela apporte des bénéfices qu’il y ait une partie de la population, les femmes, qui soit minorisée. Et cela, si nous l’envisageons uniquement des femmes en tant que femmes, mais si nous si on ajoute les éléments de race, de classe sociale, de santé mentale, d’âge … alors, la montagne est énorme ! Ceci est bien utile pour le système, parce que cela génère une forme de gouvernabilité, cette parole qui est à la mode en positif y que me déchire, toute simple : si on hiérarchise la population et si certains exercent des violences contres les autres, parce qu’elles sont en-dessous, c’est résolu, on a l’armée.

  • C’est à ce moment-là que l’on parle d’un système patriarcal. Comment faut-il comprendre ce terme ?

Toutes les formes de domination sont souvent envisagées à partir de la notion de genres qui fonctionnent de la même manière. Et ce n’est pas le cas. Tout est domination masculine, mais tout n’est pas patriarcat. Gayle Rubin définit le patriarcat comme une forme méditerranéenne. La patriarcat originel est Abraham, qui est le père du judaïsme, du Christianisme et de l’Islam, la représentation du berger qui contrôle le troupeau et les femmes. Cela me paraît intéressant, parce que souvent nous voyons l’Islam comme quelque chose d’étrange et pourtant, l’origine en est le même. En ce qui concerne les sociétés latinoaméricaines, Gloria Anzaldúa, par exemple, montre la continuation des formes de domination présentes pendant la colonisation. Souvent, quand nous voyageons, il nous arrive de penser « quelle société si machiste », alors que c’est simplement qu’il s’exprime de manière différente. Cela nous surprend parce ce que nous ne sommes pas habituées à ces formes-là, mais aux nôtres, que nous avons tellement assimilées que nous les voyons plus.

  • De manière générale, mais, la domination masculine montre son pouvoir d’une manière bien concrète : en établissant des relations de hiérarchie, elle soumet à travers la violence.

La violence est clairement une question de pouvoir, c’est une question de chosification et de deshumanisation de l’autre, de la possibilité que cela se passe. La femme n’a pratiquement jamais ce pourvoir. J’ai écrit, il y a peu, un texte sur la culture du viol et les théoriciens comprennent uniquement le viol comme un pouvoir qui s’exerce contre les femmes. C’est quelque chose qui m’hérisse le poil, parce que les chiffres d’enfants violés par d’autres hommes est très élevé. Cette violence s’exerce également sur d’autres collectifs. Cela m’irrite également quand, dans des situations, où les femmes ont le pouvoir, cette violence existe également. Je pense, par exemple, des viols d’homme de la part de femmes soldats, dans la prison d’Abu Ghraib.

  • Et, quand nous avons compris que le pouvoir s’exerce par la violence, quand nous avons appris qu’une femme doit maintenir une posture qui la rend coupable, comment fait-on pour déconstruire les rôles ?

Il n’y a pas un processus de déconstruction suivi d’un de construction : ils sont simultanés. Je ne sais pas comment nous y arrivons, mais je sais que, les femmes, nous avons la capacité de le faire et que nous avons besoin de nous accompagner les unes les autres pour trouver les mécanismes et les stratégies pour y arriver. Il faut également avoir à l’esprit que toutes les stratégies de résistance sont légitimes Je pense, concrètement, quand la violence de genre est accompagnée de racisme. Quand nous parlons de violence contre les femmes, il semble que nous parlons uniquement de machisme, mais le racisme est une violence contre les femmes, le capitalisme est une violence contre les femmes. Les femmes, nous subissons toutes les formes de violence en même temps et de manière bien plus multiple que les hommes.

  • Donc, comme fait-on pour résister contre ce système de domination ?

Il y a des théories qui centrent leur analyse uniquement sur un point, les perspectives monofocales qui expriment que lorsqu’il n’y aura plus de genres tout sera résolu ou quand il n’y aura plus de classes sociales tout sera résolu, ou quand il n’y aura plus de racisme tout sera résolu … Je pense, comme Patricia Hill Collins, que les violences comme formes de domination ne sont pas une matrice, mais un réseau. Donc, il faut faire un changement de dynamique depuis différentes axes. Ce n’est pas clair, pour moi, de comment refaire les relations, mais je suis assez convaincue que le change passe les dynamiques et non pas par le résultat immédiat, qui souvent n’est pas celui escompté. Je ne crois pas que le genre seul contre le patriarcat puisse provoqué une quelconque chute.

  • Mais, si nous rompons avec la hiérarchie de genre, il sera possible de le faire avec tout le reste.

On peut être en train de rompre une hiérarchie établie par le genre et, en même temps que la hiérarchie de race peut paraître fantastique. La hiérarchie de classe peut paraitre terrible, mais la hiérarchie par orientation sexuelle peut sembler correcte. Nous sommes pleines de contradictions. J’aime beaucoup la pensée de Boaventura de Sousa Santos qui parle toujours du patriarcat, du capitalisme et du racisme comme des trois principaux axes de domination. Il affirme qu’ils vont effectivement ensemble et qu’ils se rétroalimentent. Que cela vaut la peine, à chaque fois, de regarder quel est l’axe émergeant. Et se fixer sur ce point ne veut pas dire qu’il faut aller vite et oublier toutes les autres luttes. Cela veut dire qu’à partir de nos luttes, nous avons à prendre en compte cet axe.

  • Je pense aux femmes réfugiées, aujourd’hui c’est le collectif le plus vulnérable, mais je ne sais pas si nous sommes en train de vraiment les prendre en compte comme il faut.

Est-ce que lorsque nous pensons en la lutte contre la violence machiste, nous pensons aux femmes réfugiées ? Non, nous imaginons que c’est un autre type de violence, mais ce sont également des femmes. Même si nous sommes des femmes, nous sommes des femmes blanches, en situation de pouvoir, et nous devons le prendre en compte. Nous avons toujours à nous organiser après que ce collectif en est fait la demande explicite. Je pense au débat sur le voile, à toutes les féministes noires. J’ai déjà écrit sur le sujet, qu’elles nous ont déjà demandé de ne pas mélanger les concepts, que ce n’est pas la même chose d’être une femme noire dans un contexte raciste qu’être femme dans un groupe hégémonique. Les féminismes, au pluriel, doivent bien plus le prendre en compte, que jusqu’à présent.

  • De fait, maintenant, il y a des femmes, issues du monde de la culture de masses et du showbiz qui claironnent une sorte de féminisme dilué, qui convient au système de domination, bien plus qu’il ne représente une lutte.

C’est vrai que, souvent, on la sensation qu’on est en train de surfer sur un féminisme de surface et que, rarement, on arrive à un réel engagement, mais je pense que cela sert probablement à quelqu’un. Et si ce genre de message arrive là où n’arrive pas le mien ? J’ai le sentiment que chacune fait ce qu’elle peut et que l’ennemi est bien là, de l’autre côté. Par exemple, même si les quotas sont effrayants, je me rends compte qu’ils ont une fonction. A partir de mon expérience d’activiste contre l’islamophobie, quand je dis « si à cette conf, il n’y a pas de musulmanes, je n’y vais pas », les gens bougent et, ensuite, lors d’autres colloques, on pense à elles bien avant moi. C’est une question de résistance. Il semble que si on ne fait pas du forcing, rien ne change. Maintenant, cela dérange qu’il n’y ait pas de parité. Cela commence à changer.

La violence de genre et l’amour romantique. Coral Herrera Gómez

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L’amour romantique nuit gravement à ton autonomie

Je publie aujourd’hui, la traduction d’un article déjà ancien de Coral (2013). Il date plus ou moins de l’époque où j’ai, à la fois, connu le concept de polyamour et compris, grâce à Coral, les dégâts que fait l’amour romantique sur nos relations. 

Coral l’a écrit dans un contexte espagnol, puisqu’elle est de ce pays et latino-américain car elle habite au Costa Rica. Mais, même si les exemples ou les contextes qu’elle présente, s’y rattachent, l’ensemble de l’article peut s’appliquer partout. 

En France, et dans d’autres pays francophones, il est beaucoup question de Pervers Narcissiques et jamais d’Amour Romantique. C’est le psychanalyste français Paul-Claude Racamier, qui  a parlé le premier de « perversion narcissique ». Le concept a été repris ensuite par le psychiatre et psychanalyste Alberto Eiguer, spécialiste du couple et de la famille , auteur de « Le pervers narcissique et son complice », publié en 2004. Je me suis souvent interrogée, et je continue à le faire, à ce sujet. J’ai été perplexe, lorsqu’en mars dernier, j’ai assisté à un colloque au Sénat, sur le harcèlement moral dans la vie privée, où il était question de violences conjugales et il n’y a été pratiquement question que du PN. Comme si c’était la seule réponse à une situation globale, qui touche une grande majorité de femmes. 

Je le ressens comme un écran de fumée, qui empêche de voir bien d’autres éléments, présents dans notre société patriarcale, comme le machisme et l’amour romantique, dont parle Coral, depuis bientôt 10 ans., qui sont responsables des violences contre les femmes. 

En Espagne, les publications, les ateliers, conférences et événements, autour de l’amour romantique sont très fréquents, souvent maintenant au niveau institutionnel (mairies, système scolaire, gouvernements autonomes, …), tout comme le féminisme, avec 5 millions de femmes dans les rues pour le 8 mars 2018, ou encore, pour protester contre la sentence de la « manada »

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L’amour romantique est l’instrument le plus puissant qu’il soit pour contrôler et soumettre les femmes, particulièrement dans les pays où elles sont des citoyennes à part entière et où elles ne sont pas, légalement, la propriété d’un homme. Ils sont nombreux à savoir mélanger la tendresse avec la maltraitance et provoquer ainsi une dépendance. Ils utilisent à loisir, le binôme maltraitance-bienveillance pour énamourer à la folie et ainsi pouvoir dominer.

Kalimán, un proxénète mexicain qui explique comment il arrive à prostituer ses femmes, en est un bon exemple : il choisit les plus pauvres et dans le besoin, de préférence celles qui souhaitent sortir d’un enfer familial, ou celles qui ont grandement besoin de tendresse parce qu’elles se sentent isolées socialement. Les autres macs suivent son scénario pas à pas : d’abord donner beaucoup d’amour, offrir moultes attentions et cadeaux pendant deux mois, en leur faisant croire qu’elle est la femme de leur vie et qu’elle aura toujours de l’argent pour se sentir comblée. Puis, il la laisse quelques jours dans un bordel, avec d’autres filles, à manière de « thérapie ». Si elle se révolte, si elle résiste, si elle se fâche, il la laisse toute seule. Il ne demande jamais pardon. Il la laisse souffrir jusqu’à ce qu’elle tombe à genoux. Le macho doit se maintenir droit, montrer du mépris, partir dans les moments de plus grande colère et jamais croire aux larmes de sa femme. Avec cette technique, ils ont la certitude qu’elles accèderont à ce qu’ils voudront et qu’elles feront le trottoir. La grande majorité ne sait pas où aller et, selon eux, une fois qu’elles goûtent au luxe, elles ne veulent plus retourner à la pauvreté.

Ce récit horrible est très fréquent un peu partout dans le monde. Non seulement de la part de proxénètes et de macs, mais aussi de la part de bien d’amoureux ou de maris qui traitent les femmes comme un animal sauvage qu’il faudrait dompter pour qu’elles soient fidèles, soumises et obéissantes. Beaucoup continuent à penser que les femmes sont nées pour les servir et pour les aimer. Et beaucoup de femmes le croient également.

« Par amour », bien des femmes s’affèrent à des situations de maltraitance, d’abus et d’exploitation. « Par amour », elles s’accrochent à des mecs horribles qui au départ avaient l’air de princes charmants, mais qui, par la suite, les trompent, les arnaquent, profitent d’elles ou vivent à leurs crochets. « Par amour », elles supportent insultes, violences et mépris. Elles sont capables de s’humilier « par amour » et revendiquer tout ce dont elles sont capables de faire « par amour ». « Par amour », elles se sacrifient, elles se dévalorisent, elles perdent leur liberté, elles perdent leurs réseaux sociaux et affectifs. « Par amour », elles oublient leurs rêves et objectifs, “par amour » elles entrent en compétition avec d’autres femmes et elles en se fâchent pour toujours, « par amour », elles peuvent tout abandonner.

Cet “amour”, quand il arrive, les rend véritablement femmes, les dignifie, les fait se sentir pures, donne du sens à leur vie, leur donne un statut, les élève par-dessus de l’ensemble des mortels. Cet « amour », n’est pas seulement de l’amour, c’est aussi « ce qui les sauve ».

Les princesses, dans les contes de fée, ne travaillent pas, c’est le prince qui les maintient. Dans notre société, être aimée est synonyme de succès social, le fait qu’un homme choisisse une femme, lui donne de la valeur, la fait se sentir spéciale, la rend mère, elle devient une dame.

Cet « amour » les attrape dans des contradictions absurdes : « je devrais le quitter, mais je ne peux parce que je l’aime/parce qu’avec le temps il changera/parce qu’il m’aime/parce que c’est ainsi ». C’est un « amour » basé sur la conquête et la séduction, sur une série de mythes qui rendent esclave, comme celui de « par amour, tout est possible », ou « lorsqu’on trouve sa moitié, c’est pour toujours ». Cet « amour » promet beaucoup mais en fait, il remplit de frustration, enchaine à des êtres qui ont tout pouvoir sur les femmes, les soumets à des rôles traditionnels et sanctionne si elles ne s’accordent pas aux canons établis pour elles.

Cet “amour” les fait, également,  être dépendantes et égoïstes, parce qu’elles utilisent des stratégies pour arriver à leur fin, parce qu’on nous apprend que pour recevoir, il faut donner et parce qu’il y a toujours l’espoir que l’autre abandonnera tout comme elles le font. Cet « amour » ressenti est tel, qu’il peut les transformer en être aigris qui font continuellement des reproches et des réclamations. Si leur « amour » n’est pas correspondu, elles se victimisent et font du chantage (« moi qui fait tout pour toi »). Cet « amour » les amènent dans un enfer où elles ne sont pas correspondues, où quand ils sont infidèles, ou quand ils les quittent, elles se retrouvent seules au monde, loin des amitiés, de la famille et du voisinage, uniquement dépendantes d’un mec qui croit qu’il a du pouvoir sur elles.

Mais cet “amour”, n’est pas de l’amour. C’est de la dépendance, c’est un besoin, c’est la peur de la solitude, c’est du masochisme, c’est une utopie collective, mais ce n’est pas de l’amour.

Nous aimons de manière patriarcale : c’est le romanticisme patriarcal. Un mécanisme culturel qui perpétue le patriarcat. Bien plus puissant que les lois: l’inégalité est blottie dans nos cœurs. Nous aimons à partir d’un concept de propriété privée et sur la base de l’inégalité entre les hommes et les femmes. Notre culture idéalise l’amour féminin comme un amour inconditionnel, dévoué, zélé, soumis et fervent. On nous apprend à attendre et à aimer un homme avec la même dévotion que l’on croit en Dieu ou qu’on attend le Messie. 

On nous a appris a aimer la liberté des hommes, mais pas la nôtre. Les grandes figures politiques, de l’économie, des sciences ou de l’art sont des hommes, depuis toujours. Les hommes sont admirables dans la mesure qu’ils ont le pouvoir : ainsi, les femmes qui n’ont pas de ressources financières ou des propriétés, ont besoin des hommes pour survivre.

Les inégalités économiques, pour des raisons de genre, mènent les femmes à la dépendance économique et sentimentale. Les hommes riches semblent attirants parce qu’ils ont du fric et des opportunités, parce qu’on nous a enseigné depuis toutes petites que nous serons sauvées si nous nous marions. On ne nous apprend pas à lutter pour l’égalité, à avoir les mêmes droits, mais à être la plus belle et trouver quelqu’un qui puisse nous soutenir, qui nous aime et nous protège, même si pour cela nous devons ne plus avoir d’amies, même si cet homme est violent, désagréable, égoïste ou sanguin. L’exemple plus clair est dans les « capos » ou les trafiquants de drogue : ils ont les femmes qu’ils veulent, tout comme ils ont les voitures, la drogue, la technologie qu’ils veulent. Ils ont tout pouvoir pour attirer des jeunes femmes esseulées et/ou sans ressources.

Cette inégalité structurelle qui existe entre les femmes et les hommes se perpétue à travers la culture et l’économie. Si nous avions droit aux mêmes ressources financières ou si nous pouvions élever nos enfants de manière communautaire, en partageant les ressources, nous n’aurions pas de besoins basés sur la nécessité, je pense que nous aimerions avec beaucoup plus de liberté, sans intérêts financiers au milieu. Et il y aurait beaucoup moins d’adolescentes qui croient que parce qu’elles tombent enceintes, elles s’assurent l’amour du macho ou, tout au moins elles auront une pension alimentaire pendant vingt ans.

Les hommes apprennent également à aimer à partir de l’inégalité. Ce qu’ils apprennent en premier c’est que lorsqu’une femme se marie avec eux, elle devient « ma femme », quelque chose comme « mon mari », mais en pire. Les mecs ont deux options : ou ils aiment à partir d’une relation de macho alpha ou bien, ils se mettent à genoux devant une femme, en signe de soumission (c’est elle qui porte le pantalon). Les hommes semblent être à peu près tranquilles dès le moment qu’ils se sentent aimés, car la tradition leur indique qu’ils n’ont pas à donner beaucoup d’importance à l’amour dans leurs vies, ni laisser que les femmes envahissent tous leurs espaces, ni montrer leur tendresse en public.

Mais tout cela se brise lorsqu’une femme souhaite se séparer et suivre son propre chemin. Dans notre culture, le divorce se vit comme un traumatisme, et les instruments que les hommes ont à leur service fasse à cela, sont peu nombreux : ils peuvent se résigner, se déprimer, s’autodétruire (certains se suicident, d’autres se bagarrent à mort, d’autres conduisent à grande vitesse). C’est là que rentre en jeu la question de l’honneur, l’indicateur principal de la double morale : les hommes de manière naturelle poursuivent les femelles, les femmes doivent donc mourir assassinées si elles ne leur permettent pas d’arriver à leur dessein. Pour les hommes traditionnels, la virilité et l’orgueil sont au-dessus de tout objectif : il est possible de vivre sans amour, mais pas son honneur.

Des millions de femmes meurent tous les jours au nom de « crimes d’honneur », aux mains de leur conjoint, leur père, leur frère, leur amant ou se suicident (poussées par les évènement (ND) ou leur propre famille). Les motifs : parler avec un autre homme qui n’est pas leur conjoint, avoir été violée, vouloir se séparer ou divorcer. Une petite rumeur peut, à elle seule, tuer une femme. Et ces femmes-là, ne peuvent pas survivre en dehors de leur communauté : elles n’ont pas d’argent, elles ne sont pas libres, elles ne peuvent pas travailler hors de chez elle. Elles ne peuvent pas s’échapper.

Même les femmes qui ont des droits, peuvent se trouver attrapées dans des relations conjugales ou sentimentales. La dépendance émotionnelle ne distingue pas les clases sociales, les cultures, les religions, l’âge ou l’orientation sexuelle. Nombreuses sont les femmes sur cette planète qui se soumettent à la tyrannie « de tout supporter par amour ».

Dans ce sens, l’amour romantique est un instrument de contrôle social, et également un anesthésiant. Il est vendu comme une utopie réalisable, mais pendant que l’on marche vers elle, en cherchant la relation parfaite qui nous rendra heureuse, nous réalisons que la meilleure manière de s’accomplir c’est de perdre sa propre liberté, et renoncer à tout, pour maintenir la paix des ménages.

Dans cette harmonie supposée, les hommes traditionnels souhaitent des femmes bien sages qui les aiment sans rien demander (ou très peu) en échange. Plus ses femmes ont une estime d’elles-mêmes détériorées (par les hommes -ND-), plus elles se victimisent, plus elles deviennent dépendantes. C’est ainsi qu’elles ont du mal à voir que l’amour n’a rien à voir avec la soumission, ni avec le sacrifice, ni dans le fait d’avoir à tenir le coup.

Le couple est le pilier fondamental de notre société. C’est pour cela que les impôts, l’église, les banques, etc., pénalisent les célibataires, en promouvant le mariage hétérosexuel. Quand il n’y a plus d’amour ou qu’il s’amenuise, nous le vivons comme un échec ou comme un trauma. Nous sommes complètement désespérées : nous ne savons pas comment prendre d’autres chemins, nous ne savons pas traiter avec tendresse la personne qui souhaite s’éloigner. Nous ne savons pas gérer nos émotions : c’est pour cela qu’il y a souvent des menaces, des crises, des insultes, des reproche et des vengeances.

C’est pour cela, également, que tant de femmes sont punies, maltraitées et assassinées quand elles décident de se séparer et avoir une autre vie. La quantité d’hommes qui n’ont pas les moyens de se confronter à la séparation est encore plus grande ; puisque depuis enfants ils ont appris à être les plus forts et que les conflits se résolvent par la violence. Si ce n’est pas chez eux, c’est par la télé : leurs héros se font eux-mêmes justice en utilisant la violence, en imposant leur autorité. Les héros ne pleurent pas, sauf si c’est parce qu’ils ont atteint leur objectif (une coupe de foot ou exterminer des aliens).

Ce qu’apprennent les films, les contes, les romans, les séries, c’est que les copines des héros les attendent patiemment, les adorent et prennent soin d’eux, qu’elles sont disponibles pour leur donner de l’amour quand ils en ont le temps. Les filles sur les pubs offrent leur corps comme une marchandise, l’amour des gentilles petites femmes des films est une trophée au courage féminin. Les femmes bien ne quittent pas leur conjoint. Les mauvaises femmes qui croient qu’elles peuvent faire ce qu’elles veulent de leur corps et de leurs sexualité, celles qui croient pouvoir diriger leur vie comme elles veulent, celles qui se révoltent, terminent toujours par être punies (par la prison, la maladie, l’ostracisme social ou la mort).

Les mauvaises femmes, ne sont pas détestées uniquement par les hommes, mais aussi les femmes bien, parce qu’elles déstabilisent l’ordre « harmonieux », en prenant leurs propres décisions et en rompant leurs liens. Les médias présentent très fréquemment les cas de violences contre les femmes comme des crimes passionnels, et justifient les assassinats ou la torture par des expressions comme « ce n’était pas une personne tout à fait normale », « il avait bu », « elle était avec quelqu’un d’autre », « il est devenu fou quand il l’a appris ». S’il la tue, c’est “parce qu’elle a sûrement dû faire quelque chose ». La faute retombe toujours sur elle et c’est lui la victime. Elle a fait un faux pas et elle mérite être punie, lui mérite de la punir pour calmer sa douleur et reconstruire son orgueil.

La violence est une composante structurelle dans nos sociétés inégalitaires, c’est pour cela qu’il est important de ne pas confondre amour et possession, comme il ne faut pas confondre la guerre et « l’aide humanitaire ». Dans ce monde où la force est utilisée pour imposer des mandats et contrôler les personnes, où la vengeance est encensée comme mécanisme pour gérer la douleur,  où les punitions sont utilisées pour corriger les déviances ou la peine de mort sert à conforter les offensés, il est encore plus nécessaire d’apprendre à bien s’aimer.

Il est vital de comprendre que l’amour doit avoir pour base la bienveillance et l’égalité. Mais pas seulement au niveau de notre partenaire, mais en ce qui concerne la société tout entière. Il est fondamental d’établir de relations égalitaires où nos différences nous enrichissent et ne servent pas à nous soumettre. Il est également essentiel que les femmes ne vivent pas sujettes à « l’amour », tout comme enseigner aux hommes à gérer leurs émotions pour qu’ils sachent contrôler leur colère, leur impuissance, leur peur et qu’ils comprennent que les femmes nous ne sommes pas des objets à leur disposition, mais des compagnes. De plus, il est extrêmement important de protéger les enfants qui souffrent, chez eux,  des violences machistes, parce qu’ils sont exposés à l’humiliation et aux larmes de leur héroïne, leur mère, qu’ils doivent supporter les cris, les coups et la peur, parce qu’ils vivent dans la terreur (d’un père violent -NT- ), parce qu’ils deviennent orphelins, parce que leur monde est un enfer.

Il est urgent d’en finir avec le terrorisme machiste : en Espagne plus de personnes sont mortes à cause de lui qu’à cause du terrorisme de l’ETA. Pourtant, les gens s’indignent bien plus devant ce deuxième, sortent manifester dans la rue contre lui et prennent soin des victimes. Le terrorisme machiste est considéré comme une affaire entre particuliers, qui ne touche que certaines femmes. C’est pour cela que beaucoup de personnes ne réagissent pas lorsqu’elles entendent des cris de secours, ne dénoncent pas, n’interviennent pas. Si on regarde les chiffres, on voit combien le personnel est politique, et également économique : la crise augmente la terreur, mais bien des femmes ne peuvent pas se séparer et le divorce coûte cher. C’est pour cela que, dans de nombreux cas, des femmes font marche arrière. Le prix d’un jugement, en Espagne, fait que beaucoup femmes n’imaginent même pas pouvoir porter plainte, car faire appel à la justice n’est possible que pour les riches.

Il est urgent de travailler avec les hommes (prévention et traitement) et protéger les femmes ainsi que leurs enfants. Il faut que les femmes se sentent fortes, mais il est également nécessaire de travailler avec les hommes, sinon toute lutte sera vaine. Il est nécessaire de promouvoir des politiques publiques pour qu’elles aient une vision de genre, il est nécessaire que les médias aident à lutter contre cette forme de terreur qui est présente dans tant de foyers de part le monde.

Un changement social, culturel, économique et sentimental est nécessaire. L’amour ne peut plus se baser sur la notion de propriété privée, et la violence ne doit plus être l’instrument pour résoudre les problèmes. Les lois contre les violences de genre sont très importantes, mais elles doivent être accompagnées d’un changement dans nos structures émotionnelles et sentimentales. Pour que cela soit possible, il faut changer notre culture amoureuse et promouvoir d’autres modèles qui ne sont plus construits dans l’intention de nous soumettre ou nous dominer. D’autres modèles féminins et masculins, qui ne soient pas basés sur la fragilité des unes et la brutalité des autres.

Nous avons à apprendre à rompre avec les mythes, à nous défaire des impositions de genre, à dialoguer, à passer de bons moments avec les personnes qui font un bout de chemin dans notre vie, à nous unir et à nous séparer en liberté, à nous traiter avec respect et tendresse, à assimiler les pertes, à construire de belles relations. Nous avons à rompre avec les cercles de douleur dont nous avons hérité et que nous reproduisons inconsciemment. Nous avons à nous libérer en tant que femmes, mais aussi en tant qu’hommes, du poids des hiérarchies, de la tyrannie des rôles imposés et de la violence.

Nous avons à faire un travail sur nous-même afin que l’amour se répande et que l’égalité soit une réalité, bien au-delà des discours. C’est pour cela que ce texte est dédié à toutes les femmes et à tous les hommes qui luttent contre la violence de genre autour du monde : groupes de femmes contre la violence, groupes d’autoréflexion masculine, autrices/auteurs qui font des recherches et écrivent sur le sujet, artistes qui travaillent pour rendre visible ce fléau social, les  politicien.ne.s qui travaillent pour promouvoir l’égalité, les activistes qui sortent dans la rue pour condamner la violence, des maîtres.ses et les professeur.e.s qui font un travail de sensibilisation dans les salles de classe, les cyberféministes qui cherchent des signatures pour rendre  visibles les meurtres et font changer les lois, les leaders qui travaillent dans les communautés pour éradiquer la maltraitance et la discrimination contre les femmes. La meilleure manière de lutter contre la violence c’est d’en finir avec les inégalités et le machisme : en analysant, en rendant visible, en déconstruisant, en dénonçant et en réapprenant autrement, ensemble.

 

 

Pensée monogame au-delà des couples « ou mémoires d’une C » (ou pourquoi je déteste vraiment la monogamie) – Wuwei (Natàlia)

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Ilustration de Wuwei (Natàlia)*(Traduction à la fin de l’article)

Cela fait quelque temps que je lis ce que Natàlia écrit sur les « C ». Notamment sur son mur Facebook. Mais je n’ai jamais assisté à une des présentations ou ateliers, qu’elle organise sur le sujet.

Voici, qu’enfin, elle publie un texte sur ce thème et je suis vraiment contente de pouvoir le traduire, afin de partager ses idées parmi le lectorat francophone.

( J’ai rajouté « ou mémoires d’une C » au titre original, parce que c’est le sujet de départ de cet article et celui de la conférence présentée lors des 3é Jornades d’Amors Plurals, en janvier dernier, à Barcelone.)

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Photo Monica Rabadan.

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Cet article est un résumé (très résumé) de la présentation “Mémoires d’une C”, que j’ai proposée en novembre de l’année dernière et que j’ai répétée en janvier dernier, lors des 3e Jornades d’Amors Plurals (à Barcelone).

A et B ont une relation. B connaît C, A et B commencent à prendre des décisions au sujet de cette relation, mais ces décisions affectent également la relation entre B et C. Néanmoins, C n’en sera informée [1] à aucun moment. Lors des groupes de discussions, il s’agit souvent de donner son opinion sur A ou sur B, mais personne ne se demande comment se sent ou ce dont a besoin C. Finalement, il y a une décision et c’est fort probable que C ne sera informée que du verdict final. Au mieux, il lui sera possible d’exprimer son accord ou pas (sans plus de nuances). Lorsqu’il y a un « conflit » entre A et B à cause de l’existence de C, cette situation se présente fréquemment mais, il arrive également, que C soit complètement effacée.

J’ai commencé à me préoccuper pour les C (et pour toutes les autres lettres qui la suivent), quand j’ai remarqué que dans les groupes de discussion, il y avait des exemples de conflits entre A, B et C (lettres utilisées pour garder l’anonymat des personnes). C y était mentionnée, dès le premier moment, comme “un problème », comme « un objet » et non pas comme « un sujet » : tout le monde y allait de son avis sur des aspects qui affectaient C, mais personne ne se posait la question de comment C se sentait ou de ce qu’elle pouvait souhaiter. On parlait de C mais pas avec C. A ce moment-là, je vivais moi-même une relation où je sentais que tout était défini par des éléments qui m’étaient extérieurs et que je n’avais pas de voix, ni possibilité de comprendre, ni droit à décider … et que mes émotions ou mes besoins étaient effacés ou méprisés.

La pensée monogame au-delà du couple

Les normes imposées par la pensée monogame, en ce qui concerne les relations romantiques et sexuelles, influencent tout type de relations. La manière comme nous devons être en lien se fait selon le statut relationnel (couple, amitié, etc) et chaque statut est placé à des niveaux différents, formant des hiérarchies. Cette pensée génère une demande d’exclusivité pour le couple, non seulement d’ordre sexuel : cela touche quasiment tous les aspects de la vie. Il s’agit de la quantité de temps passé ensemble, des activités qui ne peuvent pas être partagées avec d’autres (comme les vacances ou l’éducation des enfants) ou simplement, la reconnaissance de cette relation. C’est cette reconnaissance qui nous aide à nous sentir appréciée et à valoriser chacune de nos relations et à « reconnaitre » notre existence (sans cette reconnaissance, bien des aspects, que nous apporte la relation, sont facilement effacés et la possibilité d’engagement et de prendre soin, ne sont pas reconnus). Cette reconnaissance n’existe que dans le cas des relations de couple.

Malgré toute la violence qu’il peut y avoir dans une relation de couple, elle bénéficie d’un privilège social. A travers des demandes d’exclusivité, spécialement celle de la reconnaissance, une hiérarchie s’installe entre les relations. Cela permet d’établir des « normes », imposées par cette relation, sur les « autres » relations. Dites relations finissent par être dominées par les couples, sans qu’elles aient leur mot à dire. J’en profite pour préciser que hiérarchie et importance ou priorité ne sont pas du même ordre : avoir différentes relations dans des ordres différents d’importance ou de priorité, ne veut pas dire qu’il s’agit de hiérarchie. Il est tout à fait possible d’avoir des relations à différents degrés d’importance ou de priorité, ou bien dans lesquelles, ce qui est partagé est totalement différent, sans que cela n’implique que ces personnes n’aient pas leur mot à dire sur ce qui les affecte.

Cette pensée monogame efface également des liens, des émotions et des violences. Cela a pour effet que, lorsque l’on parle de “relation », tout le monde comprend « relation de couple », que dès que l’on mentionne des « sentiments » par défaut, on pense à ceux d’ordre « romantique » ou bien encore, si nous parlons de violences de genre, ou de maltraitance, il est habituel de penser d’abord aux violences conjugales, effaçant ainsi tous les autres types de relations qu’il existe en dehors du couple. C’est ainsi qu’il est fréquent de prêter plus attention aux émotions qui viennent de la relation de couple qu’à celles de tout autre relation (niant ainsi toute possibilité d’accompagnement émotionnel ou même empêchant les personnes de s’exprimer à ce sujet).

Cette pensée peut se reproduire lorsque nous parlons de nos relations comme « sexo-affectives », ou sans les nommer clairement, car cela implique la possibilité de les hiérarchiser. En effet, plus une relation est « amoureuse/romantique » ou/et « sexuelle », plus elle a tendance à être placée en haut de l’échelle des hiérarchies. C’est également le cas lorsqu’il y a une relation « de couple » avec plus de deux personnes [2], ou dans les relations non-monogames, quand il y a un « couple principal » et des relations secondaires. Par ailleurs, il est également possible de construire des relations hiérarchisées pour d’autres raisons que l’amour romantique ou le sexe.

Violence monogame

Cette violence s’exprime de différentes formes selon le type de relation : il y a celles qui se produisent dans les relations de couples, mais il y en a d’autres qui se produisent sur les autres relations et qui se basent, par exemple, sur le fait de les effacer du paysage. Un exemple, c’est que cette relation n’est pas reconnue, que des expressions stéréotypées sont utilisées, comme « l’autre », « l’amante » (concepts qui indiquent une altérité), ou que l’on les considère comme « seulement » des relations amicales (en le plaçant, de fait, dans un niveau inférieur). Violence qui fait qu’il y a comme intention que C ne soit « rien, ni personne » pour ne pas « fâcher » A ou B, qui est en couple et avec qui on est en relation, ou que C ne soit pas entendue lorsqu’elle exprime un certain inconfort dans la relation, ou que les soucis de A ou B, soient toujours une priorité, quel qu’ils soient et quelque soit le contexte.

Les personnes qui peuvent se sentir les plus touchées par ce genre de violence sont celles qui sont traversées par d’autres structures (comme le machisme, l’hétérosexisme, le racisme, le classisme, la psychophobie, etc.). De plus, certaines personnes avec beaucoup de privilèges peuvent profiter de la situation et la retourner à leur profit, car s’il s’agit de relations peu impliquantes, ces personnes peuvent conserver tranquillement leurs privilèges, sans avoir à donner de leur temps, prendre soin des autres ou s’engager.

Rompre avec la pensé monogame 

Le consumérisme relationnel, fait que nous nous retrouvons souvent dans une situation vulnérable. Le couple semble être le seul refuge possible dans une société patriarcale, capitaliste et agressive, spécialement pour les personnes traversées par la violence structurelle [3]. Souvent, ce fait est signalé, mais le manque de préoccupation et de soin en dehors du couple (ou de certain type de relations ou de hiérarchies), y est oublié. Il n’est pas considéré comme un des problèmes importants, laissant ainsi la porte ouverte à la reproduction du même modèle de couple, présenté comme la « solution » à tous les maux.

Rompre avec la monogamie ne devrait pas « seulement » vouloir dire : rompre avec une pensée qui ne nous autorise pas à avoir plus d’un « couple » ou à avoir des relations sexuelles avec d’autres. Cela ne devrait pas, non plus, “seulement” impliquer comment le faire, sans nous faire mal entre couples ou partenaires sexuelles. Selon moi, rompre avec la monogamie, c’est aller jusqu’à la racine du problème : c’est rompre avec cette hiérarchie constate, l’objectivation qui efface les liens, le prendre soin de l’autre et les engagements, tout comme les violences ou la maltraitance. A mon sens, rompre avec la monogamie veut dire apprendre à être plus conscientes des « autres » : de toutes les personnes avec qui nous sommes en lien, mais également celles qui le sont avec nos relations. Nous avons toutes le droit d’être reconnues, d’avoir de l’affection, des soins et pouvoir « être ».

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Traduction de l’illustration de l’article

* Salut: je suis une C.

  • Je ne peux pas définir la relation
  • Je n’ai pas de voix
  • Je n’ai pas d’opinions, ni de souhaits, ni de besoins ou de volonté.
  • Ma relation n’est pas reconnue
  • Je ne peux pas participer aux processus de prise de décision sur les aspects qui me concernent
  • Je suis invisibilisée.

[1] Comme il est d’usage dans les milieux non-monogames féministes en Espagne, l’autrice de cet article utilise le féminin de manière générique, c’est-à-dire qu’il s’adresse à tout le monde. NDT

[2] Trio ou trouple, par exemple – NDT

[3] « … ce concept est apparu dans les écrits scientifiques pour la première fois en 1969 dans la théorie de la paix élaborée par Johan Galtung. Cette théorie présente la violence comme l’écart entre une situation réelle et une situation potentielle, où les besoins de certains groupes ne sont pas comblés, alors que les ressources sont présentes de façon suffisante pour les satisfaire » in Analyser la violence structurelle faite aux femmes à partir d’une perspective féministe intersectionnelle de Catherine Flynn, Dominique Damant et Jeanne Bernard NDT https://www.erudit.org/fr/revues/nps/2014-v26-n2nps01770/1029260ar.pdf 

 

 

De la nécessité et de l’utilité de l’existence et de l’application de protocoles féministes contre les agressions. Témoignage. Elisende Coladan

 

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Traduction: « Nous sommes en train de construire des espaces féministes ».        Assemblea de Dones Feministes de Gràcia

Début décembre, j’ai participé à la 2ème rencontre sur les non-monogamies des pays catalans : Eixams (Essaims, en français). Comme je le dis souvent, les seuls espaces que je considère « safe »[1], que je connaisse, concernant les non-monogamies sont ceux organisés par l’Eixams et par Amors Plurals, en Catalogne. Ce qui ne veut pas dire que toutes les personnes y participant soient « safes », mais que l’espace l’est, parce que l’équipe organisatrice fait tout pour que cela soit ainsi. Je constate, dans la société catalane, une prise de conscience et des actions féministes efficaces, qui existent depuis bien plus longtemps qu’en France.

Lors de cette rencontre, différents ateliers, groupes de parole ou présentations, concernant les 4 axes principaux d’Eixams[2], sont proposés sous la forme d’un tableau horaire, sur les trois jours, à compléter par qui souhaite prendre en charge une activité. L’organisation se réserve le droit de superviser le contenu des activités afin d’assurer leur conformité par rapport aux principes éthiques et les objectifs de l’événement.

Sur la plage web de l’événement, l’organisation [3] publie un code de conduite que tout le monde doit lire et approuver avant de s’inscrire, qui est affiché pendant tout le temps de l’événement et auquel il est fait référence dès qu’il y a un dysfonctionnement. J’ai été témoin de comment, à plusieurs reprises, des membres de l’équipe organisatrice intervenaient pour rappeler certains aspects du code de conduite qui n’étaient pas respectés, comme par exemple, le fait de prendre des photos sans consentement préalable.

La veille du dernier jour, j’ai été victime d’une agression verbale à mon égard et également témoin de comment celle-ci a été gérée par l’équipe organisatrice et de combien cela m’a été psychologiquement extrêmement bénéfique. Je voulais partager mon expérience, parce que suite à mon article sur les maltraitances dans les relations non-monogames et mon intervention lors de la 2e conférence sur les non-monogamies à Vienne, des personnes m’ont approchée ou m’ont écrit pour me demander des conseils pour rendre ces relations et ces espaces libres de violences.

L’agression verbale :

Dès le premier jour de l’évènement, sur le tableau horaire, j’avais proposé une activité non-mixte, intitulé « thérapie féministe » et portant sur les violences faites aux femmes, devant avoir lieu le dernier jour.

La veille au soir dudit évènement, alors que je me reposais sur mon lit, dans une chambre partagée avec 5 autres personnes, vers 22h30, un couple qui dormait dans la même chambre est arrivé, parlant fort et a commencé à m’interpeler au sujet de mon activité du lendemain, me reprochant qu’elle soit non-mixte et me demandant si j’étais informée du fait que les hommes aussi pouvaient subir des violences de la part d’une femme. Il s’en est suivi une discussion, où j’ai présenté le plus calmement possible les raisons pour lesquelles l’activité était non mixte, que la décision avait été prise en accord avec l’organisation et indiqué que j’étais parfaitement au courant que les hommes pouvaient eux aussi être victimes d’agressions. Je passerai sur les détails de l’échange verbal, mais cela m’a secouée, car je ne m’y attendais pas en ce lieu, que je pensais sécure. L’homme est parti excédé, la femme est restée et j’ai pu lui dire clairement[4] que :

  • Ils avaient envahi mon espace personnel
  • Je me sentais agressée par leurs propos
  • Je me reposais à leur arrivée et j’en avais vraiment besoin, donc je lui demandais de quitter la chambre.

Puis, je suis restée assez bouleversée par ce que je venais de vivre, à essayer de comprendre ce qui s’était passé, quand j’ai entendu la voix d’une des organisatrices dans le couloir et je suis sortie pour lui dire que j’avais besoin de lui parler.

Ecoute et prise en charge :

Après m’avoir écoutée, elle a tout de suite réagi en posant des mots qui m’ont fait beaucoup de bien : « C’est grave. Il s’agit d’une agression verbale, qui rompt avec le code de conduite et va à l’encontre d’un espace féministe où le fait de réaliser une activité non-mixte ne doit pas être remis en cause ». Propos suivis immédiatement d’une question : « de quoi as-tu besoin ? » et de proposition concrètes : « si je voulais aller me reposer ailleurs, qu’une personne de mon choix vienne me tenir compagnie pendant qu’elle allait présenter ce qui venait de se passer à l’équipe organisatrice afin de prendre des décisions dont je serais informée et sur lesquelles je pourrais donner, à tout moment, mon avis ».

Une amie est donc venue me rejoindre dans la chambre et environ une demi-heure après j’ai été appelée par l’équipe organisatrice. Ensemble nous avons décidé que deux femmes de l’organisation iraient parler avec le couple, pendant que je restais à l’écart, dans un espace où ils ne pourraient pas aller, accompagnée de deux amies et que ces femmes allaient les informer que :

  • Ils avaient commis une agression verbale qui rompait avec le code de conduite.
  • Pour ma tranquillité, ils devaient aller dormir dans une autre chambre, éloignée de la mienne.
  • Qu’ils ne pouvaient pas aller dans les espaces communs proches de ma chambre, ni être à ma table dans le réfectoire, ni participer aux mêmes activités que moi ou à celles que j’organiserai.
  • Qu’une décision serait prise le lendemain sur le fait qu’ils pourraient continuer à participer ou pas aux rencontres organisées par l’Eixams.

Le couple, qui étaient venu en voiture, a finalement pris la décision de partir à 1 heure du matin.

Le lendemain, lors de l’activité de clôture de la rencontre, l’équipe organisatrice a expliqué la situation à l’ensemble de personnes présentes, a donné les noms des agresseur.e.s et également mon nom, cela à ma demande, car ils m’avaient proposé de ne pas le donner si tel avait été mon souhait. Il a été spécifié que leur participation à d’autre événements n’allait plus être possible.

Bénéfices psychologiques :

Grâce à cette prise en charge, qui m’a semblé en tout point exemplaire et que je n’avais jamais vécue auparavant, je me suis immédiatement sentie bien et en sécurité. J’ai pu rapidement exprimer ce que j’avais vécu et ressenti, non seulement à une personne de l’organisation, mais également à une amie proche et j’ai été non seulement crue, mais mes propos ont été validés par des mots justes et réconfortants, ainsi que par des actions rapides et efficaces.

La situation a été prise en charge par des personnes compétentes, sans que je doive m’occuper de quoi que ce soit et mon avis m’a été en tout temps sollicité et pris en compte.

L’ensemble des participant.e.s a été mis au courant et a connu le nom des personnes impliquées.

Contrairement à d’autres agressions que j’ai pu subir dans mon existence, cette prise en charge remarquable a fait que je n’ai pas été mentalement envahie par des questionnements, des doutes, des remises en question, des ruminations, des angoisses, des peurs, de la culpabilité ou autres mécanismes qui se mettent en place en cas de violences.

Nécessité de chartes, de codes de conduites et de protocoles féministes :

Tout cela n’a été possible que parce que toutes les personnes de l’équipe organisatrice avaient un positionnement clair et homogène, grâce à l’existence de textes écrits et de stratégies déjà mises à l’épreuve dans d’autres contextes. Elles m’ont expliqué qu’elles s’étaient inspirées de protocoles féministes déjà existants pour en rédiger un pour l’évènement.

J’ai été ainsi informée du fait qu’il existe depuis quelques années, en Catalogne, des protocoles féministes mis en place lors d’évènements comme des manifestations mais également des fêtes populaires. Que toutes les municipalités catalanes ont une Commission des Droits Humains et de l’Égalité des sexes, dirigée par une conseillère, que la plupart d’entre elles ont un plan local de lutte contre les violences de genre et certaines ont mis en place un protocole féministe pour lutter contre les violences faites aux femmes.

J’ai donc fait une recherche sur Internet au sujet de ces plans de lutte et protocoles qui feront l’objet d’un autre article sur ce blog et qui pourront être repris afin qu’ici en France, les espaces mixtes soient sécures et que toute agression soit immédiatement prise en charge de manière compétente et efficace.

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[1] Quitte à ce que mes propos déplaisent, mais ils n’engagent que moi, je tiens à préciser qu’aucun espace poly ou no-monogame, en France, auquel j’ai assisté (ni, à priori, ceux dont on m’a parlé), ne m’a paru être réellement « safe ». Je parle également de ceux que j’ai essayé d’organiser de manière la plus « safe » possible, pendant deux ans, avec force chartes et précautions. Malgré toute ma prudence et vigilance, je sais qu’il y a eu des personnes qui y ont participé avec d’autres intentions que d’échanger des propos et des questionnements personnels, sur les relations non-monogames consensuelles et j’ai eu à faire à des prises de parole problématiques ou invasives et certaines interventions agressives, très difficiles à gérer toute seule. Ainsi que la participation clandestine d’une apprentie journaliste qui a publié par la suite un article, soit-disant satirique, sur le sujet. C’est la raison pour laquelle j’ai arrêté d’organiser des groupes à la fin de cette année. C’est également pour cela que je vais (re)commencer à organiser des groupes non-mixtes, en 2018, pour ma tranquillité personnelle et celles des participantes, comme je l’avais fait initialement avec un filtrage, une charte encore plus précise et un protocole féministe inspiré de ceux mis en place par les catalanes.

[2] Traduction de la présentation des 4 axes, sur la page d’accueil de l’événement (tout est rédigé au féminin, comme j’ai pu observer dans bien des espaces féministes catalans, même mixtes) :

Axe thématique principal : La diversité affective sous ses diverses formes, entendue dans le cadre des non-monogamies éthiques, ainsi que de ses pratiques et ses activismes.

Axe féministe : Eixams est un événement qui s’inscrit dans une perspective intersectionnelle qui met l’accent sur les luttes féministes, anti-patriarcales et LGBTI+. Nous proposons faciliter une place d’apprentissage pour comprendre les privilèges de classe, de genre, d’orientation et d’identité sexuelle, de migration, d’ethnie et autres. À la fois, nous tenons à ce que cet espace soit le plus sûr possible pour toutes les participantes et il en va de la responsabilité de toutes. Nous nous basons sur la compréhension et la pratique active du concept de consentement de la part de toutes et chacune des personnes qui y participent et, par conséquent, nous avons élaboré un code de conduite que toutes les participantes doivent explicitement respecter.

Axe de la langue et du territoire : Eixams a comme cadre de référence territoriale les Pays Catalans. Dans de cet axe le but est double : renforcer la langue catalane et faire apparaitre les non-monogamies sur la carte des activismes du territoire.

Axe économico-social : Eixams est un espace anticapitaliste et écologiste, spécialement sur les versants de la recherche de formes d’organisation économiques, sociales et familiales alternatives à celles imposées par l’économie actuelle, et la recherche de formes de consommation respectueuses

[3] Composée cette année de trois femmes et deux hommes.

[4] J’ai utilisé la technique des trois phrases apprise pendant deux formations d’auto-défense féministe, la première avec l’association Garance à Bruxelles et l’autre avec l’association Loreleï à Paris. Elle consiste à exprimer trois phrases courtes et précises :

  • 1re phrase : décrire le comportement dérangeant
  • 2e phrase : décrire le sentiment que ce comportement provoque chez nous
  • 3e phrase : faire une demande concrète

Livre sur l’auto-défense féministe :  NON C’EST NON – Petit manuel d’autodéfense à l’usage de toutes les femmes qui en ont marre de se faire emmerder sans rien dire.

 

Maltraitance, manipulation, abus et violences (physiques et psychologiques), dans les relations alternatives à la monogamie. Elisende Coladan

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Por qué me echaron del cielo. Statue de Julio Nieto

Petit préambule afin de présenter mon expérience et intérêt pour ce sujet :

Je vis des relations non-monogames depuis une bonne quarantaine d’années. D’abord de manière très isolée[1], puis, depuis 2013, au contact de personnes et de communautés les vivant également. J’habite en région parisienne depuis bientôt 9 ans, après de nombreuses années en Amérique Centrale.

Etant franco-catalane, je me rends régulièrement à Barcelone, où je fais partie du groupe Facebook Poliamor Catalunya et je suis en contact avec le collectif Amors PLurals qui se définissent tous les deux comme non-monogames, féministes et pro-féministes. J’interviens/participe régulièrement à certains évènements qu’il.elles organisent. C’est ainsi que j’ai participé aux 1ères Journées d’Amors Plurals (autour de 150 participant.e.s) à Barcelone et l’Eixam dans le Delta de l’Ebre (60è de personnes). J’ai donc pu constater des différences entre la France et la Catalogne où, notamment, je sens qu’il y a une plus forte conscience des problèmes de maltraitance dans les milieux non-monogames [2]. Ce qui signifie qu’elles existent, que le sujet est abordé et qu’on en parle plus ouvertement. La preuve en est l’article écrit en 2014, suite à une conférence sur le sujet, que j’ai traduit et publié en novembre dernier. 

J’organise, depuis fin 2015, chaque mois, un espace de parole autour des relations alternatives à la non-monogamie[3]. J’espère qu’il est réellement un lieu safe et j’invite toute personne y ayant participé de me prévenir, au moindre souci, pendant la réunion ou par la suite. Je reçois également, depuis bientôt deux ans, en consultation, des personnes qui vivent ces relations. J’ai aussi des témoignages spontanés, d’ami.e.s ou de connaissances me racontant leur expérience de relations toxiques et de rencontres avec des personnes qui le sont. J’ai eu personnellement à vivre des situations de maltraitance psychologique, de la part de personnes se disant poly ou non-monogames, ou découvrant ce mode de relation. Cela, soit directement, soit indirectement, à travers de ce qu’elles disaient sur leurs autres partenaires ou leur manière de vivre les relations (mensonges, occultations, tergiversations, manipulations …).  Force a été de me rendre compte qu’il existait bel et bien des cas de maltraitance, parfois même très graves, comme des viols, commis par des personnes vivant ces relations. C’est ainsi que j’ai organisé, fin janvier, un premier espace de parole autour de ce thème[4] et que j’ai proposé ma participation avec une présentation sur ce sujet à la « 2nd Non-Monogamies and Contemporary Intimacies Conference  ».

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La maltraitance, la manipulation, les abus, les violences psychologiques et physiques et le phénomène de l’emprise :

Tout d’abord, il est important de signaler que la maltraitance, la manipulation, les abus et les violences physiques et psychologiques touchent toutes les sphères de notre société. Absolument toutes. Y compris les milieux non-monogames (polyamoureux, anarchistes relationnels ou autres). Pour les personnes qui organisent des évènements concernant la non-monogamie, cela devrait être une préoccupation et une vigilance constante. Pour celles.ceux qui décident de vivre autrement leurs relations et commencent à participer à des événements afin de mieux comprendre comment les vivre, il est nécessaire de se renseigner, d’entendre des témoignages et rencontrer des personnes qui les vivent.  Penser que dans ces configurations relationnelles tout est respect, consensus, communication non violente et amour, n’est qu’illusion et une lamentable méprise. Se sentir protégé.e.s,  parce qu’il y a plusieurs partenaires, est méconnaître la réalité des abus, souvent commis par des proches, sans que personne de l’entourage ne le soupçonne.

Je souhaite également préciser que nous sommes toutes et tous, à un moment ou à un autre de nos vies, manipulatrices/manipulateurs, maltraitantes/maltraitants, violentes/violents, d’une manière ou d’une autre. Que nous pouvons également, toutes et tous, subir cela à un moment ou un autre. Il peut y avoir des relations saines qui, à un moment, deviennent toxiques. Si nous en avons conscience, si nous réagissons, si nous demandons de l’aide (amicale, groupale ou thérapeutique, ou autre), si nous en parlons avec nos partenaires afin de trouver des solutions, il s’agit de situations passagères qui peuvent certes créer des blessures ou des traumas psychologiques (parfois légers, d’autres pas), mais elles ne correspondent pas à des situations réitérées de maltraitance, ni d’emprise. La différence réside en le fait que la maltraitance, les violences psychologiques et physiques répétées, créent une véritable situation d’emprise de laquelle il est difficile de sortir et laissent des traumas importants. Elles peuvent être accompagnées de phénomènes de sidération, de dissociation et de mémoire traumatique. Lorsque cela devient un moyen de fonctionnement répété, habituel, sur la durée, il y a un but : c’est celui de dominer l’autre, de le contrôler, de le maintenir dans un état d’objet. Il est alors question d’emprise.

Il est communément admis, que l’emprise passe par trois grandes étapes que je vais illustrer (comme cela se fait souvent ), par des termes provenant de la pêche, qui décrivent la meilleure manière d’attraper un poisson, donc une proie.

  1. La séduction (ou appât au bout de l’hameçon, c’est-à-dire un leurre : qui est un dispositif destiné à tromper les poissons lors de la pêche)
  2. La déstabilisation (ou ferrage : fait de donner un coup sec du poignet, au moment où l’on sent que le poisson mord et commence à se débattre, afin d’engager le fer de l’hameçon dans les chairs.)
  3. L’emprise (capture : le poisson est pris, détaché de l’hameçon. Il se débat jusqu’à mourir)

Lorsque l’emprise est en place, il n’y a qu’une seule solution : se décrocher de l’hameçon et s’enfuir pour ne pas revenir !   Car il y a toujours reprise de ce cycle (voir le schéma à la fin de l’article), lorsque la personne sous emprise essaie d’en sortir, se débat, confronte et souhaite se sauver, sans y arriver.

L’emprise se base sur des mécanismes qui ont pour but de :

–              Faire douter l’autre de ses propres pensées/sentiments/ressentis[5]

–              Faire perdre ses repères

–              Créer une situation de dépendance

–              Provoquer la peur

–              Faire ressentir de la honte et/ou de la culpabilité

–             Contrôler

Les abus et la violence peuvent causer de la sidération. C’est-à-dire un blocage total qui protège de la souffrance en s’en distanciant. Cela peut prendre la forme d’un état où la personne reste figée, inerte et donne l’impression d’une perte de connaissance ou bien présente une rigidité extrême (poings crispés, mâchoire serrée), ou bien, au contraire, est secouée par des tremblements irrépressibles. Cela peut être suivi par de l’anxiété, des vertiges, des pertes de mémoire, des vomissements. Un sentiment de manque de repères, de la culpabilité, de la honte et de la peur[6]

Et amener à la dissociation. C’est-à-dire à une séparation entre des éléments psychiques et/ou mentaux, qui, habituellement, sont réunis et communiquent. C’est un processus mental complexe mis en place de manière inconsciente afin de pouvoir faire face à des situations douloureuses, traumatisantes ou incohérentes[7].

Bien entendu, il peut arriver que la personne qui vit les maltraitances, se rende compte qu’elle est dans un processus dont il lui sera difficile de sortir et qu’elle arrive à s’en dégager avant de ne plus pouvoir le faire[8]. Bien qu’il arrive encore plus souvent, que la personne qui domine, arrive à lui prouver qu’elle se trompe, que la situation n’est pas ce qu’elle croit et le processus redémarre, comme signalé dans le schéma ci-dessous. Il y a une nouvelle phase de séduction, suivi de celle de déstabilisation. Ce cycle peut se répéter de multiples fois, affaiblissant de plus en plus la personne sous emprise et anéantissant progressivement ses mécanismes de défense. A ce moment-là, il faut souvent arriver à un stade où un élément trop violent l’amène à réagir et à demander de l’aide. C’est là où il est indispensable de la croire et de la soutenir.

Si vous voulez plus d’informations, je vous invite à visiter les sites web de deux femmes formidables et écouter/lire leurs informations sur l’emprise :  Anne-Laure Buffet et  Muriel Salmona [9].

La maltraitance, la manipulation, les abus, les violences psychologiques et physiques dans le cadre de relations non-monogames :

J’ai choisi pour option celle de présenter les caractéristiques ou situations possibles – où la maltraitance peut avoir lieu, de manière répétée et accompagnée, ou pas d’emprise -, liées au contexte des relations non-monogames et également non-hétéronormées. Je les accompagne d’exemples inspirés d’échanges et de témoignages (anonymisés -prénoms fictifs- et recréés : c’est-à-dire que les contextes ne sont pas forcements les mêmes ou bien j’ai regroupé plusieurs expériences du même type en une), que j’ai pu connaître aussi bien dans un cadre personnel que professionnel. Ainsi que de mon propre vécu. Je souhaite souligner que cette présentation est loin d’être exhaustive mais elle est indicative de certains procédés. Elle a pour but de donner des pistes sur les spécificités liées aux relations non-monogames, qui peuvent « faciliter » des relations de maltraitances, afin de les connaître et les reconnaître, aussi bien pour soi-même que pour des personnes de notre entourage, qui vivent ou souhaitent vivre des relations non-monogames.

1 – La hiérarchie :

Nous vivons dans une société patriarcale et hiérarchique. Cela se retrouve également dans les relations non-monogames. Il existe le polyamour hiérarchique[10], qui propose un fonctionnement où il y a une relation principale (avec des privilèges) et des relations secondaires ou satellitaires. Dans ce type de relation, l’oppression, le contrôle et la manipulation peuvent être au rendez-vous. Je tiens à souligner que, heureusement, cela n’est absolument pas systématique, bien que la structure elle-même de ce type de relations, avec une hiérarchie, peut facilement s’y prêter.

Le contrôle :

Dans les relations hiérarchiques, la relation primaire peut imposer certains accords ou fonctionnements aux autres relations, afin d’ainsi garder le contrôle à la fois sur leur propre relation et sur les autres. L’idéal serait que toutes les personnes puissent avoir connaissance des accords et la possibilité de s’exprimer à leur sujet.

Ex :

Dans leur couple, Martin et Pierrette, qui vivent ensemble, ont convenu qu’il leur est possible d’avoir d’autres relations. Leur décision a été prise à une condition, impérative : ne jamais passer de nuit avec l’autre. Martin a une relation avec Jade qui vit très mal cette imposition. Alors, Martin décide de rompre cette relation secondaire en disparaissant (« ghosting[11]« ) et en évitant ainsi à avoir à donner des explications. Du coup, Jade s’inquiète, se demande ce qui est arrivé, culpabilise et déprime.

Le temps :

Dans les relations plurielles, il est très souvent question de la gestion de temps et du manque de temps. Il est souvent difficile d’arriver à gérer plusieurs relations. Ce sujet peut être un élément de pression et de manipulation.

Ex :

Damien a une relation primaire avec Chloé. Ils vivent ensemble. Alicia est une relation secondaire, vraiment secondaire, car après une période « lune de miel », Damien n’a jamais beaucoup de temps pour la voir. Alors qu’auparavant, ils partageaient beaucoup de sorties, maintenant, leur relation est devenu un 5 à 7, chez Alicia, lorsque Damien a le temps. Alicia est célibataire, n’a pas d’autres relations à ce moment-là (même si elle est polyamoureuse), donc facilement disponible. Lorsqu’elle essaie de s’exprimer Damien n’a pas le temps. Il ne répond pas. Leurs échanges se font uniquement par SMS pour prendre ou annuler (de plus en plus souvent) leur rdv ou lorsque Damien lui envoie des « sextos ». Damien prétexte des soucis de gestion de temps entre son travail, sa relation primaire et ses autres relations secondaires. Reproche à Alicia son manque de compréhension, l’accuse de « monogamie » car elle n’a pas d’autres relations que lui et l’incite fortement à aller voir ailleurs, tout en lui disant qu’elle en est de toute façon incapable[12].

2 – Les non-dits :

Il est souvent admis que dans les relations plurielles, il y a consensus et transparence, notamment quant au nombre des relations, qui elles sont et de quel type de relation il s’agit : purement sexuelle, affective, sexo-affective. Qu’il est bon de dire, mais de ne pas tout dire. Par exemple, de ne pas donner des détails sur la sexualité. Ceci étant posé, il arrive qu’il existe des non-dits qui peuvent venir envenimer les relations.

Ex :

Melissa est en relation avec Toby, qui a déjà une relation avec Béatrice. Les deux sont au courant, mais Toby ne parle pratiquement pas de cette autre relation sauf pour s’en plaindre. Notamment de sa jalousie. Ce qui pose question à Melissa. Par ailleurs, elle ne sait jamais quand ils se voient, ni même s’ils se voient, mais trouve régulièrement des traces de Béatrice (ou d’une autre femme ?) chez Toby (qui vit seul) : cadeaux, linge et autres divers objets. Elle culpabilise à la fois du fait que sa relation avec Toby puisse rendre malheureuse Béatrice et vit mal, ce qu’elle considère comme « un marquage de territoire ». Elle se pose de multiples questions, d’autant plus qu’elle est très franche avec et au sujet de ses autres relations. Quand elle essaye d’expliquer que cela la dérange, elle n’est pas entendue et se trouve confrontée à un mur de silence. Elle n’arrive pas exprimer son ressenti, qui est nié ou considéré comme outrancier.

3 – Le/la « mentor » :

Il peut s’agir d’une personne très active dans le milieu non-monogame, qui s’exprime très bien au sujet des relations plurielles. Elle a beaucoup lu sur le sujet, elle peut animer ou pas un café ou autre espace poly, peut-être écrit-elle également, fait des vidéos, a une page Facebook ou un blog.

Ou bien encore, tout ce qu’elle connaît n’est que théorique et elle va le mettre en pratique avec quelqu’un.e dont elle sera initiatrice.

En tout cas, c’est une personne qui a un discours cohérent et très structuré sur ce thème. Attention : je ne veux pas dire par là que toute personne qui « initie » une autre aux relations non-monogames, ou anime un espace poly, soit une personne qui peut devenir « malveillante » ou dangereuse. Je signale juste que cette situation peut permettre de la maltraitance, sans que personne ne s’en doute, comme dans les exemples que je donne.

Relation non-monogame :

Ex :

Déborah est ouvertement non-monogame, elle a une relation principale, d’autres partenaires et elle est très active dans différents groupes. Un jour, elle rencontre Sylvain, qui est également très actif. Ils commencent une relation très visible partout (notamment dans les médias et sur les réseaux sociaux), qui a l’air faite de dialogue et de bienveillance. Sauf que dans l’intimité Sylvain est manipulateur, abuse sexuellement à de nombreuses reprises de Déborah, la critique, la dévalorise et trouve toujours de très bonnes raisons pour se justifier. Elle commence à douter d’elle-même, fait toujours bonne figure en public et se montre très attentionnée envers lui. En même temps, elle s’efface, prend de moins en moins la parole, maigrit, sans que personne ne s’en rende compte. Y compris son partenaire principal et ses autres relations.

Relation mono-poly[13] :

Ex :

Cyrille est non-monogame de longue date lors de sa rencontre avec Dominique. Dominique a toujours été monogame. Mais, c’est « la passion ». Cyrille a clairement signifié à Dominique que la monogamie ne lui convient pas et que dans leur relation, Dominique doit accepter ce fait. Dominique y consent par peur de perdre Cyrille, mais le vit très mal. Alors Cyrille part dans de grands discours sur la liberté relationnelle, sur son besoin d’avoir plusieurs relations, sur le fait que Dominique est un esprit étriqué qui ne comprend rien au polyamour ou à l’anarchie relationnelle, qu’il faut lire et encore lire, s’informer, aller à des rencontres polys (où Dominique n’arrive pas à se sentir bien et se contente d’observer sans rien dire) et apprendre à gérer ses sentiments. Cyrille fait de constants reproches et parle beaucoup de la « jalousie » de Dominique, qui perd de plus en plus confiance, qui culpabilise de ne rien comprendre aux relations non-monogames, qui se sent rien du tout face à Cyrille. Finalement, Dominique se décide à avoir d’autres relations et là Cyrille souhaite l’aider « à les gérer », en lui montrant la moindre erreur, le plus petit faux-pas. Dominique finit par rencontrer une personne monogame et décide de quitter Cyrille, en jurant que la non-monogamie ça ne marche pas ! Cyrille se montre extrêmement méprisant.e notamment devant toutes leurs amitiés communes.

4 – Le secret :

Lorsqu’on vit des relations dont il n’est pas possible de parler librement et que cela ne se passe pas bien, il est très difficile de se confier à des personnes (amitiés, famille, psy …) qui vont soit ne rien vouloir entendre, ni comprendre, soit répondre qu’évidemment cela ne marche pas, puisque ce sont des relations aux choix « immatures, immoraux, inacceptables, … ». Dans ce cas, bien des personnes préfèrent ne rien dire sur leurs choix de vie et les gardent secrets.

Si nous prenons l’exemple de Dominique dont je viens de parler et qui dans mon histoire, a fini par s’en sortir, il est évident que, n’appartenant pas au milieu « poly » et ne s’y sentant pas bien, il est difficile dans ce cas, d’y trouver du soutien. Notamment parce que Cyrille est d’une grande éloquence et prend toute la place. Tout comme il est difficile d’en parler dans un autre environnement, car ce sera immédiatement questionné.

Mais il peut y avoir également d’autres situations :

Ex :

Anastasia a toujours senti que la monogamie ne lui convenait pas. Après plusieurs relations où l’infidélité est arrivée à un moment ou un autre (où elle a toujours caché le fait qu’elle avait plusieurs relations), par une émission télévisée, elle découvre le polyamour. Après de nombreuses lectures, elle se décide à vivre ainsi ses relations, tout en ne disant rien sur ce fait, à son entourage. Un jour, elle rencontre une personne comme Cyrille et un processus similaire (à celui évoqué précédemment),  va se mettre en place. Déstabilisée, déboussolée, elle ne sait pas à qui se confier, car elle n’a parlé à personne et n’arrive pas à en parler, du fait qu’elle n’est pas monogame. Elle garde son mal-être pour elle-même et tout en ayant plusieurs relations, au lieu de s’épanouir, dépérit, ce qui a des effets sur sa vie professionnelle. Cela se termine par un « burn-out », dont la raison première est l’impossibilité d’exprimer ce qu’elle vit dans sa vie personnelle.

5 – Le problème d’être dans des relations hors du système :

Souvent, aussi bien dans le milieu poly que dans un environnement monogame, le fait d’avoir une relation différente fera qu’il sera beaucoup plus difficile d’en parler et d’être entendu.

Ex :

Paul a deux relations dont une abusive, mais il s’agit d’une personne monogame. Il essaye d’en parler dans le milieu poly et avec son autre partenaire, mais ce qu’il entend c’est que c’est normal puisque l’autre n’est pas non-monogame. Parallèlement, lorsqu’il en parle à sa famille, cette personne est encensée car justement monogame. Son psy, considère que la non-monogamie n’est pas quelque chose de sain, ni d’équilibré, que les personnes qui vivent ce type de relations ne le sont donc pas et qu’il devrait en sortir afin de trouver une personne (et une seule) qui lui convienne vraiment. Du coup, il est complètement déboussolé et ne sait pas à qui se confier.

6 – La jalousie (et l’envie) :

Je distingue toujours la jalousie de l’envie , souvent confondues. Je trouve par ailleurs, essentiel de donner des définitions des 2 :

  •       La jalousie est liée à la possession de la personne avec qui nous sommes en relation sexo-affective. Il s’agit alors de la peur de perdre l’affection de cette personne au profit d’une autre ou d’être remplacé.e dans la relations par un.e autre :

Ex : Y. commence une relation avec Z. alors qu’il est déjà avec X. et X. a peur d’être abandonné.e car il imagine Z. mieux que lui/elle.

  •        L’envie est liée au fait de désirer des objets, des activités, un lien affectif ou sexuel, que la personne avec qui nous sommes en relation a avec d’autre.s personne.s :

Ex : Y. a décidé de partir en week-end avec Z. dans un lieu où X aimerait aller avec Y. Du coup, X. ce sont très mal, souffre de ne pas pouvoir vivre la même chose.

Sujet récurrent dans les discussions autour de la non-monogamie. Souvent montré comme à l’origine de beaucoup de souffrances. La jalousie est souvent montrée comme mécanisme de contrôle. Elle peut être aussi un outil de manipulation, lorsque la personne jalouse se montre comme victime de ses « pulsions ». Cela peut avoir lieu aussi bien dans relations hiérarchiques où il y a un couple central et des relations secondaires que dans d’autres configurations avec des métamours  :

Ex :

Amandine est ouvertement non-monogame. Elle a plusieurs relations et semble toujours ouverte à en avoir. Elle est en relation primaire avec Boris (mais ils ne vivent pas sous le même toit) qui a aussi d’autres relations et est ouvert à en avoir. Boris ne montre pas de signes de jalousie lorsque Amandine lui parle de ses autres relations ou lorsqu’elle est avec elles. Par contre, à chaque fois que Boris a une relation, cela pose problème à Amandine. Elle change constamment les manières de procéder qui ont été établies en commun. Parfois elle veut tout savoir, tout, tout, en détail, d’autres elle ne veut pas savoir, mais ensuite pose mille et une question. D’autres encore, elle ne dit rien pendant des semaines puis, tout à coup, fait une crise juste avant que Boris n’aille rejoindre une autre relation. Amandine est constamment sur son téléphone. S’il y a un retard de 5 mn, un quelconque changement (par exemple Boris souhaite rester plus longtemps avec une autre personne) elle panique. Il arrive que Boris soit obligé d’annuler un rdv pour calmer Amandine ou bien, arrive en retard et raccourcisse le temps passé avec son autre relation, car il a dû s’arrêter en chemin pour calmer Amandine qui a des crises d’angoisse. De cette manière, Amandine s’assure d’avoir toujours sa place principale. Boris a dû rompre plusieurs relations à cause de la jalousie d’Amandine et depuis un certain temps, il a pris la décision, de ne rien dire quand il va à un rdv, tout en ayant peur qu’Amandine ne s’en rende compte.

Parfois Boris fatigue, a envie de quitter Amandine, mais à ces moment-là, Amandine devient très compréhensive, n’a plus de crises, n’angoisse plus, reste ferme sur les décisions prises (par exemple, ne rien dire jusqu’à ce qu’une nouvelle relation soit bien établie). Mais cela ne dure jamais longtemps et le cycle recommence.

7 – Les enfants :

Tout comme dans les relations de couple marié ou lorsque l’enfant a été reconnu, l’enfant peut être l’objet d’abus lui-même mais avec en plus le facteur qu’une personne qui s’en occupe n’a pas l’autorité parentale pour pouvoir intervenir, parce qu’elle n’en a pas le pouvoir légal, parce qu’elle ne s’en sent pas le droit, à cause du fait que le type de relation est « hors-normes » sociales et légales. Ou bien encore, l’enfant peut être l’objet de chantages et de pression et si une personne n’en est pas officiellement tuteur ou reconnu comme géniteur.trice, les ponts peuvent être coupés.

Ex :

Matilde a eu un enfant avec Daniela, les deux sont reconnues comme mères car mariées. Le géniteur est Patrice, un homme pansexuel et polyamoureux. Il ne reconnait pas légalement l’enfant à la naissance, ce qui a été convenu dès le départ, à la demande de Daniela. Mais il souhaite s’investir affectivement en tant que père. Matilde subit des violences psychologiques de la part de Daniela. Patrice essaie de la protéger, de faire valoir le fait qu’il est le père de l’enfant. Daniela fait en sorte de couper tous les ponts. Elles partent vivre dans une autre ville sans laisser d’adresse.

Matilde et son enfant sont en danger. Patrice se retrouve impuissant, sans aucun recours légal pour intervenir et sans nouvelles de son enfant.

Je pense qu’il est tout à fait possible de continuer la liste. Moi-même j’aurais pu le faire, cependant elle est ici pour donner des pistes sur les spécificités liées aux relations non-monogames, qui peuvent « faciliter » des relations de maltraitances, afin de les connaitre et les reconnaître, aussi bien pour vous que pour des personnes que vous connaissez, qui vivent ou souhaitent vivre des relations non-monogames.

(Si vous connaissez ou avez vécu d’autres situations, n’hésitez pas à les partager, de manière anonyme, en commentaires, car cela pourra aider d’autres personnes qui s’y reconnaîtront et à donner votre avis sur cet article, qui est certainement améliorable).

Que peut-on faire dans les milieux non-monogames et depuis l’extérieur pour déceler, éviter et intervenir ?

La première chose est d’avoir conscience que, comme je l’ai expliqué au tout début, la maltraitance, la manipulation, les abus et les violences physiques y psychologiques touchent toutes les sphères de notre société patriarcale. Absolument toutes. Y compris les milieux non-monogames. Le nier c’est être dans le déni et donc mettre en péril un grand nombre de personnes qui, ingénument, se croiront en sécurité dans des relations où tout ne serait « qu’amour et bienveillance ».

Voici quelques pistes pour rendre plus « safe » les événements « poly »:

  • Ecrire, publier, distribuer et/ou lire une charte avant chaque évènement.
  • Désigner des personnes (avec une formation si possible concernant l’accueil de la parole des personnes ayant subi des abus[14]) auxquelles s’adresser lors des évènements et/ou par la suite.
  • Croire en priorité les personnes qui témoignent de violences et bannir systématiquement les personnes responsables desdites violences[15].
  • Avoir une liste de thérapeutes « poly-friendly» à qui s’adresser.
  • Observer si le comportement d’une personne (notamment dans une nouvelle relation) est en train de changer ou si quelqu’un.e refuse de s’adresser à un.e autre ou si une personne très présente, ne participe plus à des évènements (sans raison apparente ou sans explication) et aller lui parler.

Pour savoir comment faire de manière individuelle, alors que nous sommes en dehors d’une relation abusive ou toxique, mais nous pensons qu’elle existe ou nous en avons des preuves, je vous propose de lire l’article (notamment la fin) de Golfxs con Principios que j’ai traduit et publié en novembre dernier.

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https://payetoncouple.tumblr.com/

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[1] Ignorant l’existence de la polyamorie et des communautés autour des relations non-monogames.

[2] Dans le groupe Poliamor Catalunya, au moindre doute, une personne est bannie après décision prise entre les administrateurs.trices. Le premier soir de l’Eixam a commencé par un atelier sur le consentement. Des « mentors » ou personnes de référence ont été désignés pour répondre aux différents problématiques possibles pouvant se présenter pendant le week-end.

Pour la France, il suffit de lire les réactions sur le site http://polyamour.info/ à la publication de la traduction que j’ai faite de l’article de Brigitte Vasallo « Polyamour et « polyfake » pour se rendre compte du rejet et du déni qu’il existe, concernant ce thème.

[3] https://www.conseil-sexualites-elisende.com/espace-non-monogamies/polyamour/anarchie-relationnelle/

[4] En plus des témoignages, déjà recueillis dans le cadre de ma pratique professionnelle de patricienne en sexothérapie, lors de cet espace, d’autres personnes ont parlé et m’ont apporté de nouveaux éléments, qui m’ont permis de compléter cet article. Je les en remercie très sincèrement.

[5] En changeant des propos (« gaslighting »), en copiant certains comportements pour les détourner ensuite, en utilisant des injonctions paradoxales (connues également sous le terme de double contrainte, « double blind » en anglais), en niant les faits et/ou en se défendant devant la présentation des faits réels de maltraitance.

[6] . https://cvpcontrelaviolencepsychologique.com/2014/09/24/etat-de-sideration-definition/

[7] https://cvpcontrelaviolencepsychologique.com/2014/09/25/etat-de-dissociation-definition/comment-page-1/

[8] Notamment, si elle a déjà pris conscience d’avoir été sous emprise auparavant et qu’elle a réussi à s’en sortir par le passé.

[9] http://www.memoiretraumatique.org/psychotraumatismes/introduction.html

http://www.memoiretraumatique.org/violences/introduction.html

[10] « Schéma de relation utilisé par certain-e-s polyamoureux-ses pour décrire différents degrés d’engagement avec leurs partenaires. Une relation primaire implique un plus grand engagement qu’une relation secondaire, qui elle-même implique plus d’engagement qu’une relation tertiaire. Cependant la définition de cet engagement est très variable d’une personne à l’autre, mais implique souvent une combinaison d’un engagement émotionnel, un engagement logistique (vie ou finances en commun, enfants, etc.), et des règles limitatives sur les autres relations (par exemple d’arrêter une relation secondaire si elle « menace » une relation primaire). » http://polyamour.info/lexique/

[11] Le fait de ne plus donner signe de vie, de disparaitre du jour au lendemain, pour éviter la confrontation d’une rupture et ne pas avoir à se justifier.

[12] Injonction paradoxale.

[13] Une personne polyamoureuse en relation avec une autre personne qui est monogame.

[14] Attention aux personnes qui, avec toute la meilleure volonté du monde, mais sans formation, peuvent envenimer une situation au lieu d’offrir un accompagnement d’écoute bienveillante et de soutien.

[15] Quitte à se tromper, il est plus important de protéger les victimes ou futures victimes que de froisser quelqu’un parce qu’on l’aura banni.