La violence de la communication non violente – Natàlia Wuwei Climent

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Illustration de Tània Manzanal Cerdà

Les bienfaits de la communication non-violente sont incontestables et très souvent reconnus. Ce qui ne l’est pas c’est son utilisation à des faits de manipulation et de maltraitance. 

Cet outil, très fréquemment utilisé dans les milieux et relations non-monogames n’est pas sans problèmes. Il est important de le savoir et d’être prudent.e.s si nous nous sentons décontenancé.e.s, angoissé.e.s ou déboussolé.e.s face à des personnes qui sous couvert de CNV peuvent actionner des mécanismes d’oppression et d’emprise.

Cela fait un grand moment que je m’interroge sur son utilisation à des fins peu louables et j’ai déjà échangé avec Natàlia à ce sujet. Il y a quelques semaines, elle a publié un article en catalan, dans le journal « La Directa » où elle expose brièvement quels aspects lui paraissent les plus problématiques ainsi que sa propre expérience avec la CNV.

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La communication non violente este devenu un des outils couramment utilisés dans nos espaces. Il en existe des versions critiques et elle a des aspects utiles, notamment ceux qui sont en relation avec les notions d’empouvoirement, d’autonomie et ou de responsabilisation. Cependant, il est important de comprendre quelles sont les bases conceptuelles sur lesquelles la CNV s’est construite pour en faire une utilisation plus consciente. Dans ce texte, je parlerai de la CNV définie para Rosenberg au début des années 60, qui est celle la plus mentionnée dans les ateliers et débats. C’est celle couramment employée et qui s’est transformée en une sorte de dogme.
Je l’ai tellement vue utilisée pour manipuler, maltraiter et abuser que cela est devenu une sorte d’alarme suffisamment importante pour m’amener à essayer de mieux comprendre quels en sont les aspects problématiques. Une grande partie du discours est basé sur une vision individualiste qui considère les personnes comme des êtres isolés et indépendants qui se trouvent affectés les uns par les autres de manière ponctuelle et volontaire, en laissant de côté ou en ignorant tous les aspects liés à l’interdépendance. La CNV peut être un très bon outil si nous sommes dans une relation horizontale, mais elle ne prend pas en compte les structures de pouvoir et les hiérarchies qui sont très souvent présentes dans les relations.

La responsabilité

La CNV appelle violence le fait de nier sa propre responsabilité dans des actes et des émotions. La proposition n’est pas sans intérêt. Le problème réside en comment se fait la distribution des responsabilités, car cela dépend de bien des facteurs, notamment du contexte (entourage social), tout comme de quelle manière cela se fait et est reçu. La CNV est basée sur un paradigme où les responsabilités de chaque personne sont totalement séparées et où la relation et son contexte sont effacés : nous sommes complètement responsables de ce que nous faisons et ressentons et l’autre est totalement responsable de ce qu’il fait et ressent et ce que nous ressentons à cause de ce que l’autre fait est de notre responsabilité. Selon la CNV, signaler quelque chose vers l’extérieur est toujours un acte violent.
Un des exemples qu’utilise la CNV pour illustrer ce que je viens d’exposer est la critique faite à l’expression « je devrais ou je dois ». Cette expression utilise le verbe « devoir » pour exprimer l’obligatoriété : nous faisons quelque chose parce que nous nous sentons obligés, non pas parce que nous en faisons le choix. Selon la CNV, utiliser cette expression nous enlève la responsabilité et la conscience de notre responsabilité. La proposition est donc de changer ce que nous devons par ce que nous choisissons. Cette vision devrait nous aider à prendre conscience de ce que nous faisons et du pouvoir que avons sur nos ressentis et comment nous nous sentons entouré.e.s. Ce qui, comme toute pensée libérale, se base uniquement dans la liberté de choix et efface les situations sociales inégales. Avoir moins d’options ou choisir la coercition ce n’est pas choisir librement.
Par ailleurs, des personnes utilisent souvent la CNV pour ne pas avoir à assumer la responsabilité d’agressions ou d’actions qui touchent leurs relations car, si nous sommes totalement responsables de ce que nous ressentons, comment l’autre se sent par rapport à nos actions n’est pas de notre responsabilité.

L’objectivité

Selon la CNV, pour communiquer de façon non violente il est nécessaire de le faire partir d’observations objectives et non pas d’appréciations subjectives : par exemple dire à une personne qu’elle est en train de nous ignorer est une appréciation subjective, mais dire non est une réponse à une observation objective. Agir ainsi permet de ne pas accepter ce que nous méconnaissons, ni d’attribuer à l’autre des intentions, des souhaits ou des émotions.
Cependant, par défaut, ce qui est souvent décrit comme observations objectives s’apparente à une définition concrète du monde qui nous entoure liée aux privilèges (l’objectivité souvent correspond au regard de l’homme blanc, cis, hétérosexuel, de classe moyenne-haute, neurotypique, mince, sans handicap, etc. C’est-à-dire à ceux qui ont le pouvoir de décider ce qui est objectif et ce qui ne l’est pas). Donc, ce type d’observation bénéficie habituellement qui a le plus de privilèges. Selon l’exemple donné, supposer que l’autre personne ne nous a pas répondu peut être une perception subjective qui correspond à l’idée de comment doit être faite une réponse à partir de la forme de communication valable : peut-être que cette personne a répondu selon ses capacités de communication, mais qu’elle n’a pas été comprise, car la compréhension passe par des filtres normatifs culturels et neurotypiques. C’est en cela que le contexte est important.
Ce raisonnement invisibilise également la capacité d’expression lorsque nous nous sentons manipulé.e.s ou quand il y a maltraitance, puisque ce type d’appréciation est généralement considérée comme subjective.

L’empathie

Finalement, l’élément phare de la CNV c’est ‘l’empathie. La CNV décrit le processus empathique comme une interprétation de ce dont l’autre a besoin sans que l’autre ne le demande. Ce que propose la CNV c’est que lorsqu’une personne se plaint, il n’est pas possible d’être responsable de ce qu’elle ressent et que, par conséquent, cela doit provenir de quelque chose qu’elle ne peut pas satisfaire par elle-même. C’est donc important de le lui faire savoir (ce qui présuppose un besoin non satisfait). De mon point de vue, c’est plutôt violent de dire à quelqu’un.e ce dont elle a besoin et comment elle se sent par rapport à ce besoin, car c’est en faire une lecture, sans qu’elle puisse s’exprimer et sans même qu’elle l’ait demandé. De plus, c’est dévier l’attention de sa demande première, en faisant un passage subtil du fait signalé à la personne qui le signale.
J’ai vu tellement de fois des manipulations au moyen de ce type d’empathie, comme dans cet exemple : si tu essaies de signaler une agression, tu vas être immédiatement interrogée sur tes émotions et sur tes propres carences affectives, comme si les émotions exprimées ne pouvaient pas venir de l’agression elle-même. Cela est possible puisque la personne qui agresse n’est pas responsable de tes émotions. C’est ce fait qui m’a provoqué le plus d’anxiété quand je me suis trouvée face à une personne qui utilisait la communication non violente.

« Franc-Jeu : Guide de la non-monogamie pour les hommes qui aiment les femmes » 2ème et dernière partie – Pepper Mint

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Dans la 1ère partie, j’ai présenté des extraits du début du livre. Comme, évidemment, je ne peux pas tout traduire, j’ai choisi de continuer avec deux chapitres de la fin, concernant le « care » et les IST.

Prendre soin de nos relations est extrêmement peu mentionné dans tout ce que je lis ou j’entends en France. Ne pas s’interroger sur ce point et ne pas le prendre en compte est la porte ouverte à bien des abus, maltraitances et violences. Ce qui est malheureusement fréquemment le cas. Dans ce chapitre, l’auteur mentionne essentiellement certains aspects du « prendre soin » de l’ordre de l’attention à l’autre, de la considération et du respect, aspects qui devraient aller de soi, plutôt que du « prendre soin » de la relation elle-même. Il observe des comportements malheureusement habituels de beaucoup d’hommes et donne « des trucs » pour y remédier, sans se poser clairement la question qu’il puisse s’agir de mécanismes oppressifs. De plus, dans ce chapitre comme dans d’autres points du livre, le côté « gentil garçon compréhensif » de l’auteur, qu’il met en avant en se donnant en exemple, me semble vraiment dérangeant.

Le chapitre concernant les IST, parle d’un sujet qui est un peu plus fréquemment évoqué en France. Il y a régulièrement des ateliers, dans les différents groupes polyamoureux. Reste que, dans la sphère intime, beaucoup est encore à faire et à dire, comme j’ai pu constater en consultation et lors de groupes de parole pendant lesquels le sujet a été évoqué. Il y a dans ce chapitre des conseils que je trouve extrêmement utiles.

Je dois avouer que, de manière générale, après une première impression favorable, ce livre m’a déçue, voire m’a préoccupée. Il reste très superficiel, avec des « recettes » sur comme être le chic type vers qui les femmes vont aller. L’auteur se place en défenseur des opprimées et des victimes, rôle qui me met profondément mal à l’aise. Je sais bien qu’il s’adresse aux hommes, notamment à ceux qui n’ont pas réfléchi sur de nombreux aspects évoqués dans cet ouvrage et j’espère qu’en cela, il leur sera utile. Néanmoins, cela m’inquiète que certains le prennent comme un manuel pour « pecho éthiquement » dans les milieux polyamoureux, sans aller plus loin. Laissant sur le chemin des personnes blessées, abusée et maltraitées.

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Extraits des chapitres « Comment prendre soin de nos relations »

et « Parler des IST »

Traduction Elisende Coladan

 

Comment prendre soin de nos relations

Ce qui me différencie des autres hommes non-monogames c’est que je sais prendre soin de mes relations de manière habituelle. Les rdv sont sacrés et on peut me faire confiance : je ne poserai aucun lapin. Entre chaque rdv, j’essaie de rester connecté par des SMS, des appels et en socialisant avec mes relations. Les femmes, fréquemment, m’en remercie. Car, pour une quelconque raison, bien des hommes non-monogames n’arrivent pas à respecter le temps et l’attention envers les femmes avec qui ils sont en relation.

Des relations soignées :

La première chose évidente à faire est de maintenir les rdv que l’on donne. Le point clé est de maintenir sa parole et d’être là.

… J’ai vu plein de mauvaises habitudes, comme de prendre plus de rdv que ceux que l’on peut honorer et se décider à la dernière minute. Certains hommes ne rappellent jamais une femme, mais tout à coup, l’appellent un samedi soir pour coucher avec elle. Certains annulent ou changent leurs rdv à la dernière minute, pour avoir du temps pour d’autres.

Une autre erreur fréquente, c’est de ne pas rester en contact entre les rdv. Les femmes me racontent tout le temps comment un amant ne répond pas à leurs sms,  fait semblant de ne pas les voir pendant une fête, ne maintient pas les activités prévues ou des attitudes similaires. SVP, répondez quant une femme vous appelle ou vous envoie un message !

Reconnaissance sociale :

Il est important de rendre visible nos relations, cela les rend plus solides. J’enlace et embrasse plus les personnes avec que je fréquente depuis peu.

… Parfois les personnes sont très discrètes quant à leurs relations car elles préfèrent compartimenter ou parce qu’elles sentent qu’une simple reconnaissance sociale peut être trop engageante. Surmonte tes craintes. Personne n’aime la sensation d’être une personne qui doit rester dans l’ombre ou dont on peut se passer. Ne pas cloisonner tes relations te rendra plus accessible et attrayant pour les femmes non-monogames.

Hommes et « care » :

Bien évidemment, il y a des exceptions. J’ai rencontré quelques situations où des femmes ne voulaient pas aller plus loin que des relations sexuelles sporadiques. Alors que d’autres voulaient juste aller à des fêtes avec moi. Mais, de manière générale, il y a une question de genre dans tout ça et ce sont généralement les hommes qui agissent de manière irresponsable. De toute façon, la barre n’est pas haute et il est donc facile de sortir du lot ! Tiens tes promesses et reste en contact. Parle de tes autres relations avec ta compagne quand elle te pose la question.

… Pourquoi donc tout cela est si compliqué à un grand nombre d’hommes non-monogames ? Normalement, il s’agit d’une barrière psychologique que nous traînons. Les hommes évitent souvent l’engagement en évitant de garder le contact. Ce qui est en lien avec la peur d’être trompé ou de subir des pressions dans les relations monogames. Mais, en réalité, les femmes non-monogames n’ont aucune envie d’essayer de pousser les hommes vers la monogamie. Donc, cette peur n’a pas lieu d’être et elle est destructrice quand nous essayons de connecter avec une femme.

… Ceci est valable aussi pour les relations occasionnelles ou dans lesquelles il y a moins d’implication. Avec un comportement responsable et systématique ces connexions peuvent durer des années.

Parler des IST :

Les conversations sur ce sujet sont un des points les plus problématiques dans la non-monogamie.

… C’est un sujet sur lequel j’ai vu beaucoup d’hommes avoir des difficultés à être authentiques, mais il est vrai que parler des IST est quelque chose de compliqué pour tout le monde. La grande majorité des personnes n’a pas été honnête à ce sujet, à un moment ou un autre de sa vie.

… Dans la communauté non-monogame, parler tranquillement et franchement de ton état de santé te fera avoir plus de relations, pas moins ! Ainsi, tu démontreras que l’on peut te faire confiance.

… Au même titre que les IST, il est important de parler des risques de grossesse. Fréquemment, je constate que des hommes considèrent que c’est l’affaire des femmes et ont des relations sexuelles sans protection aucune avec des quasi inconnues.

Conversations en groupe sur les IST :

Ce sont les conversations les plus compliquées parce qu’elles concernent plus de 2 personnes … Souviens-toi que les IST n’en ont rien à faire de savoir qui est la relation principale … Il est important de s’éloigner des notions de hiérarchie et que tout le monde puisse décider de ce qu’elle souhaite comme type de sexualité et de protection, ainsi que le niveau de risque qu’elle est prête à assumer.

… Par exemple, en ce qui concerne la pénétration sans préservatif qui est souvent le privilège de la relation principale, il est possible d’imaginer un système de rotation, en faisant des tests systématiques à chaque changement de partenaire.

Préservatifs et autres barrières :

Avertissement important pour les personnes avec pénis qui ont des relations non-monogames : s’il y a pénétration, il est impératif d’utiliser des préservatifs, que ce soit pour le sexe vaginal ou anal (et pour la fellation NDT). Il ne faut jamais faire pression sur une femme pour qu’elle accepte d’avoir des relations sans préservatif.

… Pour les hommes qui ont des difficultés à avoir ou rester en érection avec un préservatif, ils peuvent se masturber en utilisant une capote et ainsi peu à peu en prendre l’habitude. Si cela pose toujours un problème, il est conseillé d’aller consulter un.e sexothérapeute.

… Dans tous les cas, il est très important d’accepter les limites et les moyens de protections proposés par ses partenaires et, dans tous les cas, en parler. Certaines femmes veulent que tu utilise un préservatif pour le sexe oral : fais-le ou bien renonce aux fellations. Certaines femmes voudront que tu utilises des gants, d’autres voudront seulement certaines pratiques ou jeux sexuels. Accepte ces situations et surtout n’insiste pas. Cela fera que tu auras de meilleures et, probablement, des relations sexuelles plus fréquentes.

Présentation et extraits traduits du livre « Franc-Jeu : Guide de la non-monogamie pour les hommes qui aiment les femmes  » de Pepper Mint. 1 ère partie.

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J’ai fait connaissance avec Pepper Mint, en 2017, lors de la 2e conférence “Non-Monogamies and Contemporary Intimacies” à Vienne où nous avons participé à la même table ronde, sur les maltraitances dans les relations non-monogames. J’étais la seule femme des trois personnes qui exposaient, ce qui m’a semblé fort étrange, car nous sommes, nous les femmes, les principales victimes de ces violences.

Pepper Mint a donc parlé au nom de son accompagnement de “survivantes” de ces violences et a indiqué qu’il n’en a jamais vécu personnellement.

Cette même année 2017, est paru, au mois d’octobre, son premier livre : “Playing Fair: A Guide to Nonmonogamy for Men into Women[1]” qui vient d’être publié en espagnol en février 2019.

Bien que le livre s’adresse aux hommes, j’ai été intéressée par lui parce qu’il me parait important de savoir quels conseils circulent dans le monde de la non-monogamie, sur la manière d’avoir des relations saines, avec nous, les femmes.

Je me suis posé la question, tout au long de la lecture, sur mes relations avec un homme qui en aurait fait la lecture et essaierait d’en appliquer les suggestions. J’aimerais bien imaginer que mes relations auraient été autres, probablement bien plus bienveillantes, respectueuses envers moi et à l’écoute, si un tel guide avait été écrit il y a 10 ou 20 ans. Et, en même temps, je me demande s’il aurait été compris, voire même si un homme aurait pu l’écrire. Je pense qu’il rompt bien des schémas et rend visibles nombre de comportements masculins, présents dans toute relation, qu’elle soit monogame ou non-monogame. Le problème, avec la non-monogamie, c’est la multiplication des femmes atteintes par ces comportements. Cependant, je vais apporter un grand bémol, à mon impression première, plutôt positive, c’est que ce guide s’adresse surtout à ceux qui souhaitent avoir des rendez-vous avec des femmes non-monogames et n’évoque que trop succinctement, de manière transversale, comment bâtir une relation saine et égalitaire avec des femmes non-monogames. Cela est exprimé clairement, dès le début, page 18 dans la traduction en espagnol : « Je suis conscient que je parle de toutes les façons qui nous permettent d’être de meilleures personnes dans un livre destiné à obtenir des rendez-vous dans la non-monogamie[2].» Ce qui est renforcé par le fait qu’un seul chapitre concerne le thème de prendre soin des relations et il ne compte que de 4 pages, alors qu’il est absolument nécessaire d’écrire un livre complet sur le sujet. Je pense que ce livre présente toute une série de « recettes » pour essayer d’être « un mec bien » qui plait aux femmes non-monogames et qui a du succès auprès d’elles, ce qui ne peut être que bénéfique pour les hommes, mais ne présuppose en rien des relations saines par la suite

Puisque ce livre n’est pas traduit en français (comme la grande majorité des publications concernant le thème des non-monogamies [3]), je vais en présenter ici quelques fragments qui me paraissent importants et surtout aidants pour les hommes qui souhaitent avoir des relations avec des femmes qui ont décidé de vivre la non-monogamie. J’espère que ces passages les feront réfléchir et changer leurs comportements oppressifs, non pas seulement pour avoir plus de relations ou plus de succès, mais surtout pour avoir des relations égalitaires, dans le « prendre soin » et le respect mutuel et dans l’écoute l’un de l’autre.

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Extraits du livre

« Franc-Jeu : Guide de la non-monogamie pour les hommes qui aiment les femmes »

 Pepper Mint

Traduction Elisende Coladan

Introduction

Le terme que j’utilise principalement dans ce livre est « non-monogamie ». Je le considère comme une expression parapluie qui englobe le polyamour, l’échangisme[4], les relations ouvertes, l’anarchie relationnelle et autres ». Ma propre expérience provient de communautés polyamoureuses et de fêtes sexuelles pansexuelles (et pas trop de fêtes swinger). De toutes façons, j’ai la sensation que les principes que je présente ici peuvent s’appliquer a la majorité des expériences non-monogames dans la majorité des cas. Comme la monogamie est très similaire dans notre culture, les formes de résistance à elle sont également assez similaires, même si elles proviennent de différentes communautés avec une variété de langues et de normes[5].

… Une manière d’être une meilleure personne est d’être authentique. Beaucoup d’hommes parlent et agissent de forme directe, mais souvent, cette manière cache des aspects de leur personnalité. Notre culture individualiste et machiste les pousse à réprimer leurs émotions, à diriger (parfois parce qu’ils s’en sentent le droit, d’autres par la coaction) et maquiller la vérité chaque fois qu’ils le considèrent nécessaire.

… Être authentique implique parfois d’être vulnérable, aussi bien personnellement qu’en ce qui concerne les relations de pouvoir.

… Un autre aspect pour être une meilleur personne est d’assumer des responsabilités. A nous, les hommes, on nous anime à « assumer des responsabilités » qui se mélangent avec les rôles de genre et peuvent être limitantes. On suppose que les hommes ont la responsabilité de travailler pour ramener de l’argent, mais il n’est pas question du travail que cela implique maintenir de bonnes relations personnelles : que ce soit du point de vue du travail émotionnel, du travail domestique ou même du travail de négocier des rencontres ou autres connexions sexuelles. Notre culture anime souvent les hommes à être irresponsables quand il s’agit de sexe, de relations et tout particulièrement dans la non-monogamie.

Le travail émotionnel consiste à prendre soin des autres, de faire attention aux relations romantiques, d’aider à ce que les autres se sentent bien, de gérer des émotions compliquées, de parler sincèrement des problèmes, d’aider à ce que tout le monde s’entende bien, de maintenir de bonnes relations interpersonnelles avec nos ami.e.s et plein d’autres aspects dans ce genre. Dans les cultures occidentales dominantes, les hommes poussent les femmes à qu’elles prennent en charge tout le travail émotionnel. Et cela va en notre détriment, car c’est ce travail qui produit de bonnes relations. Un point clé pour assumer la responsabilité de nos relations est d’assumer notre responsabilité émotionnelle.

Nous associons la non-monogamie avec la liberté et cela mène à ce que les hommes imaginent que la non-monogamie signifie qu’ils peuvent être moins responsables. Mais, il s’agit d’exactement du contraire. Agir de manière irresponsable peut mener rapidement à l’isolement. La responsabilité et la liberté vont de pair avec des connexions interpersonnelles par la simple raison que ces connexions impliquent d’autres personnes. J’ai beaucoup plus de liberté que jamais d’entrer en relation avec des femmes de toute sorte de manières (rendez-vous, sexualité, amitié et autres) qu’auparavant et cette liberté m’exige des responsabilités et rendre des comptes.

… En vérité, les hommes ont toujours eu accès à la non-monogamie sous différentes formes qui n’étaient pas possible pour les femmes, c’est-à-dire avec des maîtresses, des concubines ou des prostituées[6]. Il s’agit d’un thème récurrent : la non-monogamie a été, pour les hommes et dans l’histoire, une forme de domination des femmes.

… Il est important de bien traiter les femmes. « Bien », non pas dans le sens de les mettre sur un piédestal et les adorer, mais les traiter comme des êtres humains et avec le respect que toute personne mérite .

… Il est également important de trouver des manières d’accompagner les femmes dans leurs luttes. Cela inclut lutter contre le machisme, les hommes machistes et la culture machiste. Il faut reconnaître que les femmes sont confrontées à des problèmes dans notre culture auxquels les hommes n’ont pas à faire face.

Laissons derrière nous des idées monogames erronées 

L’obstacle principal pour être non-monogame est … la monogamie. Ou plutôt, le package monogame que nous portons tous sur le dos.

… Bien des habilités propres à la non-monogamie sont des habilités utiles dans toutes les relations … Quasiment toutes les relations de notre vie quotidienne sont monogames ou sont supposées l’être.

… Les croyances monogames s’entrecroisent avec nos idées sur l’amour et sur les relations romantiques, sur les engagements à long terme, sur les relations qui fonctionnent bien, sur la gestion de la comptabilité domestique, sur notre satisfaction sexuelle, etc. … Nous arrivons à la non-monogamie avec des tas de croyances monogames occultes.

Collaboration au lieu de compétition :

Dans le monde monogame, on présuppose que tout le monde est en couple et donc pas disponible. Les personnes disponibles seraient donc rares … Cette mentalité « de la pénurie » créée une situation très compétitive en ce qui concerne la sexualité et les relations romantiques … La plupart des personnes qui commencent à avoir des relations non-monogames arrivent avec cette mentalité … C’est ainsi que beaucoup imposent la « règle d’un seul pénis », dans laquelle l’homme peut avoir plusieurs relations avec des femmes, mais celle-ci ne doivent avoir de relations qu’avec lui.

… Il est important d’abandonner la compétitivité et penser que nous sommes dans la même équipe que les autres personnes de notre réseau de relations.

… Il faut essayer de connaître les autres relations de tes relations et de trouver la manière d’être généreux avec elles. Cela peut être de laisser la maison libre pour que les autres puissent se retrouver. Cela peut être dire à l’autre personne que la relation qu’elle a avec une personne qui est en relation avec toi, est vraiment précieuse. C’est possible aussi que cela signifie proposer à cette personne de faire partie de ta vie, de manière pertinente.

Liberté avec responsabilité :

J’observe constamment des hommes qui posent des lapins , qui sont incapable de tout petits engagements ou de répondre à des appels … Certains hommes comprennent qu’éviter les responsabilités est une forme d’avoir plus de pouvoir, c’est-à-dire, une manière agressive de montrer qu’ils peuvent faire ce dont ils ont envie … seuls.

… Il est important d’apprendre à écouter les besoins et les attentes des autres. De coopérer avec elles pour bâtir une relation.

Les femmes non-monogames :

Ne jamais assumer qu’une femme est disponible parce qu’elle est non-monogame. Ne pense pas qu’elle est libre sexuellement ou même qu’elle est sexuelle, comme cela est le cas pour certains hommes, il y a des femmes non-monogames asexuelles. N’imagine pas non plus que c’est parce que quelqu’un l’a trompée qu’elle est devenue non-monogame et que, dans le fond, ce n’est pas ce qu’elle veut réellement. N’assume pas qu’elle s’opposera à tes désirs non-monogames car ce qu’elle veut c’est un engagement unique et une relation forte avec toi. Ce sont des interférences culturelles monogames qu’il est bon d’oublier.

(2ème partie) Lire la suite

Polyamour et réseaux affectifs : réforme ou révolution ? – Brigitte Vasallo

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illustration : Carlos Mol

Je suis en pleine lecture du dernier livre de Brigitte Vasallo : « Pensamiento monogamo / Terror poliamoroso »[1]. J’y retrouve toutes les idées qu’elle a développées au cours de ces dernières années, lors de conférences, d’ateliers ou dans des articles. Je crois qu’il y a très peu de pages où je n’ai pas souligné une phrase, tellement pratiquement tout me parle. J’y reviendrai très certainement dans un article sur ce blog.

Dans le chapitre « les outils du maître ne détruiront jamais la maison du maître »[2], elle cite cet article que je traduis aujourd’hui et qu’elle avait publié originellement dans la revue féministe Pikara Magazine [3]. Elle y présente l’idée, centrale dans son livre, que la monogamie est un système, auquel nous participons toutes et que le polyamour ou l’anarchie relationnelle ne font que reproduire, tout en s’y opposant. Elle propose l’idée d’imaginer et construire des réseaux affectifs plutôt que de continuer, autrement, le système monogame. 

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“Polyamour” est un mot parapluie qui recouvre bien des formes distinctes de vivre des relations non-monogames consensuelles et non-possessives. Formes qui sont en construction, en cours de conceptualisation et en processus de mise en commun avec toute sorte de nuances. Parce que c’est à ses débuts et relativement nouveau, nous n’envisageons pas le polyamour, les réseaux affectifs, l’anarchie relationnelle comme un système qui remplace la monogamie, mais comme une série de pensées et de vécus qui ouvrent un espace pour des constructions personnelles et dissidentes. Nous ne cherchons pas des modèles, mais nous partageons des références et des propositions. Nos désaccords entre nos formes de penser et de vivre nous alimentent et nous aident à créer des relations DiY [do it yourself) à partir d’outils comme la communication, l’empathie et le défi envers les formes établies par une morale et des coutumes que nous ne sentons pas nôtres.

Cependant, au fur et à mesure que nous grandissons comme collectif, nous donnant et prenant du sens, il apparaît une question de fond qui touche directement la portée de la déconstruction que nos structures affectives proposent : jusqu’où arrive notre pensée critique amoureuse . Jusqu’où arrive le pouvoir transformateur de ce que nous proposons, ce que nous insistons à appeler politique ?

Malheureusement, le polyamour s’inscrit sur un terrain, à la fois littéral et métaphorique. Un terrain marqué par des centres et des périphéries, par des privilèges et des subalternités.

Le contexte dans lequel nous essayons de penser et de vivre, bien à regret, c’est l’hétéropatriarcat capitaliste. Ces mots qui essaient de définir un monde de relations inégalitaires, où on nous indique, d’emblée, un grand nombre d’impossibilités. Comme, par exemple, une classe sociale qui ne change pas proportionnellement à l’effort investi, une nationalité qui détermine notre mobilité et notre espérance de vie, un entourage culturel qui nous imbibera de structures invisibles et un genre qui sera décisif, et décidera, malgré ce que tu peux croire, de tes goûts et de tes couleurs.

Que nous sommes un amalgame de privilèges et d’oppressions est quelque chose de tellement évident, que cela fait presque honte de l’écrire. Mais, aussi évident soit-il, il faut le répéter jusqu’à en avoir la nausée,  même si ne pas passer sous silence cette évidence implique, pour toujours, la fin de notre vie sociale. Nous sommes tous et toutes, un mélange d’oppressions et de privilèges, et nous avons une sensibilité à fleur de peau, en ce qui concerne notre petit récif oppression, mais nous sommes bien plus désinvoltes en ce qui concerne les oppressions des autres, avec l’excuse que si cela ne nous concerne pas directement, c’est comme si ça n’existait pas. C’est ainsi que dans la mouvance polyamoureuse , il est clair que la monogamie c’est le diable, mais imaginer la monogamie comme un champignon venimeux isolé, c’est tricher. C’est vouloir ouvrir une brèche dans le petit bout de monogamie qui nous opprime, en laissant intactes les parties qui oppriment les autres, dans lesquelles nous avons, très probablement, notre part de privilège.

L’exemple classique est celui de l’homme blanc, cis, hétéro, de classe moyenne qui, précisément, parce qu’il a été touché par on ne sait quelle loterie du privilège, a de très sérieux problèmes pour pouvoir comprendre la relation existante entre système monogame et violence de genre, convaincu qu’il est que le machisme ce n’est pas si grave que ça, et qu’il n’est pas nécessaire de l’éliminer afin de construire des relations amoureuses plus saines. Mais ce n’est pas le seul exemple, mes compagnes: les blanches, hétéros, cis de classe moyennes nous sommes peu enclines à recevoir des critiques lorsque nous marchons sur des zones sensibles (et nous y allons, nous aussi, de nôtre « mais ça n’est pas si grave que ça »), ou nous nous consacrons à faire des conférences ou à écrire des articles (comme cette dénommée Vasallo), comme si des femmes n’avaient pas besoin de la monogamie pour pouvoir élever leurs enfants, pour ne donner que cet exemple, fort évident.

Si nous voulons être politiques, nous avons à remonter nos manches et aller au charbon, jusqu’à trouver les multiples racines du système. Nous devons oser bouger des aspects qui nous touchent directement, reconnaître nos erreurs, écouter des points de vue et des besoins que nous n’avions même pas imaginés. Ne pas nous sentir offensée quand le problème nous est montré du doigt : comme disait Italo Calvino : l’enfer c’est nous et les autres. Ce n’est pas que les autres.

Dans le cas contraire, le polyamour ne sera qu’un effet de mode qui affirme que la monogamie n’est pas un système, mais une possibilité comme une autre, qu’il n’est pas possible de rationaliser l’amour pour ne pas lui en enlever toute la magie et que le Père Noël existe vraiment. Ce sera ainsi, une réforme de la monogamie comme une rénovation de salle de bain, où on installe juste un nouveau carrelage. Et ce sera, surtout, une occasion de perdue pour faire une révolution des affects qui pourra constituer un changement significatif, réel, profond et durable, en ce qui concerne notre manière d’aimer, de baiser et de vivre les relations.

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[1] La oveja negra éditeur – noviembre 2018

[2] Phrase prononcée par Audre Lorde, lors d’une conférence organisée à New York en 1979 autour du Deuxième sexe de Simone de Beauvoir.

[3] http://www.pikaramagazine.com/2014/02/polyamor-y-redes-afectivas-reforma-o-revolucion/

Les maltraitances se cachent sous l’Amour Romantique . Brigitte Vasallo

Interview réalisée par Cristina Garde et publiée en catalan, le samedi 15 avril 2017, dans le journal Social.cat

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Erika Kuhn (https://obraerikakuhn.blogspot.com/) – Dessin fait à partir d’une photographie de Ashley Lebedev http://pcdn.500px.net/2128392/0113ba219b95343578b9aa135319bc35632eae5d/4.jpg

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« Patriarcat, racisme et capitalisme sont les trois axes de la domination ».

Brigitte Vasallo paraphrase le sociologue portugais Boaventura de Sousa Santos et fait sienne la citation. Elle se définit comme une écrivaine titubante, activiste LGTBI et féministe plus préoccupée par le racisme que par le genre.  Elle considère que les femmes ont assumé un rôle qui les fait se sentir coupables et qui les transforme toujours en celles qui « prennent soin » des autres, avec leurs qualités, mais également leurs craintes et elle dénonce que les violences machistes ne sont que la pointe de l’iceberg d’un système qui légitime les inégalités. « Les femmes, nous subissons toute sorte de violences, en même temps et nous les vivons de manière bien plus forte que les hommes ». 

  • Comment se construisent ces inégalités ? Qu’est-ce qu’une inégalité ?

J’utilise souvent, comme référence, une phrase de Michel Foucault. Il définit l’inégalité comme les conditions de l’acceptabilité du meurtre, c’est-à-dire, le moment où l’assassinat d’un collectif devient acceptable. Et acceptable veut dire que cela n’engendre aucun scandale, que ce n’est pas un problème. Il y a beaucoup d’inégalités quotidiennes sur le terrain du genre comme dans bien d’autres. Mais dans celui du genre cette acceptabilité est vraiment évidente. Il suffit de penser aux féminicides.

Féminicide est un terme qui n’est pas contemplé par la loi. De fait, l’administration ne tient, à ce jour, que le registre des femmes assassinées par leur conjoint ou ex-conjoint. Comment faire alors pour y ajouter celles qui le sont par la violence machiste ?

Ce système d’inégalités est une violence en soi, mais, effectivement, lorsque nous parlons de violences machistes, s’élève toujours le débat sur le fait de savoir où en est la limite. Si bien que cela nous préoccupe que le genre soit entendu comme concernant uniquement le corps des femmes; que quand il s’agit de violence machiste, les autres corps soient laissés de côté, comme celui des enfants, comme les corps homos. Quand il s’agit de violence, dans le contexte des féminicides, il n’est pas question des enfants, ni de l’entourage. La violence machiste va bien plus loin que la personne qui la subit, que la personne assassinée. Un meurtre est, d’un extrême à l’autre, un drame social.

  • En Catalogne, les dénonciations de violences machistes dans le cadre conjugal ont tendance à stagner, tandis que le nombre de femmes assassinées ne diminue pas. Vous croyez vraiment que nous sommes en train d’inverser la tendance ?

Je ne sais pas si, en Catalogne, nous allons mieux ou moins bien. Ce que je sais, c’est qu’un seul assassinat, qu’une seule violence, c’est déjà trop. Vraiment, c’est possible, qu’elles soient plus visibles maintenant, mais il y a encore beaucoup à faire pour qu’il ait une prise de conscience. Le travail actuel ne montre que la pointe de l’iceberg et absolument pas l’ensemble. Il n’y qu’à voir comment cela est abordé dans les écoles, quels sont les reportages diffusés par les médias, quelles promotions font encore les films de certains types de rôles. Tout cela fait qu’ensuite, l’assassinat d’une femme, une violence contre elle, est possible sans que personne n’en soit scandalisé.

« Quand nous parlons de violences machistes, nous parlons de violences structurelles, qui ont une raison systémique qui les alimente, qui les renforce, qui les justifie et les légitime. »

  • Nous avons arrêté d’utiliser le terme de violence de genre qui réunissait, entre autres, toutes les attaques des hommes contre les femmes et des femmes contre les hommes et nous acceptons de fait, que la violence de genre est, majoritairement, une violence machiste.

Je ne suis pas très partante pour prendre en compte la violence d’un groupe minoritaire contre un groupe majoritaire. La violence que peut exercer une femme contre un homme ou une personne LGTBI contre une personne hétérosexuelle est une violence concrète, elle n’est pas réalisée à l’encontre de tout un système qui la représente. Par contre, si nous parlons de violence machiste, nous parlons de violences structurelles. Quand nous disons structurelles, nous faisons référence non seulement à la raison systémique qui les alimentent, leur donne force, les justifie et légitime, mais également au fait que, également, il est très compliqué de s’en défendre. Se défendre de ce qui nous agresse est fort compliqué car il y a toute une série de mécanismes qui font que la violence soit possible.

  • La législation espagnole ne semble pas comprendre, non plus, la violence contre les femmes comme une violence structurale.

Nous savons bien qui fait la législation et qu’elle est toujours à la traîne des demandes sociales. Mais, avant de parler au sujet de ce qu’il est possible ou pas de dénoncer, il faut s’interroger sur l’unique moyen qui nous est proposé pour porter plainte. Nous sommes en train de demander, par exemple, à des populations qui sont poursuivies par la police à travers des rafles ou des expulsions, de porter plainte devant les mêmes forces de police qui les menacent. C’est ridicule et hors sujet. Tout est à changer de haut en bas. Cela est en train de se faire, mais peu à peu. Ce qui est dommage car l’urgence est là.

  • Urgent parce que toutes les femmes nous pouvons subir la maltraitance, personne n’en est libre …

Oui. La maltraitance peut nous atteindre toutes. Avoir lu ou faire de l’activisme ne nous libère pas de la possibilité de la vivre, parce qu’elle est extrêmement invisibilisée, parce que nous partons d’une construction de genre qui nous fait être obligatoirement coupables et celles qui prennent soin des autres, et c’est un piège des plus compliqués à démonter, car cela va au-delà de la situation de maltraitance, mais part de la manière comment on nous apprend à être au monde. Après, il y a cette grande solitude, qui fait que c’est très difficile d’expliquer ce qui nous arrive. Etre féministe et activiste, ne rend pas plus facile le fait d’avoir à expliquer ce que nous subissons et souffrons en termes de violence.

  • Pourquoi est-ce si difficile de rendre visible la maltraitance ?

Il est difficile de la visibiliser parce qu’elle est soutenue par toute une série de propagande qui fait qu’elle est normalisée, depuis les chansons de la Pop jusqu’au Reggaeton, par exemple. La plupart de la maltraitance ne se voit pas, parce qu’elle est cachée derrière les différentes formes de l’amour romantique.  Cela est ancré bien au-delà du rationnel qu’il est possible de démonter en lisant et en faisant des réunions pour en parler.

  • Et comment se soutient ce système de domination machiste ?

D’un côté, il y a une question d’habitus, comme disait Pierre Bourdieu, c’est-à-dire, l’habitude, la manière dont les choses se passent et qui permettent qu’elles puissent se reproduire parce qu’elles sont extrêmement intériorisées. Le public s’habitue à une série d’images, de propositions que les médias continuent à reproduire car elles sont réellement intériorisées. Cela génère un cercle vicieux qu’il est très difficile de casser. Ce serait comme le côté innocent, si on peut dire.

  • Et l’autre ?

L’autre côté, c’est que toutes ces violences apportent une série de bénéfices au capitalisme, aux pouvoirs établis. Cela apporte des bénéfices qu’il y ait une partie de la population, les femmes, qui soit minorisée. Et cela, si nous l’envisageons uniquement des femmes en tant que femmes, mais si nous si on ajoute les éléments de race, de classe sociale, de santé mentale, d’âge … alors, la montagne est énorme ! Ceci est bien utile pour le système, parce que cela génère une forme de gouvernabilité, cette parole qui est à la mode en positif y que me déchire, toute simple : si on hiérarchise la population et si certains exercent des violences contres les autres, parce qu’elles sont en-dessous, c’est résolu, on a l’armée.

  • C’est à ce moment-là que l’on parle d’un système patriarcal. Comment faut-il comprendre ce terme ?

Toutes les formes de domination sont souvent envisagées à partir de la notion de genres qui fonctionnent de la même manière. Et ce n’est pas le cas. Tout est domination masculine, mais tout n’est pas patriarcat. Gayle Rubin définit le patriarcat comme une forme méditerranéenne. La patriarcat originel est Abraham, qui est le père du judaïsme, du Christianisme et de l’Islam, la représentation du berger qui contrôle le troupeau et les femmes. Cela me paraît intéressant, parce que souvent nous voyons l’Islam comme quelque chose d’étrange et pourtant, l’origine en est le même. En ce qui concerne les sociétés latinoaméricaines, Gloria Anzaldúa, par exemple, montre la continuation des formes de domination présentes pendant la colonisation. Souvent, quand nous voyageons, il nous arrive de penser « quelle société si machiste », alors que c’est simplement qu’il s’exprime de manière différente. Cela nous surprend parce ce que nous ne sommes pas habituées à ces formes-là, mais aux nôtres, que nous avons tellement assimilées que nous les voyons plus.

  • De manière générale, mais, la domination masculine montre son pouvoir d’une manière bien concrète : en établissant des relations de hiérarchie, elle soumet à travers la violence.

La violence est clairement une question de pouvoir, c’est une question de chosification et de deshumanisation de l’autre, de la possibilité que cela se passe. La femme n’a pratiquement jamais ce pourvoir. J’ai écrit, il y a peu, un texte sur la culture du viol et les théoriciens comprennent uniquement le viol comme un pouvoir qui s’exerce contre les femmes. C’est quelque chose qui m’hérisse le poil, parce que les chiffres d’enfants violés par d’autres hommes est très élevé. Cette violence s’exerce également sur d’autres collectifs. Cela m’irrite également quand, dans des situations, où les femmes ont le pouvoir, cette violence existe également. Je pense, par exemple, des viols d’homme de la part de femmes soldats, dans la prison d’Abu Ghraib.

  • Et, quand nous avons compris que le pouvoir s’exerce par la violence, quand nous avons appris qu’une femme doit maintenir une posture qui la rend coupable, comment fait-on pour déconstruire les rôles ?

Il n’y a pas un processus de déconstruction suivi d’un de construction : ils sont simultanés. Je ne sais pas comment nous y arrivons, mais je sais que, les femmes, nous avons la capacité de le faire et que nous avons besoin de nous accompagner les unes les autres pour trouver les mécanismes et les stratégies pour y arriver. Il faut également avoir à l’esprit que toutes les stratégies de résistance sont légitimes Je pense, concrètement, quand la violence de genre est accompagnée de racisme. Quand nous parlons de violence contre les femmes, il semble que nous parlons uniquement de machisme, mais le racisme est une violence contre les femmes, le capitalisme est une violence contre les femmes. Les femmes, nous subissons toutes les formes de violence en même temps et de manière bien plus multiple que les hommes.

  • Donc, comme fait-on pour résister contre ce système de domination ?

Il y a des théories qui centrent leur analyse uniquement sur un point, les perspectives monofocales qui expriment que lorsqu’il n’y aura plus de genres tout sera résolu ou quand il n’y aura plus de classes sociales tout sera résolu, ou quand il n’y aura plus de racisme tout sera résolu … Je pense, comme Patricia Hill Collins, que les violences comme formes de domination ne sont pas une matrice, mais un réseau. Donc, il faut faire un changement de dynamique depuis différentes axes. Ce n’est pas clair, pour moi, de comment refaire les relations, mais je suis assez convaincue que le change passe les dynamiques et non pas par le résultat immédiat, qui souvent n’est pas celui escompté. Je ne crois pas que le genre seul contre le patriarcat puisse provoqué une quelconque chute.

  • Mais, si nous rompons avec la hiérarchie de genre, il sera possible de le faire avec tout le reste.

On peut être en train de rompre une hiérarchie établie par le genre et, en même temps que la hiérarchie de race peut paraître fantastique. La hiérarchie de classe peut paraitre terrible, mais la hiérarchie par orientation sexuelle peut sembler correcte. Nous sommes pleines de contradictions. J’aime beaucoup la pensée de Boaventura de Sousa Santos qui parle toujours du patriarcat, du capitalisme et du racisme comme des trois principaux axes de domination. Il affirme qu’ils vont effectivement ensemble et qu’ils se rétroalimentent. Que cela vaut la peine, à chaque fois, de regarder quel est l’axe émergeant. Et se fixer sur ce point ne veut pas dire qu’il faut aller vite et oublier toutes les autres luttes. Cela veut dire qu’à partir de nos luttes, nous avons à prendre en compte cet axe.

  • Je pense aux femmes réfugiées, aujourd’hui c’est le collectif le plus vulnérable, mais je ne sais pas si nous sommes en train de vraiment les prendre en compte comme il faut.

Est-ce que lorsque nous pensons en la lutte contre la violence machiste, nous pensons aux femmes réfugiées ? Non, nous imaginons que c’est un autre type de violence, mais ce sont également des femmes. Même si nous sommes des femmes, nous sommes des femmes blanches, en situation de pouvoir, et nous devons le prendre en compte. Nous avons toujours à nous organiser après que ce collectif en est fait la demande explicite. Je pense au débat sur le voile, à toutes les féministes noires. J’ai déjà écrit sur le sujet, qu’elles nous ont déjà demandé de ne pas mélanger les concepts, que ce n’est pas la même chose d’être une femme noire dans un contexte raciste qu’être femme dans un groupe hégémonique. Les féminismes, au pluriel, doivent bien plus le prendre en compte, que jusqu’à présent.

  • De fait, maintenant, il y a des femmes, issues du monde de la culture de masses et du showbiz qui claironnent une sorte de féminisme dilué, qui convient au système de domination, bien plus qu’il ne représente une lutte.

C’est vrai que, souvent, on la sensation qu’on est en train de surfer sur un féminisme de surface et que, rarement, on arrive à un réel engagement, mais je pense que cela sert probablement à quelqu’un. Et si ce genre de message arrive là où n’arrive pas le mien ? J’ai le sentiment que chacune fait ce qu’elle peut et que l’ennemi est bien là, de l’autre côté. Par exemple, même si les quotas sont effrayants, je me rends compte qu’ils ont une fonction. A partir de mon expérience d’activiste contre l’islamophobie, quand je dis « si à cette conf, il n’y a pas de musulmanes, je n’y vais pas », les gens bougent et, ensuite, lors d’autres colloques, on pense à elles bien avant moi. C’est une question de résistance. Il semble que si on ne fait pas du forcing, rien ne change. Maintenant, cela dérange qu’il n’y ait pas de parité. Cela commence à changer.

La violence de genre et l’amour romantique. Coral Herrera Gómez

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L’amour romantique nuit gravement à ton autonomie

Je publie aujourd’hui, la traduction d’un article déjà ancien de Coral (2013). Il date plus ou moins de l’époque où j’ai, à la fois, connu le concept de polyamour et compris, grâce à Coral, les dégâts que fait l’amour romantique sur nos relations. 

Coral l’a écrit dans un contexte espagnol, puisqu’elle est de ce pays et latino-américain car elle habite au Costa Rica. Mais, même si les exemples ou les contextes qu’elle présente, s’y rattachent, l’ensemble de l’article peut s’appliquer partout. 

En France, et dans d’autres pays francophones, il est beaucoup question de Pervers Narcissiques et jamais d’Amour Romantique. C’est le psychanalyste français Paul-Claude Racamier, qui  a parlé le premier de « perversion narcissique ». Le concept a été repris ensuite par le psychiatre et psychanalyste Alberto Eiguer, spécialiste du couple et de la famille , auteur de « Le pervers narcissique et son complice », publié en 2004. Je me suis souvent interrogée, et je continue à le faire, à ce sujet. J’ai été perplexe, lorsqu’en mars dernier, j’ai assisté à un colloque au Sénat, sur le harcèlement moral dans la vie privée, où il était question de violences conjugales et il n’y a été pratiquement question que du PN. Comme si c’était la seule réponse à une situation globale, qui touche une grande majorité de femmes. 

Je le ressens comme un écran de fumée, qui empêche de voir bien d’autres éléments, présents dans notre société patriarcale, comme le machisme et l’amour romantique, dont parle Coral, depuis bientôt 10 ans., qui sont responsables des violences contre les femmes. 

En Espagne, les publications, les ateliers, conférences et événements, autour de l’amour romantique sont très fréquents, souvent maintenant au niveau institutionnel (mairies, système scolaire, gouvernements autonomes, …), tout comme le féminisme, avec 5 millions de femmes dans les rues pour le 8 mars 2018, ou encore, pour protester contre la sentence de la « manada »

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L’amour romantique est l’instrument le plus puissant qu’il soit pour contrôler et soumettre les femmes, particulièrement dans les pays où elles sont des citoyennes à part entière et où elles ne sont pas, légalement, la propriété d’un homme. Ils sont nombreux à savoir mélanger la tendresse avec la maltraitance et provoquer ainsi une dépendance. Ils utilisent à loisir, le binôme maltraitance-bienveillance pour énamourer à la folie et ainsi pouvoir dominer.

Kalimán, un proxénète mexicain qui explique comment il arrive à prostituer ses femmes, en est un bon exemple : il choisit les plus pauvres et dans le besoin, de préférence celles qui souhaitent sortir d’un enfer familial, ou celles qui ont grandement besoin de tendresse parce qu’elles se sentent isolées socialement. Les autres macs suivent son scénario pas à pas : d’abord donner beaucoup d’amour, offrir moultes attentions et cadeaux pendant deux mois, en leur faisant croire qu’elle est la femme de leur vie et qu’elle aura toujours de l’argent pour se sentir comblée. Puis, il la laisse quelques jours dans un bordel, avec d’autres filles, à manière de « thérapie ». Si elle se révolte, si elle résiste, si elle se fâche, il la laisse toute seule. Il ne demande jamais pardon. Il la laisse souffrir jusqu’à ce qu’elle tombe à genoux. Le macho doit se maintenir droit, montrer du mépris, partir dans les moments de plus grande colère et jamais croire aux larmes de sa femme. Avec cette technique, ils ont la certitude qu’elles accèderont à ce qu’ils voudront et qu’elles feront le trottoir. La grande majorité ne sait pas où aller et, selon eux, une fois qu’elles goûtent au luxe, elles ne veulent plus retourner à la pauvreté.

Ce récit horrible est très fréquent un peu partout dans le monde. Non seulement de la part de proxénètes et de macs, mais aussi de la part de bien d’amoureux ou de maris qui traitent les femmes comme un animal sauvage qu’il faudrait dompter pour qu’elles soient fidèles, soumises et obéissantes. Beaucoup continuent à penser que les femmes sont nées pour les servir et pour les aimer. Et beaucoup de femmes le croient également.

« Par amour », bien des femmes s’affèrent à des situations de maltraitance, d’abus et d’exploitation. « Par amour », elles s’accrochent à des mecs horribles qui au départ avaient l’air de princes charmants, mais qui, par la suite, les trompent, les arnaquent, profitent d’elles ou vivent à leurs crochets. « Par amour », elles supportent insultes, violences et mépris. Elles sont capables de s’humilier « par amour » et revendiquer tout ce dont elles sont capables de faire « par amour ». « Par amour », elles se sacrifient, elles se dévalorisent, elles perdent leur liberté, elles perdent leurs réseaux sociaux et affectifs. « Par amour », elles oublient leurs rêves et objectifs, “par amour » elles entrent en compétition avec d’autres femmes et elles en se fâchent pour toujours, « par amour », elles peuvent tout abandonner.

Cet “amour”, quand il arrive, les rend véritablement femmes, les dignifie, les fait se sentir pures, donne du sens à leur vie, leur donne un statut, les élève par-dessus de l’ensemble des mortels. Cet « amour », n’est pas seulement de l’amour, c’est aussi « ce qui les sauve ».

Les princesses, dans les contes de fée, ne travaillent pas, c’est le prince qui les maintient. Dans notre société, être aimée est synonyme de succès social, le fait qu’un homme choisisse une femme, lui donne de la valeur, la fait se sentir spéciale, la rend mère, elle devient une dame.

Cet « amour » les attrape dans des contradictions absurdes : « je devrais le quitter, mais je ne peux parce que je l’aime/parce qu’avec le temps il changera/parce qu’il m’aime/parce que c’est ainsi ». C’est un « amour » basé sur la conquête et la séduction, sur une série de mythes qui rendent esclave, comme celui de « par amour, tout est possible », ou « lorsqu’on trouve sa moitié, c’est pour toujours ». Cet « amour » promet beaucoup mais en fait, il remplit de frustration, enchaine à des êtres qui ont tout pouvoir sur les femmes, les soumets à des rôles traditionnels et sanctionne si elles ne s’accordent pas aux canons établis pour elles.

Cet “amour” les fait, également,  être dépendantes et égoïstes, parce qu’elles utilisent des stratégies pour arriver à leur fin, parce qu’on nous apprend que pour recevoir, il faut donner et parce qu’il y a toujours l’espoir que l’autre abandonnera tout comme elles le font. Cet « amour » ressenti est tel, qu’il peut les transformer en être aigris qui font continuellement des reproches et des réclamations. Si leur « amour » n’est pas correspondu, elles se victimisent et font du chantage (« moi qui fait tout pour toi »). Cet « amour » les amènent dans un enfer où elles ne sont pas correspondues, où quand ils sont infidèles, ou quand ils les quittent, elles se retrouvent seules au monde, loin des amitiés, de la famille et du voisinage, uniquement dépendantes d’un mec qui croit qu’il a du pouvoir sur elles.

Mais cet “amour”, n’est pas de l’amour. C’est de la dépendance, c’est un besoin, c’est la peur de la solitude, c’est du masochisme, c’est une utopie collective, mais ce n’est pas de l’amour.

Nous aimons de manière patriarcale : c’est le romanticisme patriarcal. Un mécanisme culturel qui perpétue le patriarcat. Bien plus puissant que les lois: l’inégalité est blottie dans nos cœurs. Nous aimons à partir d’un concept de propriété privée et sur la base de l’inégalité entre les hommes et les femmes. Notre culture idéalise l’amour féminin comme un amour inconditionnel, dévoué, zélé, soumis et fervent. On nous apprend à attendre et à aimer un homme avec la même dévotion que l’on croit en Dieu ou qu’on attend le Messie. 

On nous a appris a aimer la liberté des hommes, mais pas la nôtre. Les grandes figures politiques, de l’économie, des sciences ou de l’art sont des hommes, depuis toujours. Les hommes sont admirables dans la mesure qu’ils ont le pouvoir : ainsi, les femmes qui n’ont pas de ressources financières ou des propriétés, ont besoin des hommes pour survivre.

Les inégalités économiques, pour des raisons de genre, mènent les femmes à la dépendance économique et sentimentale. Les hommes riches semblent attirants parce qu’ils ont du fric et des opportunités, parce qu’on nous a enseigné depuis toutes petites que nous serons sauvées si nous nous marions. On ne nous apprend pas à lutter pour l’égalité, à avoir les mêmes droits, mais à être la plus belle et trouver quelqu’un qui puisse nous soutenir, qui nous aime et nous protège, même si pour cela nous devons ne plus avoir d’amies, même si cet homme est violent, désagréable, égoïste ou sanguin. L’exemple plus clair est dans les « capos » ou les trafiquants de drogue : ils ont les femmes qu’ils veulent, tout comme ils ont les voitures, la drogue, la technologie qu’ils veulent. Ils ont tout pouvoir pour attirer des jeunes femmes esseulées et/ou sans ressources.

Cette inégalité structurelle qui existe entre les femmes et les hommes se perpétue à travers la culture et l’économie. Si nous avions droit aux mêmes ressources financières ou si nous pouvions élever nos enfants de manière communautaire, en partageant les ressources, nous n’aurions pas de besoins basés sur la nécessité, je pense que nous aimerions avec beaucoup plus de liberté, sans intérêts financiers au milieu. Et il y aurait beaucoup moins d’adolescentes qui croient que parce qu’elles tombent enceintes, elles s’assurent l’amour du macho ou, tout au moins elles auront une pension alimentaire pendant vingt ans.

Les hommes apprennent également à aimer à partir de l’inégalité. Ce qu’ils apprennent en premier c’est que lorsqu’une femme se marie avec eux, elle devient « ma femme », quelque chose comme « mon mari », mais en pire. Les mecs ont deux options : ou ils aiment à partir d’une relation de macho alpha ou bien, ils se mettent à genoux devant une femme, en signe de soumission (c’est elle qui porte le pantalon). Les hommes semblent être à peu près tranquilles dès le moment qu’ils se sentent aimés, car la tradition leur indique qu’ils n’ont pas à donner beaucoup d’importance à l’amour dans leurs vies, ni laisser que les femmes envahissent tous leurs espaces, ni montrer leur tendresse en public.

Mais tout cela se brise lorsqu’une femme souhaite se séparer et suivre son propre chemin. Dans notre culture, le divorce se vit comme un traumatisme, et les instruments que les hommes ont à leur service fasse à cela, sont peu nombreux : ils peuvent se résigner, se déprimer, s’autodétruire (certains se suicident, d’autres se bagarrent à mort, d’autres conduisent à grande vitesse). C’est là que rentre en jeu la question de l’honneur, l’indicateur principal de la double morale : les hommes de manière naturelle poursuivent les femelles, les femmes doivent donc mourir assassinées si elles ne leur permettent pas d’arriver à leur dessein. Pour les hommes traditionnels, la virilité et l’orgueil sont au-dessus de tout objectif : il est possible de vivre sans amour, mais pas son honneur.

Des millions de femmes meurent tous les jours au nom de « crimes d’honneur », aux mains de leur conjoint, leur père, leur frère, leur amant ou se suicident (poussées par les évènement (ND) ou leur propre famille). Les motifs : parler avec un autre homme qui n’est pas leur conjoint, avoir été violée, vouloir se séparer ou divorcer. Une petite rumeur peut, à elle seule, tuer une femme. Et ces femmes-là, ne peuvent pas survivre en dehors de leur communauté : elles n’ont pas d’argent, elles ne sont pas libres, elles ne peuvent pas travailler hors de chez elle. Elles ne peuvent pas s’échapper.

Même les femmes qui ont des droits, peuvent se trouver attrapées dans des relations conjugales ou sentimentales. La dépendance émotionnelle ne distingue pas les clases sociales, les cultures, les religions, l’âge ou l’orientation sexuelle. Nombreuses sont les femmes sur cette planète qui se soumettent à la tyrannie « de tout supporter par amour ».

Dans ce sens, l’amour romantique est un instrument de contrôle social, et également un anesthésiant. Il est vendu comme une utopie réalisable, mais pendant que l’on marche vers elle, en cherchant la relation parfaite qui nous rendra heureuse, nous réalisons que la meilleure manière de s’accomplir c’est de perdre sa propre liberté, et renoncer à tout, pour maintenir la paix des ménages.

Dans cette harmonie supposée, les hommes traditionnels souhaitent des femmes bien sages qui les aiment sans rien demander (ou très peu) en échange. Plus ses femmes ont une estime d’elles-mêmes détériorées (par les hommes -ND-), plus elles se victimisent, plus elles deviennent dépendantes. C’est ainsi qu’elles ont du mal à voir que l’amour n’a rien à voir avec la soumission, ni avec le sacrifice, ni dans le fait d’avoir à tenir le coup.

Le couple est le pilier fondamental de notre société. C’est pour cela que les impôts, l’église, les banques, etc., pénalisent les célibataires, en promouvant le mariage hétérosexuel. Quand il n’y a plus d’amour ou qu’il s’amenuise, nous le vivons comme un échec ou comme un trauma. Nous sommes complètement désespérées : nous ne savons pas comment prendre d’autres chemins, nous ne savons pas traiter avec tendresse la personne qui souhaite s’éloigner. Nous ne savons pas gérer nos émotions : c’est pour cela qu’il y a souvent des menaces, des crises, des insultes, des reproche et des vengeances.

C’est pour cela, également, que tant de femmes sont punies, maltraitées et assassinées quand elles décident de se séparer et avoir une autre vie. La quantité d’hommes qui n’ont pas les moyens de se confronter à la séparation est encore plus grande ; puisque depuis enfants ils ont appris à être les plus forts et que les conflits se résolvent par la violence. Si ce n’est pas chez eux, c’est par la télé : leurs héros se font eux-mêmes justice en utilisant la violence, en imposant leur autorité. Les héros ne pleurent pas, sauf si c’est parce qu’ils ont atteint leur objectif (une coupe de foot ou exterminer des aliens).

Ce qu’apprennent les films, les contes, les romans, les séries, c’est que les copines des héros les attendent patiemment, les adorent et prennent soin d’eux, qu’elles sont disponibles pour leur donner de l’amour quand ils en ont le temps. Les filles sur les pubs offrent leur corps comme une marchandise, l’amour des gentilles petites femmes des films est une trophée au courage féminin. Les femmes bien ne quittent pas leur conjoint. Les mauvaises femmes qui croient qu’elles peuvent faire ce qu’elles veulent de leur corps et de leurs sexualité, celles qui croient pouvoir diriger leur vie comme elles veulent, celles qui se révoltent, terminent toujours par être punies (par la prison, la maladie, l’ostracisme social ou la mort).

Les mauvaises femmes, ne sont pas détestées uniquement par les hommes, mais aussi les femmes bien, parce qu’elles déstabilisent l’ordre « harmonieux », en prenant leurs propres décisions et en rompant leurs liens. Les médias présentent très fréquemment les cas de violences contre les femmes comme des crimes passionnels, et justifient les assassinats ou la torture par des expressions comme « ce n’était pas une personne tout à fait normale », « il avait bu », « elle était avec quelqu’un d’autre », « il est devenu fou quand il l’a appris ». S’il la tue, c’est “parce qu’elle a sûrement dû faire quelque chose ». La faute retombe toujours sur elle et c’est lui la victime. Elle a fait un faux pas et elle mérite être punie, lui mérite de la punir pour calmer sa douleur et reconstruire son orgueil.

La violence est une composante structurelle dans nos sociétés inégalitaires, c’est pour cela qu’il est important de ne pas confondre amour et possession, comme il ne faut pas confondre la guerre et « l’aide humanitaire ». Dans ce monde où la force est utilisée pour imposer des mandats et contrôler les personnes, où la vengeance est encensée comme mécanisme pour gérer la douleur,  où les punitions sont utilisées pour corriger les déviances ou la peine de mort sert à conforter les offensés, il est encore plus nécessaire d’apprendre à bien s’aimer.

Il est vital de comprendre que l’amour doit avoir pour base la bienveillance et l’égalité. Mais pas seulement au niveau de notre partenaire, mais en ce qui concerne la société tout entière. Il est fondamental d’établir de relations égalitaires où nos différences nous enrichissent et ne servent pas à nous soumettre. Il est également essentiel que les femmes ne vivent pas sujettes à « l’amour », tout comme enseigner aux hommes à gérer leurs émotions pour qu’ils sachent contrôler leur colère, leur impuissance, leur peur et qu’ils comprennent que les femmes nous ne sommes pas des objets à leur disposition, mais des compagnes. De plus, il est extrêmement important de protéger les enfants qui souffrent, chez eux,  des violences machistes, parce qu’ils sont exposés à l’humiliation et aux larmes de leur héroïne, leur mère, qu’ils doivent supporter les cris, les coups et la peur, parce qu’ils vivent dans la terreur (d’un père violent -NT- ), parce qu’ils deviennent orphelins, parce que leur monde est un enfer.

Il est urgent d’en finir avec le terrorisme machiste : en Espagne plus de personnes sont mortes à cause de lui qu’à cause du terrorisme de l’ETA. Pourtant, les gens s’indignent bien plus devant ce deuxième, sortent manifester dans la rue contre lui et prennent soin des victimes. Le terrorisme machiste est considéré comme une affaire entre particuliers, qui ne touche que certaines femmes. C’est pour cela que beaucoup de personnes ne réagissent pas lorsqu’elles entendent des cris de secours, ne dénoncent pas, n’interviennent pas. Si on regarde les chiffres, on voit combien le personnel est politique, et également économique : la crise augmente la terreur, mais bien des femmes ne peuvent pas se séparer et le divorce coûte cher. C’est pour cela que, dans de nombreux cas, des femmes font marche arrière. Le prix d’un jugement, en Espagne, fait que beaucoup femmes n’imaginent même pas pouvoir porter plainte, car faire appel à la justice n’est possible que pour les riches.

Il est urgent de travailler avec les hommes (prévention et traitement) et protéger les femmes ainsi que leurs enfants. Il faut que les femmes se sentent fortes, mais il est également nécessaire de travailler avec les hommes, sinon toute lutte sera vaine. Il est nécessaire de promouvoir des politiques publiques pour qu’elles aient une vision de genre, il est nécessaire que les médias aident à lutter contre cette forme de terreur qui est présente dans tant de foyers de part le monde.

Un changement social, culturel, économique et sentimental est nécessaire. L’amour ne peut plus se baser sur la notion de propriété privée, et la violence ne doit plus être l’instrument pour résoudre les problèmes. Les lois contre les violences de genre sont très importantes, mais elles doivent être accompagnées d’un changement dans nos structures émotionnelles et sentimentales. Pour que cela soit possible, il faut changer notre culture amoureuse et promouvoir d’autres modèles qui ne sont plus construits dans l’intention de nous soumettre ou nous dominer. D’autres modèles féminins et masculins, qui ne soient pas basés sur la fragilité des unes et la brutalité des autres.

Nous avons à apprendre à rompre avec les mythes, à nous défaire des impositions de genre, à dialoguer, à passer de bons moments avec les personnes qui font un bout de chemin dans notre vie, à nous unir et à nous séparer en liberté, à nous traiter avec respect et tendresse, à assimiler les pertes, à construire de belles relations. Nous avons à rompre avec les cercles de douleur dont nous avons hérité et que nous reproduisons inconsciemment. Nous avons à nous libérer en tant que femmes, mais aussi en tant qu’hommes, du poids des hiérarchies, de la tyrannie des rôles imposés et de la violence.

Nous avons à faire un travail sur nous-même afin que l’amour se répande et que l’égalité soit une réalité, bien au-delà des discours. C’est pour cela que ce texte est dédié à toutes les femmes et à tous les hommes qui luttent contre la violence de genre autour du monde : groupes de femmes contre la violence, groupes d’autoréflexion masculine, autrices/auteurs qui font des recherches et écrivent sur le sujet, artistes qui travaillent pour rendre visible ce fléau social, les  politicien.ne.s qui travaillent pour promouvoir l’égalité, les activistes qui sortent dans la rue pour condamner la violence, des maîtres.ses et les professeur.e.s qui font un travail de sensibilisation dans les salles de classe, les cyberféministes qui cherchent des signatures pour rendre  visibles les meurtres et font changer les lois, les leaders qui travaillent dans les communautés pour éradiquer la maltraitance et la discrimination contre les femmes. La meilleure manière de lutter contre la violence c’est d’en finir avec les inégalités et le machisme : en analysant, en rendant visible, en déconstruisant, en dénonçant et en réapprenant autrement, ensemble.

 

 

Ruptures amoureuses, séparations affectueuses. Coral Herrera Gómez

coraçao quebrado

Article original: http://haikita.blogspot.fr/2014/10/rupturas-amorosas-separaciones-carinosas.html

Ici,  je présente la traduction que de certains passages de l’article original. Je suis l’auteur de ce qui est entre parenthèses.

Le contenu de cet article, me paraît s’adresser aux personnes qui ont vécu,  vivent et souhaitent vivre des relations où l’amour a été présent, ainsi qu’une écoute et un soutien réciproque. Dans lesquelles, pour les raisons que ce soit, une séparation est nécessaire. Dans le cas d’une relation où il y a un déséquilibre, lorsqu’il y a des blessures dû à un manque de prendre soin, dans laquelle une personne se sent utilisée par l’autre, une relation qui n’est pas saine, qui est toxique, il est préférable, lorsqu’une prise de conscience se fait, de se séparer, de quitter la relation, sans retour. Panser ses blessures, se reconstruire et aller de l’avant. 

Cet article permet aussi bien de réfléchir sur les séparations, que sur notre manière de vivre nos relations. Il ne peut y avoir séparation affectueuse s’il n’y a pas eu relation affectueuse. 

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C’est vrai qu’il n’y a qu’un pas de l’amour à la haine?

Est-ce que c’est possible de se séparer avec la même tendresse qu’au début de la relation affective?

Comment apprendre à bien dire au revoir aux êtres que l’on aime?

Nous avons beaucoup de mal à entrer en relation avec un véritable amour et pourtant nous vivons dans une société romantique : nous aimons les chansons d’amour, les « happy end », les noces et les petits cœurs rouges … Néanmoins, nous ne savons pas (comment) nous aimer, ni (comment) nous séparer, parce que nous ne savons ni gérer nos émotions, ni avons les outils qui nous permettent de mettre fin à une relation avec le même amour qu’elle a commencé.

Notre culture nous faire croire au Grand et Éternel Amour. C’est pour cela que, quand il se termine, c’est un drame immense, et nous nous en considérons les victimes : nous n’utilisons pas (souvent) l’expression « nous nous sommes séparés », mais « il/elle m’a abandonné.e, ce qui a pour effet de réveiller la solidarité de nos proches (et si nous ne le disons pas, c’est ainsi que nous nous sentons : abandonné.e.s).

Nous avons du mal à accepter le fait que les amours se finissent, que quand cela va mal, il vaut mieux se séparer. On dit qu’il vaut mieux « être seul que mal accompagné ». Mais nous avons du mal à l’appliquer parce que nous vivons dans un monde individualiste et une de nos plus grandes terreurs c’est la peur à la solitude. La peur que personne ne nous aime. La peur de ne plus être important.e pour personne et que nos êtres chers continuent leur vie sans avoir besoin de nous avoir en elle.

Il y a une grande quantité de peurs qui nous envahissent lorsqu’une relation prend fin, mais c’est parce que nous n’avons pas appris à nous séparer, et parce qu’on associe la séparation à un échec. Dans les films (ou les romans) nous avons rarement des exemples de personnes qui se séparent avec amour. Dans la vraie vie, c’est rare de voir des couples qui se séparent avec affection et tendresse.

Au lieu de nous sentir heureux d’avoir pu vivre une belle histoire d’amour, nous nous sentons blessé.e.s parce que l’histoire est finie. Cela peut sonner bizarre de se dire « Merci Marguerite pour les 3 ans de bonheur que nous avons vécus, j’espère que tu seras heureuse dans cette nouvelle étape de vie », ou « Pierre, j’ai vraiment eu 4 mois merveilleux avec toi, merci de m’avoir permis de profiter de ce petit moment de vie à tes côtés », mais sans aucun doute, nous irions mieux si nous arrivions à assumer que les histoires commencent et se terminent. Savoir aussi, qu’il est préférable de se quitter alors que ce n’est pas encore trop douloureux, quand tout va bien et qu’il est possible de parler calmement.

Les (belles) ruptures amoureuses feraient que les deuils romantiques soient bien plus courts et il serait plus facile de panser ses blessures et ainsi commencer une nouvelle étape de vie, soit seul.e.s, soit avec d’autres personnes. Mais pour se faire, il est nécessaire d’apprendre à nous séparer, à rester en contact avec l’autre avec le même amour qu’au début de la relation, à échanger clairement et sincèrement, à communiquer avec transparence tout en essayant de ne pas faire mal. Nous pourrions vivre la rupture comme l’opportunité de vivre autrement notre relation, de la reformuler, de la transformer en amitié, par exemple.

Quand nous souffrons parce qu’un amour a pris fin, il est possible de connecter avec la part de nous la plus généreuse et ouverte. Dire adieu en laissant de côté les rancœurs, les peurs, les reproches et les égoïsmes : il s’agit d’être généreux.euse, d’apprendre à aimer non seulement notre propre liberté, mais également celle des personnes que nous aimons.

Si nous nous entraînons à apprendre à nous dire adieu avec amour, nous pouvons profiter plus du moment présent et moins nous préoccuper du futur, et ainsi laisser le passé sans trop de souffrances. Il serait plus facile d’assumer que personne ne nous appartiennent, que la vie n’est qu’un chemin sur lequel nous transitons, parfois seul.e.s, parfois accompagné.e.s par de belles personnes.

Et que ces belles personnes vont et viennent, comme nous-mêmes. Les camarades du lycée, de l’Université, les collègues arrivent et s’en vont de nos vies, tout comme les grands-parents et les parents, et également les enfants. Les amours apparaissent, restent un temps et s’en vont … et nous-mêmes, nous arrivons dans la vie de certaines personnes et nous en partons. Parce que nous déménageons, parce que nous migrons, parce que nous évoluons ou parce que nous mourons. Personne n’est éternel, et les relations ne le sont pas non plus.

La liberté de pouvoir rester ou partir est la base d’une belle relation d’amour, dans laquelle il est possible de choisir d’autres chemins, de partager des moments de notre existence et de pouvoir dire adieu avec générosité et gratitude … Essayons de nous exercer dans l’art de souffrir moins et de profiter plus de l’amour.

Il y a d’autres manières de nous aimer, la vie ne dure qu’un instant et il faut savoir la savourer