La responsabilité affective est un mensonge – Alba Centauri – Blog « El diario de Eva »

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Il y a des mots ou expressions que l’on entend régulièrement lorsqu’il s’agit de parler des relations non-monogames. Par exemple, éthique, bienveillance, prendre soin, communication non-violente ou encore: responsabilité affectivité. Brandis en étendards dès qu’il s’agit d’apaiser un conflit ou des souffrances ou de dénoncer des maltraitances. Malheureusement face aux structures de pouvoir et de domination qui nous traversent toutes et tous, il ne s’agit que trop souvent, de vaines tentatives pour trouver des solutions alors que comme tout le monde sait, il n’y a pas de solutions miracles. Pire, ces formules, sont souvent utilisées pour invisibiliser des difficultés ou, plus grave, servent à toutes sortes de manipulation. 

Voici un petit article qui, sans en avoir l’air, pointe le doigt vers cette incohérence fort fréquente entre discours théorique et pratique relationnelle. [NdT]

https://feminismolight.blogspot.com/2019/08/la-responsabilidad-afectiva-es-mentira.html

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La personne qui m’a ouvert au monde du polyamour, en théorie et en pratiques, est réapparue hier sur WhatsApp après plusieurs années pendant lesquelles c’était moi qui prenait l’initiative de l’interaction. C’était un de ces signes, même si je me prétends sceptique, que je ne peux voir que comme de l’ordre du destin. Parce que ses dernières expériences activistes et personnelles lui donnent une position unique à partir de laquelle elle peut me parler mieux que quiconque sur les sujet de qui m’intéressent.
Même si je suis encore très triste et que nous n’avons trouvé aucune solution parfaite -je ne crois pas qu’il en ait une -, la conversation m’a donné matière à réfléchir. Le polyamour n’est pas le seul activisme qu’iel et moi partageons, c’est pour cela que notre discours et pratique s’entremêlent avec des apprentissages que nous sortons de nulle part. Un autre activisme particulier. Et de tellement, tellement de souffrances dans nos expériences partagées.
J’ai attiré son attention vers l’incongruité de nos discours publics au sujet de la responsabilité affective et de la pratique privée. Iel pensait que nous n’avions pas à déléguer notre bonheur personnel à d’autres et que nous devions être nous-même responsables de nos limites et de nos besoins.. J’étais d’accord jusqu’ici, cependant, nous entrions en confrontation quand il s’agissait de savoir qui était responsable des sentiments. L’argument de la responsabilité individuelle m’a toujours irritée, car je le considère comme la marque du discours capitaliste qui s’introduit dans un effort de construire des relations collectives qui assument la cause-effet des actions sur les émotions.
Mais alors, dans ce lieu où, enfin, je me sentais sûre de pouvoir exprimer mon désaccord sans être jugée comme une « polyamoureuse imparfaite », sans avoir l’obligation de donner la réponse idéale, je me suis rendu compte de la grave erreur dans le raisonnement polyamoureux de faire appel à la responsabilité affective comme grande, unique et indiscutable solution pour tous nos problèmes relationnels.
Et mon cœur a flanché.
La responsabilité affective est une utopie qui ne fonctionne que si nous partons du principe de bienveillance à l’égard de toutes les personnes avec qui nous sommes en relation.
Exprimé plus clairement: que nous puissions être en relation sans souffrance dans des réseaux affectifs dans lesquelles les personnes prennent soin les unes des autres à travers la responsabilité affective -ce qui implique de s’intéresser aux besoins de chacune d’entre elles (y compris les nôtres et ceux du groupe)- implique que toutes les personnes dans ce réseau ont la disposition, la bonne foi, les outils de gestion, la connaissance intérieure et celle des autres et l’intention de le faire.
Et cette immense prémisse philosophique, logique et éthique, prend l’eau de toute part à la lumière du contexte socio-culturel dans lequel nous nous trouvons. Qui a pu penser que dans un monde cis-hétéro-patriarcal y sans aucune éducation émotionnelle les personnes allaient prendre en charge de manière équitable des besoins des autres ? Qui a imaginé que les dynamiques de discrimination validiste allait s’arrêter uniquement en utilisant un joli mot et un beau concept d’inclusion ?

Vous pouvez y arriver? Parce ce que moi, je n’y arrive pas.

Les mythes du polyamour romantique – Mosca Cojonera

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Traduction de l’article « Los mitos del poliamor romántico » du blog « Golfxs con principios »[1]

Le polyamour produit et reproduit des mythes, tout comme les relations monogames. De nombreuses « règles et/ou recettes » circulent, du style « établir des contrats est nécessaire », « être éthique est essentiel », « il faut s’entendre bien entre métamours », « la NRE existe réellement » … Souvent, des personnes viennent me voir dans l’attente de solutions toutes faites, ce à quoi je leur réponds « n’ayez pas peur d’inventer et de vous réinventer », « de vous remettre en question », tout en soulignant le grand nombre de schémas dont nous sommes emplis sans en avoir forcément conscience. Que les non-monogamies ce n’est pas juste une question du nombre de personnes qui entrent en relation. Nous vivons dans un système patriarcal, avec des mécanismes et des croyances qui nous traversent tous et toutes et ne disparaissent pas par magie parce que l’on découvre les non-monogamies et/ou on en prend conscience [2]  [NDT]

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Les mythes, ce n’est pas comme quand on se rend compte que le Père Noël n’existe pas. Les mythes ne se volatilisent pas quand on nous les explique. Les mythes ne disparaissent pas juste parce qu’on en parle et que nous en identifions l’empreinte délictuelle. Les mythes sont une manière qui permet de comprendre la réalité qui « échappe aux radars ». On n’en a pas conscience. Un mythe, par exemple, serait de penser que tout “finit à point » au lieu de croire que tout nous arrive en boucle infinie (le mythe du paradis perdu face à celui de l’éternel retour). L’être humain serait poursuivi de manière injuste. Ce serait le mythe de l’héros.ïne solitaire, de l’artiste tourmenté.e. Des histoires que l’on aime à croire, mais … qui ne sont pas la réalité. Cependant, même si la réalité est autre, nous avons tendance à croire à ces histoires encore et encore.

Il en va de même pour les mythes de l’amour romantique. Bien qu’on nous ait répété cent mille fois qu’ils sont « faux, absurdes, trompeurs, irrationnels et impossibles », ils se perpétuent, par nature, c’est ainsi.

Le problème de les associer à l’amour romantique, c’est de croire que si on est en relation d’une autre manière ( que ce soit le polyamour, ou toute autre type de relation non exclusive), par magie, les mythes sont derrières nous. Et non, cela ne fonctionne pas ainsi. Les mythes ne vont pas disparaître parce qu’on est plus de deux, parce qu’on est dans un réseau relationnel. Le mythe n’est pas une idée qui peut changer de la nuit au lendemain. Il ne s’agit pas de juste y réfléchir et d’arrêter d’y croire. On n’est pas pour autant stupide parce qu’on continue à croire à certaines de ces idées. Toute la culture qui nous entoure se base sur un grand nombre de ces croyances, qui sont répétées maintes fois dans les films, les romans, dans les conseils que nos ami.e.s nous donnent, dans ce que dit notre mère[3]. Ces émotions sont acquises depuis toujours et réapparaissent sous des formes diverses. Et une démarche rationnelle n’apporte rien (contrairement à ce que certains groupes polyamoureux ou certaines propositions politiques ont pu croire)..

C’est ainsi que, lorsque l’on change de type de relation, on continue à réagir de manière similaire encore pendant longtemps, vraiment longtemps. Parce que l’on continue à avoir des attentes et c’est logique d’en avoir. C’est impossible de vivre autrement, sans imaginer quoi que ce soit sur le lendemain. C’est logique et humain de chercher à savoir si ce que l’on a prévu pour les week-end va vraiment avoir lieu. C’est logique et humain de vouloir savoir si demain on va être dans la même maison, si on va répondre à nos messages, si on ne va pas découvrir soudainement qu’il y a plus de 15 personnes dans notre relation. C’est logique d’avoir besoin de savoir sur qui on peut compter si un jour tombe le diagnostic d’une maladie chronique, le jour où on souhaite avoir un enfant, le jour où il s’agit d’acheter une maison. Il faut s’attendre nos relations humaines soient les mêmes que celles de tout le monde, que celles qui forment  la culture dans laquelle on a grandi et dans laquelle on continue à vivre.

Ainsi est-ce très courant que les mythes soient toujours présents quand on établit un autre type de relation, quand il semble que l’on a « abandonné la monogamie ». Les mêmes « fantasmes » peuvent apparaître que ceux qui étaient présent dans une relation exclusive et monogame. Ce n’est pas parce que l’on n’a pas suffisamment « évolué » ou parce que l’on n’a pas fait suffisamment d’efforts. Tout ne dépend pas de nous-mêmes. C’est bien plus complexe, c’est un mélange entre notre culture, nos idées, nos émotions et nos intuitions dans les infinies variantes possibles des relations avec d’autres personnes, à différentes époques de nos vies. Il est ainsi tout à fait imaginable que ces mythes puissent se reproduire, tels quels, dans d’autres types de relations …

… Une erreur fréquente c’est imaginer que nos idées sur les relations (romantiques et/ou affectives et/ou sexuelles et/ou d’un autre genre) sont comme un meuble d’Ikea. Quelque chose de jetable et on en achète un autre. Qu’il est possible d’assister à un atelier ou a une conférence et « arrêter d’y croire ». Ces mythes sont traversés par de multiples croyances sur ce qui est masculin, ce qui est féminin, c’est qu’est l’attirance, les désirs, l’amitié, les projets, l’engagement, les droits et obligations, le sexe, le désir, le plaisir … C’est un ensemble d’idées. Un système. Mais pas un système acheté en kit chez Ikea, qu’il est possible de démonter et remonter. Comme l’explique Brigitte Vasallo dans son livre[4], ne démontons pas nos relations pour tomber dans l’individualisme, dans un « moi, ça ne m’atteint pas », « ce n’est pas mon problème » … Nous pouvons commettre l’erreur de « démonter le système », en croyant que c’est comme un oignon, couche après couche … et découvrir, trop tard, que le centre de l’oignon est vide. Que nous avons tout détruit en pensant qu’en son centre résidait la « vérité » du système. Un système qui est une somme d’idées et de concepts. L’idée c’est de voir ce que nous gardons et ce que nous laissons derrière nous, sans qu’il y ait de formules magiques. Là où on arrivera sera ce qui sera possible à ce moment-là. Cela dépendra, avant tout, de nos propres circonstances vitales, de nos expériences antérieures, de nos propres désirs, de ce que nous voulons (et non pas de ce qu’on nous dit de faire ou ne pas faire). C’est une tâche qui prend du temps, qui se fait progressivement, en l’adaptant à tout instant, à ce que l’on est capable d’assumer à ce moment-là. C’est pour cela que c’est une bonne chose que l’on écrive autant sur le thème[5], que des livres s’écrivent et soient traduits[6]. Pour continuer à réfléchir sur le sujet sans trouver La Solution Définitive car, évidemment, elle n’existe pas.

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[1] http://www.golfxsconprincipios.com/lamoscacojonera/los-mitos-del-poliamor-romantico-2/

[2] De fait, il y a bien des formes de non-monogamies oppressives [NdT]

[3] Et certains thérapeutes ou coachs …

[4] « Pensamiento monógamo, terror poliamoroso », ed. La Oveja Roja, Madrid, 2018, dont je vais traduire dès que possible des extraits [NdT]

[5] En Espagne ! [NdT]

[6] Pour le moment, je ne peux que traduire des articles, mais effectivement, il faudrait traduire des livres et aller bien au-delà de « La salope éthique » [NdT]

Polyamour et réseaux affectifs : réforme ou révolution ? – Brigitte Vasallo

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illustration : Carlos Mol

Je suis en pleine lecture du dernier livre de Brigitte Vasallo : « Pensamiento monogamo / Terror poliamoroso »[1]. J’y retrouve toutes les idées qu’elle a développées au cours de ces dernières années, lors de conférences, d’ateliers ou dans des articles. Je crois qu’il y a très peu de pages où je n’ai pas souligné une phrase, tellement pratiquement tout me parle. J’y reviendrai très certainement dans un article sur ce blog.

Dans le chapitre « les outils du maître ne détruiront jamais la maison du maître »[2], elle cite cet article que je traduis aujourd’hui et qu’elle avait publié originellement dans la revue féministe Pikara Magazine [3]. Elle y présente l’idée, centrale dans son livre, que la monogamie est un système, auquel nous participons toutes et que le polyamour ou l’anarchie relationnelle ne font que reproduire, tout en s’y opposant. Elle propose l’idée d’imaginer et construire des réseaux affectifs plutôt que de continuer, autrement, le système monogame. 

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“Polyamour” est un mot parapluie qui recouvre bien des formes distinctes de vivre des relations non-monogames consensuelles et non-possessives. Formes qui sont en construction, en cours de conceptualisation et en processus de mise en commun avec toute sorte de nuances. Parce que c’est à ses débuts et relativement nouveau, nous n’envisageons pas le polyamour, les réseaux affectifs, l’anarchie relationnelle comme un système qui remplace la monogamie, mais comme une série de pensées et de vécus qui ouvrent un espace pour des constructions personnelles et dissidentes. Nous ne cherchons pas des modèles, mais nous partageons des références et des propositions. Nos désaccords entre nos formes de penser et de vivre nous alimentent et nous aident à créer des relations DiY [do it yourself) à partir d’outils comme la communication, l’empathie et le défi envers les formes établies par une morale et des coutumes que nous ne sentons pas nôtres.

Cependant, au fur et à mesure que nous grandissons comme collectif, nous donnant et prenant du sens, il apparaît une question de fond qui touche directement la portée de la déconstruction que nos structures affectives proposent : jusqu’où arrive notre pensée critique amoureuse . Jusqu’où arrive le pouvoir transformateur de ce que nous proposons, ce que nous insistons à appeler politique ?

Malheureusement, le polyamour s’inscrit sur un terrain, à la fois littéral et métaphorique. Un terrain marqué par des centres et des périphéries, par des privilèges et des subalternités.

Le contexte dans lequel nous essayons de penser et de vivre, bien à regret, c’est l’hétéropatriarcat capitaliste. Ces mots qui essaient de définir un monde de relations inégalitaires, où on nous indique, d’emblée, un grand nombre d’impossibilités. Comme, par exemple, une classe sociale qui ne change pas proportionnellement à l’effort investi, une nationalité qui détermine notre mobilité et notre espérance de vie, un entourage culturel qui nous imbibera de structures invisibles et un genre qui sera décisif, et décidera, malgré ce que tu peux croire, de tes goûts et de tes couleurs.

Que nous sommes un amalgame de privilèges et d’oppressions est quelque chose de tellement évident, que cela fait presque honte de l’écrire. Mais, aussi évident soit-il, il faut le répéter jusqu’à en avoir la nausée,  même si ne pas passer sous silence cette évidence implique, pour toujours, la fin de notre vie sociale. Nous sommes tous et toutes, un mélange d’oppressions et de privilèges, et nous avons une sensibilité à fleur de peau, en ce qui concerne notre petit récif oppression, mais nous sommes bien plus désinvoltes en ce qui concerne les oppressions des autres, avec l’excuse que si cela ne nous concerne pas directement, c’est comme si ça n’existait pas. C’est ainsi que dans la mouvance polyamoureuse , il est clair que la monogamie c’est le diable, mais imaginer la monogamie comme un champignon venimeux isolé, c’est tricher. C’est vouloir ouvrir une brèche dans le petit bout de monogamie qui nous opprime, en laissant intactes les parties qui oppriment les autres, dans lesquelles nous avons, très probablement, notre part de privilège.

L’exemple classique est celui de l’homme blanc, cis, hétéro, de classe moyenne qui, précisément, parce qu’il a été touché par on ne sait quelle loterie du privilège, a de très sérieux problèmes pour pouvoir comprendre la relation existante entre système monogame et violence de genre, convaincu qu’il est que le machisme ce n’est pas si grave que ça, et qu’il n’est pas nécessaire de l’éliminer afin de construire des relations amoureuses plus saines. Mais ce n’est pas le seul exemple, mes compagnes: les blanches, hétéros, cis de classe moyennes nous sommes peu enclines à recevoir des critiques lorsque nous marchons sur des zones sensibles (et nous y allons, nous aussi, de nôtre « mais ça n’est pas si grave que ça »), ou nous nous consacrons à faire des conférences ou à écrire des articles (comme cette dénommée Vasallo), comme si des femmes n’avaient pas besoin de la monogamie pour pouvoir élever leurs enfants, pour ne donner que cet exemple, fort évident.

Si nous voulons être politiques, nous avons à remonter nos manches et aller au charbon, jusqu’à trouver les multiples racines du système. Nous devons oser bouger des aspects qui nous touchent directement, reconnaître nos erreurs, écouter des points de vue et des besoins que nous n’avions même pas imaginés. Ne pas nous sentir offensée quand le problème nous est montré du doigt : comme disait Italo Calvino : l’enfer c’est nous et les autres. Ce n’est pas que les autres.

Dans le cas contraire, le polyamour ne sera qu’un effet de mode qui affirme que la monogamie n’est pas un système, mais une possibilité comme une autre, qu’il n’est pas possible de rationaliser l’amour pour ne pas lui en enlever toute la magie et que le Père Noël existe vraiment. Ce sera ainsi, une réforme de la monogamie comme une rénovation de salle de bain, où on installe juste un nouveau carrelage. Et ce sera, surtout, une occasion de perdue pour faire une révolution des affects qui pourra constituer un changement significatif, réel, profond et durable, en ce qui concerne notre manière d’aimer, de baiser et de vivre les relations.

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[1] La oveja negra éditeur – noviembre 2018

[2] Phrase prononcée par Audre Lorde, lors d’une conférence organisée à New York en 1979 autour du Deuxième sexe de Simone de Beauvoir.

[3] http://www.pikaramagazine.com/2014/02/polyamor-y-redes-afectivas-reforma-o-revolucion/

Les maltraitances se cachent sous l’Amour Romantique . Brigitte Vasallo

Interview réalisée par Cristina Garde et publiée en catalan, le samedi 15 avril 2017, dans le journal Social.cat

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Erika Kuhn (https://obraerikakuhn.blogspot.com/) – Dessin fait à partir d’une photographie de Ashley Lebedev http://pcdn.500px.net/2128392/0113ba219b95343578b9aa135319bc35632eae5d/4.jpg

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« Patriarcat, racisme et capitalisme sont les trois axes de la domination ».

Brigitte Vasallo paraphrase le sociologue portugais Boaventura de Sousa Santos et fait sienne la citation. Elle se définit comme une écrivaine titubante, activiste LGTBI et féministe plus préoccupée par le racisme que par le genre.  Elle considère que les femmes ont assumé un rôle qui les fait se sentir coupables et qui les transforme toujours en celles qui « prennent soin » des autres, avec leurs qualités, mais également leurs craintes et elle dénonce que les violences machistes ne sont que la pointe de l’iceberg d’un système qui légitime les inégalités. « Les femmes, nous subissons toute sorte de violences, en même temps et nous les vivons de manière bien plus forte que les hommes ». 

  • Comment se construisent ces inégalités ? Qu’est-ce qu’une inégalité ?

J’utilise souvent, comme référence, une phrase de Michel Foucault. Il définit l’inégalité comme les conditions de l’acceptabilité du meurtre, c’est-à-dire, le moment où l’assassinat d’un collectif devient acceptable. Et acceptable veut dire que cela n’engendre aucun scandale, que ce n’est pas un problème. Il y a beaucoup d’inégalités quotidiennes sur le terrain du genre comme dans bien d’autres. Mais dans celui du genre cette acceptabilité est vraiment évidente. Il suffit de penser aux féminicides.

Féminicide est un terme qui n’est pas contemplé par la loi. De fait, l’administration ne tient, à ce jour, que le registre des femmes assassinées par leur conjoint ou ex-conjoint. Comment faire alors pour y ajouter celles qui le sont par la violence machiste ?

Ce système d’inégalités est une violence en soi, mais, effectivement, lorsque nous parlons de violences machistes, s’élève toujours le débat sur le fait de savoir où en est la limite. Si bien que cela nous préoccupe que le genre soit entendu comme concernant uniquement le corps des femmes; que quand il s’agit de violence machiste, les autres corps soient laissés de côté, comme celui des enfants, comme les corps homos. Quand il s’agit de violence, dans le contexte des féminicides, il n’est pas question des enfants, ni de l’entourage. La violence machiste va bien plus loin que la personne qui la subit, que la personne assassinée. Un meurtre est, d’un extrême à l’autre, un drame social.

  • En Catalogne, les dénonciations de violences machistes dans le cadre conjugal ont tendance à stagner, tandis que le nombre de femmes assassinées ne diminue pas. Vous croyez vraiment que nous sommes en train d’inverser la tendance ?

Je ne sais pas si, en Catalogne, nous allons mieux ou moins bien. Ce que je sais, c’est qu’un seul assassinat, qu’une seule violence, c’est déjà trop. Vraiment, c’est possible, qu’elles soient plus visibles maintenant, mais il y a encore beaucoup à faire pour qu’il ait une prise de conscience. Le travail actuel ne montre que la pointe de l’iceberg et absolument pas l’ensemble. Il n’y qu’à voir comment cela est abordé dans les écoles, quels sont les reportages diffusés par les médias, quelles promotions font encore les films de certains types de rôles. Tout cela fait qu’ensuite, l’assassinat d’une femme, une violence contre elle, est possible sans que personne n’en soit scandalisé.

« Quand nous parlons de violences machistes, nous parlons de violences structurelles, qui ont une raison systémique qui les alimente, qui les renforce, qui les justifie et les légitime. »

  • Nous avons arrêté d’utiliser le terme de violence de genre qui réunissait, entre autres, toutes les attaques des hommes contre les femmes et des femmes contre les hommes et nous acceptons de fait, que la violence de genre est, majoritairement, une violence machiste.

Je ne suis pas très partante pour prendre en compte la violence d’un groupe minoritaire contre un groupe majoritaire. La violence que peut exercer une femme contre un homme ou une personne LGTBI contre une personne hétérosexuelle est une violence concrète, elle n’est pas réalisée à l’encontre de tout un système qui la représente. Par contre, si nous parlons de violence machiste, nous parlons de violences structurelles. Quand nous disons structurelles, nous faisons référence non seulement à la raison systémique qui les alimentent, leur donne force, les justifie et légitime, mais également au fait que, également, il est très compliqué de s’en défendre. Se défendre de ce qui nous agresse est fort compliqué car il y a toute une série de mécanismes qui font que la violence soit possible.

  • La législation espagnole ne semble pas comprendre, non plus, la violence contre les femmes comme une violence structurale.

Nous savons bien qui fait la législation et qu’elle est toujours à la traîne des demandes sociales. Mais, avant de parler au sujet de ce qu’il est possible ou pas de dénoncer, il faut s’interroger sur l’unique moyen qui nous est proposé pour porter plainte. Nous sommes en train de demander, par exemple, à des populations qui sont poursuivies par la police à travers des rafles ou des expulsions, de porter plainte devant les mêmes forces de police qui les menacent. C’est ridicule et hors sujet. Tout est à changer de haut en bas. Cela est en train de se faire, mais peu à peu. Ce qui est dommage car l’urgence est là.

  • Urgent parce que toutes les femmes nous pouvons subir la maltraitance, personne n’en est libre …

Oui. La maltraitance peut nous atteindre toutes. Avoir lu ou faire de l’activisme ne nous libère pas de la possibilité de la vivre, parce qu’elle est extrêmement invisibilisée, parce que nous partons d’une construction de genre qui nous fait être obligatoirement coupables et celles qui prennent soin des autres, et c’est un piège des plus compliqués à démonter, car cela va au-delà de la situation de maltraitance, mais part de la manière comment on nous apprend à être au monde. Après, il y a cette grande solitude, qui fait que c’est très difficile d’expliquer ce qui nous arrive. Etre féministe et activiste, ne rend pas plus facile le fait d’avoir à expliquer ce que nous subissons et souffrons en termes de violence.

  • Pourquoi est-ce si difficile de rendre visible la maltraitance ?

Il est difficile de la visibiliser parce qu’elle est soutenue par toute une série de propagande qui fait qu’elle est normalisée, depuis les chansons de la Pop jusqu’au Reggaeton, par exemple. La plupart de la maltraitance ne se voit pas, parce qu’elle est cachée derrière les différentes formes de l’amour romantique.  Cela est ancré bien au-delà du rationnel qu’il est possible de démonter en lisant et en faisant des réunions pour en parler.

  • Et comment se soutient ce système de domination machiste ?

D’un côté, il y a une question d’habitus, comme disait Pierre Bourdieu, c’est-à-dire, l’habitude, la manière dont les choses se passent et qui permettent qu’elles puissent se reproduire parce qu’elles sont extrêmement intériorisées. Le public s’habitue à une série d’images, de propositions que les médias continuent à reproduire car elles sont réellement intériorisées. Cela génère un cercle vicieux qu’il est très difficile de casser. Ce serait comme le côté innocent, si on peut dire.

  • Et l’autre ?

L’autre côté, c’est que toutes ces violences apportent une série de bénéfices au capitalisme, aux pouvoirs établis. Cela apporte des bénéfices qu’il y ait une partie de la population, les femmes, qui soit minorisée. Et cela, si nous l’envisageons uniquement des femmes en tant que femmes, mais si nous si on ajoute les éléments de race, de classe sociale, de santé mentale, d’âge … alors, la montagne est énorme ! Ceci est bien utile pour le système, parce que cela génère une forme de gouvernabilité, cette parole qui est à la mode en positif y que me déchire, toute simple : si on hiérarchise la population et si certains exercent des violences contres les autres, parce qu’elles sont en-dessous, c’est résolu, on a l’armée.

  • C’est à ce moment-là que l’on parle d’un système patriarcal. Comment faut-il comprendre ce terme ?

Toutes les formes de domination sont souvent envisagées à partir de la notion de genres qui fonctionnent de la même manière. Et ce n’est pas le cas. Tout est domination masculine, mais tout n’est pas patriarcat. Gayle Rubin définit le patriarcat comme une forme méditerranéenne. La patriarcat originel est Abraham, qui est le père du judaïsme, du Christianisme et de l’Islam, la représentation du berger qui contrôle le troupeau et les femmes. Cela me paraît intéressant, parce que souvent nous voyons l’Islam comme quelque chose d’étrange et pourtant, l’origine en est le même. En ce qui concerne les sociétés latinoaméricaines, Gloria Anzaldúa, par exemple, montre la continuation des formes de domination présentes pendant la colonisation. Souvent, quand nous voyageons, il nous arrive de penser « quelle société si machiste », alors que c’est simplement qu’il s’exprime de manière différente. Cela nous surprend parce ce que nous ne sommes pas habituées à ces formes-là, mais aux nôtres, que nous avons tellement assimilées que nous les voyons plus.

  • De manière générale, mais, la domination masculine montre son pouvoir d’une manière bien concrète : en établissant des relations de hiérarchie, elle soumet à travers la violence.

La violence est clairement une question de pouvoir, c’est une question de chosification et de deshumanisation de l’autre, de la possibilité que cela se passe. La femme n’a pratiquement jamais ce pourvoir. J’ai écrit, il y a peu, un texte sur la culture du viol et les théoriciens comprennent uniquement le viol comme un pouvoir qui s’exerce contre les femmes. C’est quelque chose qui m’hérisse le poil, parce que les chiffres d’enfants violés par d’autres hommes est très élevé. Cette violence s’exerce également sur d’autres collectifs. Cela m’irrite également quand, dans des situations, où les femmes ont le pouvoir, cette violence existe également. Je pense, par exemple, des viols d’homme de la part de femmes soldats, dans la prison d’Abu Ghraib.

  • Et, quand nous avons compris que le pouvoir s’exerce par la violence, quand nous avons appris qu’une femme doit maintenir une posture qui la rend coupable, comment fait-on pour déconstruire les rôles ?

Il n’y a pas un processus de déconstruction suivi d’un de construction : ils sont simultanés. Je ne sais pas comment nous y arrivons, mais je sais que, les femmes, nous avons la capacité de le faire et que nous avons besoin de nous accompagner les unes les autres pour trouver les mécanismes et les stratégies pour y arriver. Il faut également avoir à l’esprit que toutes les stratégies de résistance sont légitimes Je pense, concrètement, quand la violence de genre est accompagnée de racisme. Quand nous parlons de violence contre les femmes, il semble que nous parlons uniquement de machisme, mais le racisme est une violence contre les femmes, le capitalisme est une violence contre les femmes. Les femmes, nous subissons toutes les formes de violence en même temps et de manière bien plus multiple que les hommes.

  • Donc, comme fait-on pour résister contre ce système de domination ?

Il y a des théories qui centrent leur analyse uniquement sur un point, les perspectives monofocales qui expriment que lorsqu’il n’y aura plus de genres tout sera résolu ou quand il n’y aura plus de classes sociales tout sera résolu, ou quand il n’y aura plus de racisme tout sera résolu … Je pense, comme Patricia Hill Collins, que les violences comme formes de domination ne sont pas une matrice, mais un réseau. Donc, il faut faire un changement de dynamique depuis différentes axes. Ce n’est pas clair, pour moi, de comment refaire les relations, mais je suis assez convaincue que le change passe les dynamiques et non pas par le résultat immédiat, qui souvent n’est pas celui escompté. Je ne crois pas que le genre seul contre le patriarcat puisse provoqué une quelconque chute.

  • Mais, si nous rompons avec la hiérarchie de genre, il sera possible de le faire avec tout le reste.

On peut être en train de rompre une hiérarchie établie par le genre et, en même temps que la hiérarchie de race peut paraître fantastique. La hiérarchie de classe peut paraitre terrible, mais la hiérarchie par orientation sexuelle peut sembler correcte. Nous sommes pleines de contradictions. J’aime beaucoup la pensée de Boaventura de Sousa Santos qui parle toujours du patriarcat, du capitalisme et du racisme comme des trois principaux axes de domination. Il affirme qu’ils vont effectivement ensemble et qu’ils se rétroalimentent. Que cela vaut la peine, à chaque fois, de regarder quel est l’axe émergeant. Et se fixer sur ce point ne veut pas dire qu’il faut aller vite et oublier toutes les autres luttes. Cela veut dire qu’à partir de nos luttes, nous avons à prendre en compte cet axe.

  • Je pense aux femmes réfugiées, aujourd’hui c’est le collectif le plus vulnérable, mais je ne sais pas si nous sommes en train de vraiment les prendre en compte comme il faut.

Est-ce que lorsque nous pensons en la lutte contre la violence machiste, nous pensons aux femmes réfugiées ? Non, nous imaginons que c’est un autre type de violence, mais ce sont également des femmes. Même si nous sommes des femmes, nous sommes des femmes blanches, en situation de pouvoir, et nous devons le prendre en compte. Nous avons toujours à nous organiser après que ce collectif en est fait la demande explicite. Je pense au débat sur le voile, à toutes les féministes noires. J’ai déjà écrit sur le sujet, qu’elles nous ont déjà demandé de ne pas mélanger les concepts, que ce n’est pas la même chose d’être une femme noire dans un contexte raciste qu’être femme dans un groupe hégémonique. Les féminismes, au pluriel, doivent bien plus le prendre en compte, que jusqu’à présent.

  • De fait, maintenant, il y a des femmes, issues du monde de la culture de masses et du showbiz qui claironnent une sorte de féminisme dilué, qui convient au système de domination, bien plus qu’il ne représente une lutte.

C’est vrai que, souvent, on la sensation qu’on est en train de surfer sur un féminisme de surface et que, rarement, on arrive à un réel engagement, mais je pense que cela sert probablement à quelqu’un. Et si ce genre de message arrive là où n’arrive pas le mien ? J’ai le sentiment que chacune fait ce qu’elle peut et que l’ennemi est bien là, de l’autre côté. Par exemple, même si les quotas sont effrayants, je me rends compte qu’ils ont une fonction. A partir de mon expérience d’activiste contre l’islamophobie, quand je dis « si à cette conf, il n’y a pas de musulmanes, je n’y vais pas », les gens bougent et, ensuite, lors d’autres colloques, on pense à elles bien avant moi. C’est une question de résistance. Il semble que si on ne fait pas du forcing, rien ne change. Maintenant, cela dérange qu’il n’y ait pas de parité. Cela commence à changer.

La violence de genre et l’amour romantique. Coral Herrera Gómez

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L’amour romantique nuit gravement à ton autonomie

Je publie aujourd’hui, la traduction d’un article déjà ancien de Coral (2013). Il date plus ou moins de l’époque où j’ai, à la fois, connu le concept de polyamour et compris, grâce à Coral, les dégâts que fait l’amour romantique sur nos relations. 

Coral l’a écrit dans un contexte espagnol, puisqu’elle est de ce pays et latino-américain car elle habite au Costa Rica. Mais, même si les exemples ou les contextes qu’elle présente, s’y rattachent, l’ensemble de l’article peut s’appliquer partout. 

En France, et dans d’autres pays francophones, il est beaucoup question de Pervers Narcissiques et jamais d’Amour Romantique. C’est le psychanalyste français Paul-Claude Racamier, qui  a parlé le premier de « perversion narcissique ». Le concept a été repris ensuite par le psychiatre et psychanalyste Alberto Eiguer, spécialiste du couple et de la famille , auteur de « Le pervers narcissique et son complice », publié en 2004. Je me suis souvent interrogée, et je continue à le faire, à ce sujet. J’ai été perplexe, lorsqu’en mars dernier, j’ai assisté à un colloque au Sénat, sur le harcèlement moral dans la vie privée, où il était question de violences conjugales et il n’y a été pratiquement question que du PN. Comme si c’était la seule réponse à une situation globale, qui touche une grande majorité de femmes. 

Je le ressens comme un écran de fumée, qui empêche de voir bien d’autres éléments, présents dans notre société patriarcale, comme le machisme et l’amour romantique, dont parle Coral, depuis bientôt 10 ans., qui sont responsables des violences contre les femmes. 

En Espagne, les publications, les ateliers, conférences et événements, autour de l’amour romantique sont très fréquents, souvent maintenant au niveau institutionnel (mairies, système scolaire, gouvernements autonomes, …), tout comme le féminisme, avec 5 millions de femmes dans les rues pour le 8 mars 2018, ou encore, pour protester contre la sentence de la « manada »

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L’amour romantique est l’instrument le plus puissant qu’il soit pour contrôler et soumettre les femmes, particulièrement dans les pays où elles sont des citoyennes à part entière et où elles ne sont pas, légalement, la propriété d’un homme. Ils sont nombreux à savoir mélanger la tendresse avec la maltraitance et provoquer ainsi une dépendance. Ils utilisent à loisir, le binôme maltraitance-bienveillance pour énamourer à la folie et ainsi pouvoir dominer.

Kalimán, un proxénète mexicain qui explique comment il arrive à prostituer ses femmes, en est un bon exemple : il choisit les plus pauvres et dans le besoin, de préférence celles qui souhaitent sortir d’un enfer familial, ou celles qui ont grandement besoin de tendresse parce qu’elles se sentent isolées socialement. Les autres macs suivent son scénario pas à pas : d’abord donner beaucoup d’amour, offrir moultes attentions et cadeaux pendant deux mois, en leur faisant croire qu’elle est la femme de leur vie et qu’elle aura toujours de l’argent pour se sentir comblée. Puis, il la laisse quelques jours dans un bordel, avec d’autres filles, à manière de « thérapie ». Si elle se révolte, si elle résiste, si elle se fâche, il la laisse toute seule. Il ne demande jamais pardon. Il la laisse souffrir jusqu’à ce qu’elle tombe à genoux. Le macho doit se maintenir droit, montrer du mépris, partir dans les moments de plus grande colère et jamais croire aux larmes de sa femme. Avec cette technique, ils ont la certitude qu’elles accèderont à ce qu’ils voudront et qu’elles feront le trottoir. La grande majorité ne sait pas où aller et, selon eux, une fois qu’elles goûtent au luxe, elles ne veulent plus retourner à la pauvreté.

Ce récit horrible est très fréquent un peu partout dans le monde. Non seulement de la part de proxénètes et de macs, mais aussi de la part de bien d’amoureux ou de maris qui traitent les femmes comme un animal sauvage qu’il faudrait dompter pour qu’elles soient fidèles, soumises et obéissantes. Beaucoup continuent à penser que les femmes sont nées pour les servir et pour les aimer. Et beaucoup de femmes le croient également.

« Par amour », bien des femmes s’affèrent à des situations de maltraitance, d’abus et d’exploitation. « Par amour », elles s’accrochent à des mecs horribles qui au départ avaient l’air de princes charmants, mais qui, par la suite, les trompent, les arnaquent, profitent d’elles ou vivent à leurs crochets. « Par amour », elles supportent insultes, violences et mépris. Elles sont capables de s’humilier « par amour » et revendiquer tout ce dont elles sont capables de faire « par amour ». « Par amour », elles se sacrifient, elles se dévalorisent, elles perdent leur liberté, elles perdent leurs réseaux sociaux et affectifs. « Par amour », elles oublient leurs rêves et objectifs, “par amour » elles entrent en compétition avec d’autres femmes et elles en se fâchent pour toujours, « par amour », elles peuvent tout abandonner.

Cet “amour”, quand il arrive, les rend véritablement femmes, les dignifie, les fait se sentir pures, donne du sens à leur vie, leur donne un statut, les élève par-dessus de l’ensemble des mortels. Cet « amour », n’est pas seulement de l’amour, c’est aussi « ce qui les sauve ».

Les princesses, dans les contes de fée, ne travaillent pas, c’est le prince qui les maintient. Dans notre société, être aimée est synonyme de succès social, le fait qu’un homme choisisse une femme, lui donne de la valeur, la fait se sentir spéciale, la rend mère, elle devient une dame.

Cet « amour » les attrape dans des contradictions absurdes : « je devrais le quitter, mais je ne peux parce que je l’aime/parce qu’avec le temps il changera/parce qu’il m’aime/parce que c’est ainsi ». C’est un « amour » basé sur la conquête et la séduction, sur une série de mythes qui rendent esclave, comme celui de « par amour, tout est possible », ou « lorsqu’on trouve sa moitié, c’est pour toujours ». Cet « amour » promet beaucoup mais en fait, il remplit de frustration, enchaine à des êtres qui ont tout pouvoir sur les femmes, les soumets à des rôles traditionnels et sanctionne si elles ne s’accordent pas aux canons établis pour elles.

Cet “amour” les fait, également,  être dépendantes et égoïstes, parce qu’elles utilisent des stratégies pour arriver à leur fin, parce qu’on nous apprend que pour recevoir, il faut donner et parce qu’il y a toujours l’espoir que l’autre abandonnera tout comme elles le font. Cet « amour » ressenti est tel, qu’il peut les transformer en être aigris qui font continuellement des reproches et des réclamations. Si leur « amour » n’est pas correspondu, elles se victimisent et font du chantage (« moi qui fait tout pour toi »). Cet « amour » les amènent dans un enfer où elles ne sont pas correspondues, où quand ils sont infidèles, ou quand ils les quittent, elles se retrouvent seules au monde, loin des amitiés, de la famille et du voisinage, uniquement dépendantes d’un mec qui croit qu’il a du pouvoir sur elles.

Mais cet “amour”, n’est pas de l’amour. C’est de la dépendance, c’est un besoin, c’est la peur de la solitude, c’est du masochisme, c’est une utopie collective, mais ce n’est pas de l’amour.

Nous aimons de manière patriarcale : c’est le romanticisme patriarcal. Un mécanisme culturel qui perpétue le patriarcat. Bien plus puissant que les lois: l’inégalité est blottie dans nos cœurs. Nous aimons à partir d’un concept de propriété privée et sur la base de l’inégalité entre les hommes et les femmes. Notre culture idéalise l’amour féminin comme un amour inconditionnel, dévoué, zélé, soumis et fervent. On nous apprend à attendre et à aimer un homme avec la même dévotion que l’on croit en Dieu ou qu’on attend le Messie. 

On nous a appris a aimer la liberté des hommes, mais pas la nôtre. Les grandes figures politiques, de l’économie, des sciences ou de l’art sont des hommes, depuis toujours. Les hommes sont admirables dans la mesure qu’ils ont le pouvoir : ainsi, les femmes qui n’ont pas de ressources financières ou des propriétés, ont besoin des hommes pour survivre.

Les inégalités économiques, pour des raisons de genre, mènent les femmes à la dépendance économique et sentimentale. Les hommes riches semblent attirants parce qu’ils ont du fric et des opportunités, parce qu’on nous a enseigné depuis toutes petites que nous serons sauvées si nous nous marions. On ne nous apprend pas à lutter pour l’égalité, à avoir les mêmes droits, mais à être la plus belle et trouver quelqu’un qui puisse nous soutenir, qui nous aime et nous protège, même si pour cela nous devons ne plus avoir d’amies, même si cet homme est violent, désagréable, égoïste ou sanguin. L’exemple plus clair est dans les « capos » ou les trafiquants de drogue : ils ont les femmes qu’ils veulent, tout comme ils ont les voitures, la drogue, la technologie qu’ils veulent. Ils ont tout pouvoir pour attirer des jeunes femmes esseulées et/ou sans ressources.

Cette inégalité structurelle qui existe entre les femmes et les hommes se perpétue à travers la culture et l’économie. Si nous avions droit aux mêmes ressources financières ou si nous pouvions élever nos enfants de manière communautaire, en partageant les ressources, nous n’aurions pas de besoins basés sur la nécessité, je pense que nous aimerions avec beaucoup plus de liberté, sans intérêts financiers au milieu. Et il y aurait beaucoup moins d’adolescentes qui croient que parce qu’elles tombent enceintes, elles s’assurent l’amour du macho ou, tout au moins elles auront une pension alimentaire pendant vingt ans.

Les hommes apprennent également à aimer à partir de l’inégalité. Ce qu’ils apprennent en premier c’est que lorsqu’une femme se marie avec eux, elle devient « ma femme », quelque chose comme « mon mari », mais en pire. Les mecs ont deux options : ou ils aiment à partir d’une relation de macho alpha ou bien, ils se mettent à genoux devant une femme, en signe de soumission (c’est elle qui porte le pantalon). Les hommes semblent être à peu près tranquilles dès le moment qu’ils se sentent aimés, car la tradition leur indique qu’ils n’ont pas à donner beaucoup d’importance à l’amour dans leurs vies, ni laisser que les femmes envahissent tous leurs espaces, ni montrer leur tendresse en public.

Mais tout cela se brise lorsqu’une femme souhaite se séparer et suivre son propre chemin. Dans notre culture, le divorce se vit comme un traumatisme, et les instruments que les hommes ont à leur service fasse à cela, sont peu nombreux : ils peuvent se résigner, se déprimer, s’autodétruire (certains se suicident, d’autres se bagarrent à mort, d’autres conduisent à grande vitesse). C’est là que rentre en jeu la question de l’honneur, l’indicateur principal de la double morale : les hommes de manière naturelle poursuivent les femelles, les femmes doivent donc mourir assassinées si elles ne leur permettent pas d’arriver à leur dessein. Pour les hommes traditionnels, la virilité et l’orgueil sont au-dessus de tout objectif : il est possible de vivre sans amour, mais pas son honneur.

Des millions de femmes meurent tous les jours au nom de « crimes d’honneur », aux mains de leur conjoint, leur père, leur frère, leur amant ou se suicident (poussées par les évènement (ND) ou leur propre famille). Les motifs : parler avec un autre homme qui n’est pas leur conjoint, avoir été violée, vouloir se séparer ou divorcer. Une petite rumeur peut, à elle seule, tuer une femme. Et ces femmes-là, ne peuvent pas survivre en dehors de leur communauté : elles n’ont pas d’argent, elles ne sont pas libres, elles ne peuvent pas travailler hors de chez elle. Elles ne peuvent pas s’échapper.

Même les femmes qui ont des droits, peuvent se trouver attrapées dans des relations conjugales ou sentimentales. La dépendance émotionnelle ne distingue pas les clases sociales, les cultures, les religions, l’âge ou l’orientation sexuelle. Nombreuses sont les femmes sur cette planète qui se soumettent à la tyrannie « de tout supporter par amour ».

Dans ce sens, l’amour romantique est un instrument de contrôle social, et également un anesthésiant. Il est vendu comme une utopie réalisable, mais pendant que l’on marche vers elle, en cherchant la relation parfaite qui nous rendra heureuse, nous réalisons que la meilleure manière de s’accomplir c’est de perdre sa propre liberté, et renoncer à tout, pour maintenir la paix des ménages.

Dans cette harmonie supposée, les hommes traditionnels souhaitent des femmes bien sages qui les aiment sans rien demander (ou très peu) en échange. Plus ses femmes ont une estime d’elles-mêmes détériorées (par les hommes -ND-), plus elles se victimisent, plus elles deviennent dépendantes. C’est ainsi qu’elles ont du mal à voir que l’amour n’a rien à voir avec la soumission, ni avec le sacrifice, ni dans le fait d’avoir à tenir le coup.

Le couple est le pilier fondamental de notre société. C’est pour cela que les impôts, l’église, les banques, etc., pénalisent les célibataires, en promouvant le mariage hétérosexuel. Quand il n’y a plus d’amour ou qu’il s’amenuise, nous le vivons comme un échec ou comme un trauma. Nous sommes complètement désespérées : nous ne savons pas comment prendre d’autres chemins, nous ne savons pas traiter avec tendresse la personne qui souhaite s’éloigner. Nous ne savons pas gérer nos émotions : c’est pour cela qu’il y a souvent des menaces, des crises, des insultes, des reproche et des vengeances.

C’est pour cela, également, que tant de femmes sont punies, maltraitées et assassinées quand elles décident de se séparer et avoir une autre vie. La quantité d’hommes qui n’ont pas les moyens de se confronter à la séparation est encore plus grande ; puisque depuis enfants ils ont appris à être les plus forts et que les conflits se résolvent par la violence. Si ce n’est pas chez eux, c’est par la télé : leurs héros se font eux-mêmes justice en utilisant la violence, en imposant leur autorité. Les héros ne pleurent pas, sauf si c’est parce qu’ils ont atteint leur objectif (une coupe de foot ou exterminer des aliens).

Ce qu’apprennent les films, les contes, les romans, les séries, c’est que les copines des héros les attendent patiemment, les adorent et prennent soin d’eux, qu’elles sont disponibles pour leur donner de l’amour quand ils en ont le temps. Les filles sur les pubs offrent leur corps comme une marchandise, l’amour des gentilles petites femmes des films est une trophée au courage féminin. Les femmes bien ne quittent pas leur conjoint. Les mauvaises femmes qui croient qu’elles peuvent faire ce qu’elles veulent de leur corps et de leurs sexualité, celles qui croient pouvoir diriger leur vie comme elles veulent, celles qui se révoltent, terminent toujours par être punies (par la prison, la maladie, l’ostracisme social ou la mort).

Les mauvaises femmes, ne sont pas détestées uniquement par les hommes, mais aussi les femmes bien, parce qu’elles déstabilisent l’ordre « harmonieux », en prenant leurs propres décisions et en rompant leurs liens. Les médias présentent très fréquemment les cas de violences contre les femmes comme des crimes passionnels, et justifient les assassinats ou la torture par des expressions comme « ce n’était pas une personne tout à fait normale », « il avait bu », « elle était avec quelqu’un d’autre », « il est devenu fou quand il l’a appris ». S’il la tue, c’est “parce qu’elle a sûrement dû faire quelque chose ». La faute retombe toujours sur elle et c’est lui la victime. Elle a fait un faux pas et elle mérite être punie, lui mérite de la punir pour calmer sa douleur et reconstruire son orgueil.

La violence est une composante structurelle dans nos sociétés inégalitaires, c’est pour cela qu’il est important de ne pas confondre amour et possession, comme il ne faut pas confondre la guerre et « l’aide humanitaire ». Dans ce monde où la force est utilisée pour imposer des mandats et contrôler les personnes, où la vengeance est encensée comme mécanisme pour gérer la douleur,  où les punitions sont utilisées pour corriger les déviances ou la peine de mort sert à conforter les offensés, il est encore plus nécessaire d’apprendre à bien s’aimer.

Il est vital de comprendre que l’amour doit avoir pour base la bienveillance et l’égalité. Mais pas seulement au niveau de notre partenaire, mais en ce qui concerne la société tout entière. Il est fondamental d’établir de relations égalitaires où nos différences nous enrichissent et ne servent pas à nous soumettre. Il est également essentiel que les femmes ne vivent pas sujettes à « l’amour », tout comme enseigner aux hommes à gérer leurs émotions pour qu’ils sachent contrôler leur colère, leur impuissance, leur peur et qu’ils comprennent que les femmes nous ne sommes pas des objets à leur disposition, mais des compagnes. De plus, il est extrêmement important de protéger les enfants qui souffrent, chez eux,  des violences machistes, parce qu’ils sont exposés à l’humiliation et aux larmes de leur héroïne, leur mère, qu’ils doivent supporter les cris, les coups et la peur, parce qu’ils vivent dans la terreur (d’un père violent -NT- ), parce qu’ils deviennent orphelins, parce que leur monde est un enfer.

Il est urgent d’en finir avec le terrorisme machiste : en Espagne plus de personnes sont mortes à cause de lui qu’à cause du terrorisme de l’ETA. Pourtant, les gens s’indignent bien plus devant ce deuxième, sortent manifester dans la rue contre lui et prennent soin des victimes. Le terrorisme machiste est considéré comme une affaire entre particuliers, qui ne touche que certaines femmes. C’est pour cela que beaucoup de personnes ne réagissent pas lorsqu’elles entendent des cris de secours, ne dénoncent pas, n’interviennent pas. Si on regarde les chiffres, on voit combien le personnel est politique, et également économique : la crise augmente la terreur, mais bien des femmes ne peuvent pas se séparer et le divorce coûte cher. C’est pour cela que, dans de nombreux cas, des femmes font marche arrière. Le prix d’un jugement, en Espagne, fait que beaucoup femmes n’imaginent même pas pouvoir porter plainte, car faire appel à la justice n’est possible que pour les riches.

Il est urgent de travailler avec les hommes (prévention et traitement) et protéger les femmes ainsi que leurs enfants. Il faut que les femmes se sentent fortes, mais il est également nécessaire de travailler avec les hommes, sinon toute lutte sera vaine. Il est nécessaire de promouvoir des politiques publiques pour qu’elles aient une vision de genre, il est nécessaire que les médias aident à lutter contre cette forme de terreur qui est présente dans tant de foyers de part le monde.

Un changement social, culturel, économique et sentimental est nécessaire. L’amour ne peut plus se baser sur la notion de propriété privée, et la violence ne doit plus être l’instrument pour résoudre les problèmes. Les lois contre les violences de genre sont très importantes, mais elles doivent être accompagnées d’un changement dans nos structures émotionnelles et sentimentales. Pour que cela soit possible, il faut changer notre culture amoureuse et promouvoir d’autres modèles qui ne sont plus construits dans l’intention de nous soumettre ou nous dominer. D’autres modèles féminins et masculins, qui ne soient pas basés sur la fragilité des unes et la brutalité des autres.

Nous avons à apprendre à rompre avec les mythes, à nous défaire des impositions de genre, à dialoguer, à passer de bons moments avec les personnes qui font un bout de chemin dans notre vie, à nous unir et à nous séparer en liberté, à nous traiter avec respect et tendresse, à assimiler les pertes, à construire de belles relations. Nous avons à rompre avec les cercles de douleur dont nous avons hérité et que nous reproduisons inconsciemment. Nous avons à nous libérer en tant que femmes, mais aussi en tant qu’hommes, du poids des hiérarchies, de la tyrannie des rôles imposés et de la violence.

Nous avons à faire un travail sur nous-même afin que l’amour se répande et que l’égalité soit une réalité, bien au-delà des discours. C’est pour cela que ce texte est dédié à toutes les femmes et à tous les hommes qui luttent contre la violence de genre autour du monde : groupes de femmes contre la violence, groupes d’autoréflexion masculine, autrices/auteurs qui font des recherches et écrivent sur le sujet, artistes qui travaillent pour rendre visible ce fléau social, les  politicien.ne.s qui travaillent pour promouvoir l’égalité, les activistes qui sortent dans la rue pour condamner la violence, des maîtres.ses et les professeur.e.s qui font un travail de sensibilisation dans les salles de classe, les cyberféministes qui cherchent des signatures pour rendre  visibles les meurtres et font changer les lois, les leaders qui travaillent dans les communautés pour éradiquer la maltraitance et la discrimination contre les femmes. La meilleure manière de lutter contre la violence c’est d’en finir avec les inégalités et le machisme : en analysant, en rendant visible, en déconstruisant, en dénonçant et en réapprenant autrement, ensemble.

 

 

Pensée monogame au-delà des couples « ou mémoires d’une C » (ou pourquoi je déteste vraiment la monogamie) – Wuwei (Natàlia)

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Ilustration de Wuwei (Natàlia)*(Traduction à la fin de l’article)

Cela fait quelque temps que je lis ce que Natàlia écrit sur les « C ». Notamment sur son mur Facebook. Mais je n’ai jamais assisté à une des présentations ou ateliers, qu’elle organise sur le sujet.

Voici, qu’enfin, elle publie un texte sur ce thème et je suis vraiment contente de pouvoir le traduire, afin de partager ses idées parmi le lectorat francophone.

( J’ai rajouté « ou mémoires d’une C » au titre original, parce que c’est le sujet de départ de cet article et celui de la conférence présentée lors des 3é Jornades d’Amors Plurals, en janvier dernier, à Barcelone.)

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Photo Monica Rabadan.

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Cet article est un résumé (très résumé) de la présentation “Mémoires d’une C”, que j’ai proposée en novembre de l’année dernière et que j’ai répétée en janvier dernier, lors des 3e Jornades d’Amors Plurals (à Barcelone).

A et B ont une relation. B connaît C, A et B commencent à prendre des décisions au sujet de cette relation, mais ces décisions affectent également la relation entre B et C. Néanmoins, C n’en sera informée [1] à aucun moment. Lors des groupes de discussions, il s’agit souvent de donner son opinion sur A ou sur B, mais personne ne se demande comment se sent ou ce dont a besoin C. Finalement, il y a une décision et c’est fort probable que C ne sera informée que du verdict final. Au mieux, il lui sera possible d’exprimer son accord ou pas (sans plus de nuances). Lorsqu’il y a un « conflit » entre A et B à cause de l’existence de C, cette situation se présente fréquemment mais, il arrive également, que C soit complètement effacée.

J’ai commencé à me préoccuper pour les C (et pour toutes les autres lettres qui la suivent), quand j’ai remarqué que dans les groupes de discussion, il y avait des exemples de conflits entre A, B et C (lettres utilisées pour garder l’anonymat des personnes). C y était mentionnée, dès le premier moment, comme “un problème », comme « un objet » et non pas comme « un sujet » : tout le monde y allait de son avis sur des aspects qui affectaient C, mais personne ne se posait la question de comment C se sentait ou de ce qu’elle pouvait souhaiter. On parlait de C mais pas avec C. A ce moment-là, je vivais moi-même une relation où je sentais que tout était défini par des éléments qui m’étaient extérieurs et que je n’avais pas de voix, ni possibilité de comprendre, ni droit à décider … et que mes émotions ou mes besoins étaient effacés ou méprisés.

La pensée monogame au-delà du couple

Les normes imposées par la pensée monogame, en ce qui concerne les relations romantiques et sexuelles, influencent tout type de relations. La manière comme nous devons être en lien se fait selon le statut relationnel (couple, amitié, etc) et chaque statut est placé à des niveaux différents, formant des hiérarchies. Cette pensée génère une demande d’exclusivité pour le couple, non seulement d’ordre sexuel : cela touche quasiment tous les aspects de la vie. Il s’agit de la quantité de temps passé ensemble, des activités qui ne peuvent pas être partagées avec d’autres (comme les vacances ou l’éducation des enfants) ou simplement, la reconnaissance de cette relation. C’est cette reconnaissance qui nous aide à nous sentir appréciée et à valoriser chacune de nos relations et à « reconnaitre » notre existence (sans cette reconnaissance, bien des aspects, que nous apporte la relation, sont facilement effacés et la possibilité d’engagement et de prendre soin, ne sont pas reconnus). Cette reconnaissance n’existe que dans le cas des relations de couple.

Malgré toute la violence qu’il peut y avoir dans une relation de couple, elle bénéficie d’un privilège social. A travers des demandes d’exclusivité, spécialement celle de la reconnaissance, une hiérarchie s’installe entre les relations. Cela permet d’établir des « normes », imposées par cette relation, sur les « autres » relations. Dites relations finissent par être dominées par les couples, sans qu’elles aient leur mot à dire. J’en profite pour préciser que hiérarchie et importance ou priorité ne sont pas du même ordre : avoir différentes relations dans des ordres différents d’importance ou de priorité, ne veut pas dire qu’il s’agit de hiérarchie. Il est tout à fait possible d’avoir des relations à différents degrés d’importance ou de priorité, ou bien dans lesquelles, ce qui est partagé est totalement différent, sans que cela n’implique que ces personnes n’aient pas leur mot à dire sur ce qui les affecte.

Cette pensée monogame efface également des liens, des émotions et des violences. Cela a pour effet que, lorsque l’on parle de “relation », tout le monde comprend « relation de couple », que dès que l’on mentionne des « sentiments » par défaut, on pense à ceux d’ordre « romantique » ou bien encore, si nous parlons de violences de genre, ou de maltraitance, il est habituel de penser d’abord aux violences conjugales, effaçant ainsi tous les autres types de relations qu’il existe en dehors du couple. C’est ainsi qu’il est fréquent de prêter plus attention aux émotions qui viennent de la relation de couple qu’à celles de tout autre relation (niant ainsi toute possibilité d’accompagnement émotionnel ou même empêchant les personnes de s’exprimer à ce sujet).

Cette pensée peut se reproduire lorsque nous parlons de nos relations comme « sexo-affectives », ou sans les nommer clairement, car cela implique la possibilité de les hiérarchiser. En effet, plus une relation est « amoureuse/romantique » ou/et « sexuelle », plus elle a tendance à être placée en haut de l’échelle des hiérarchies. C’est également le cas lorsqu’il y a une relation « de couple » avec plus de deux personnes [2], ou dans les relations non-monogames, quand il y a un « couple principal » et des relations secondaires. Par ailleurs, il est également possible de construire des relations hiérarchisées pour d’autres raisons que l’amour romantique ou le sexe.

Violence monogame

Cette violence s’exprime de différentes formes selon le type de relation : il y a celles qui se produisent dans les relations de couples, mais il y en a d’autres qui se produisent sur les autres relations et qui se basent, par exemple, sur le fait de les effacer du paysage. Un exemple, c’est que cette relation n’est pas reconnue, que des expressions stéréotypées sont utilisées, comme « l’autre », « l’amante » (concepts qui indiquent une altérité), ou que l’on les considère comme « seulement » des relations amicales (en le plaçant, de fait, dans un niveau inférieur). Violence qui fait qu’il y a comme intention que C ne soit « rien, ni personne » pour ne pas « fâcher » A ou B, qui est en couple et avec qui on est en relation, ou que C ne soit pas entendue lorsqu’elle exprime un certain inconfort dans la relation, ou que les soucis de A ou B, soient toujours une priorité, quel qu’ils soient et quelque soit le contexte.

Les personnes qui peuvent se sentir les plus touchées par ce genre de violence sont celles qui sont traversées par d’autres structures (comme le machisme, l’hétérosexisme, le racisme, le classisme, la psychophobie, etc.). De plus, certaines personnes avec beaucoup de privilèges peuvent profiter de la situation et la retourner à leur profit, car s’il s’agit de relations peu impliquantes, ces personnes peuvent conserver tranquillement leurs privilèges, sans avoir à donner de leur temps, prendre soin des autres ou s’engager.

Rompre avec la pensé monogame 

Le consumérisme relationnel, fait que nous nous retrouvons souvent dans une situation vulnérable. Le couple semble être le seul refuge possible dans une société patriarcale, capitaliste et agressive, spécialement pour les personnes traversées par la violence structurelle [3]. Souvent, ce fait est signalé, mais le manque de préoccupation et de soin en dehors du couple (ou de certain type de relations ou de hiérarchies), y est oublié. Il n’est pas considéré comme un des problèmes importants, laissant ainsi la porte ouverte à la reproduction du même modèle de couple, présenté comme la « solution » à tous les maux.

Rompre avec la monogamie ne devrait pas « seulement » vouloir dire : rompre avec une pensée qui ne nous autorise pas à avoir plus d’un « couple » ou à avoir des relations sexuelles avec d’autres. Cela ne devrait pas, non plus, “seulement” impliquer comment le faire, sans nous faire mal entre couples ou partenaires sexuelles. Selon moi, rompre avec la monogamie, c’est aller jusqu’à la racine du problème : c’est rompre avec cette hiérarchie constate, l’objectivation qui efface les liens, le prendre soin de l’autre et les engagements, tout comme les violences ou la maltraitance. A mon sens, rompre avec la monogamie veut dire apprendre à être plus conscientes des « autres » : de toutes les personnes avec qui nous sommes en lien, mais également celles qui le sont avec nos relations. Nous avons toutes le droit d’être reconnues, d’avoir de l’affection, des soins et pouvoir « être ».

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Traduction de l’illustration de l’article

* Salut: je suis une C.

  • Je ne peux pas définir la relation
  • Je n’ai pas de voix
  • Je n’ai pas d’opinions, ni de souhaits, ni de besoins ou de volonté.
  • Ma relation n’est pas reconnue
  • Je ne peux pas participer aux processus de prise de décision sur les aspects qui me concernent
  • Je suis invisibilisée.

[1] Comme il est d’usage dans les milieux non-monogames féministes en Espagne, l’autrice de cet article utilise le féminin de manière générique, c’est-à-dire qu’il s’adresse à tout le monde. NDT

[2] Trio ou trouple, par exemple – NDT

[3] « … ce concept est apparu dans les écrits scientifiques pour la première fois en 1969 dans la théorie de la paix élaborée par Johan Galtung. Cette théorie présente la violence comme l’écart entre une situation réelle et une situation potentielle, où les besoins de certains groupes ne sont pas comblés, alors que les ressources sont présentes de façon suffisante pour les satisfaire » in Analyser la violence structurelle faite aux femmes à partir d’une perspective féministe intersectionnelle de Catherine Flynn, Dominique Damant et Jeanne Bernard NDT https://www.erudit.org/fr/revues/nps/2014-v26-n2nps01770/1029260ar.pdf 

 

 

Le polyamour, Le nouveau miracle au pouvoir dégraissant – Brigitte Vasallo

no funciona

Depuis l’an dernier, Brigitte Vasallo a une rubrique hebdomadaire dans un magazine espagnol de psychologie positive : « Mente Sana ».

Ces derniers temps, elle a écrit sur la dépression et sur le fait que, bien que polyamoureuse, elle est jalouse.

Il m’a paru intéressant de traduire son dernier article car, avec humour, elle mentionne un fait essentiel : le polyamour n’est pas un produit miracle, ce n’est pas la porte ouverte vers tous les possibles, ce n’est pas juste la possibilité d’aimer ou d’avoir des relations sexuelles et affectives avec plusieurs personnes et de s’organiser grâce à un agenda électronique. C’est bien pour cela que ça ne fonctionne pas pour beaucoup, que ça génère des dégâts psychologiques ainsi que des maltraitances.

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Chères amies,

J’allais commencer l’année en écrivant une série d’articles sur la dépression, mais mes chèfes m’ont dit que ça commençait à bien faire avec la tristesse et qu’il serait bon que j’écrive quelque chose de plus marrant maintenant.

Alors, je leur ai proposé d’écrire sur le polyamour.

Et elles m’ont dit oui.

Et cela m’a amusée que quelqu’une puisse penser que le polyamour soit un thème plus amusant que la dépression.

J’ai pensé en moi-même : seule une personne monogame peut avoir cette idée. Mais je n’ai rien dit et j’ai commencé à écrire.

Le polyamour, ça ne fonctionne pas ! (et ça ne devrait pas fonctionner)

Il y a quelques semaines, je vous ai dit que si je recevais un euro chaque fois que quelqu’un me disait « voyons, voyons, beaucoup de polyamour, mais à la fin, tu es jalouse comme tout le monde », je serais actuellement dans un paradis fiscal, en train de savourer un daiquiri et de vivre une vie de folie, mais en positif (car la vie de folie, en négatif, c’est mon truc avec la dépression, mais comme je ne peux pas vous en parler, etc. …).

Je suis polyamoureuse et je suis jalouse.

Bon, allons droit au but : si à cet euro j’ajoutais un autre euro chaque fois que j’ai entendu dire que « le polyamour ça ne fonctionne pas », je serais actuellement la Bill Gates du polyamour et je me consacrerais à la philanthropie. Je donnerais des millions d’euros pour cloner MaThérapeute© pour qu’elle puisse nous recevoir toutes et nous transformer en personnes avisées, très avisées.

Vous dites que le polyamour ça ne marche pas. Ben oui, évidemment, que ça ne fonctionne pas. D’ailleurs, cette phrase est à la base du fait que ça ne fonctionne pas. Parce que cette manière de penser l’amour est en elle-même monogame, mais je vous parlerai de cela un autre jour.

Aujourd’hui, nous allons nous concentrer sur le fait que le polyamour, mes chéries, n’est pas une machine distributrice de sodas ou un ascenseur. Le polyamour n’est pas un truc auquel il est possible de faire « reset », ou de lui donner des petits coups, de ceux qui font que quelque chose remarche alors que c’était en panne.

Le polyamour ne fonctionne pas : il faut le faire fonctionner. Et c’est là que tout est foutu d’avance.

Le polyamour, le nouveau miracle au pouvoir dégraissant

Il y a eu un moment, dans nos vies, où nous avons cru que le polyamour c’était comme dire « abracadabra ». On claque des doigts et le voilà. Fini les mauvais trips, plus de jalousie, plus de peurs, parce que toi, ma compagne, tu as trouvé le po-ly-a-mour, le nouveau produit miracle au pouvoir dégraissant.

Donc, tu y vas à fond dans le miracle et en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire, tu as le cœur blessé ou tu blesses celui des autres et tu dis partout que « ça ne fonctionne pas ». Tu te mets même à écrire des articles : j’en ai lu quelques-unes qui déversent une quantité incroyable de rage monogame parce que ce truc ne fonctionne pas.

Vous imaginez quelqu’une en train d’écrire des articles sur « le féminisme ne fonctionne pas » parce que pour elle ça n’a pas marché ? Ben, c’est exactement ce que nous faisons avec le polyamour. Au lieu de nous mettre à réfléchir afin de savoir ce que nous avons raté et comment fonctionne cette histoire de structures [1], nous disons que c’est la faute du polyamour, comme si c’était un monsieur assis quelque part ou comme si c’était un dieu, ce qui est très confortable pour jeter la faute sur quelqu’un.

Le fait est que le polyamour n’est pas une formule magique, ce n’est pas quelque chose qui existe : c’est une proposition, un horizon, un imaginaire à construire. Dire que tu commences une relation polyamoureuse c’est prendre l’engagement d’en créer les conditions qui feront que la multiplicité amoureuse sera possible sans que personne ne meure pendant l’essai.

J’aime comment le philosophe Emmanuel Levinas imaginait la liberté. Il disait plus ou moins que la liberté c’est se créer les conditions d’être libre.

Il en va de même avec le polyamour : c’est créer les conditions pour être polyamoureuse. C’est générer un espace relationnel pour pouvoir l’être.

Le polyamour, tout comme la liberté, ce n’est pas une idée, mais une mise en pratique. Et si la mise en pratique polyamoureuse ne fonctionne pas, il faut changer de pratique, sans plus et arrêter de rejeter la faute sur l’illusion de nos incapacités amoureuses.

Pour finir, je vous laisse cette idée en passant : le polyamour n’est pas obligatoire. Si réellement ça ne fonctionne pas avec vous, keep calm et passez à autre chose, car nous souffrons déjà suffisamment comme ça, sans avoir à nous compliquer la vie encore plus avec ça.

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[1] Je vous invite à lire, à ce sujet, l’article de Coral Herrera Gomez : Ce n’est pas toi, c’est la structure : déconstruction de la polyamorie féministe.