La violence de genre et l’amour romantique. Coral Herrera Gómez

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L’amour romantique nuit gravement à ton autonomie

Je publie aujourd’hui, la traduction d’un article déjà ancien de Coral (2013). Il date plus ou moins de l’époque où j’ai, à la fois, connu le concept de polyamour et compris, grâce à Coral, les dégâts que fait l’amour romantique sur nos relations. 

Coral l’a écrit dans un contexte espagnol, puisqu’elle est de ce pays et latino-américain car elle habite au Costa Rica. Mais, même si les exemples ou les contextes qu’elle présente, s’y rattachent, l’ensemble de l’article peut s’appliquer partout. 

En France, et dans d’autres pays francophones, il est beaucoup question de Pervers Narcissiques et jamais d’Amour Romantique. C’est le psychanalyste français Paul-Claude Racamier, qui  a parlé le premier de « perversion narcissique ». Le concept a été repris ensuite par le psychiatre et psychanalyste Alberto Eiguer, spécialiste du couple et de la famille , auteur de « Le pervers narcissique et son complice », publié en 2004. Je me suis souvent interrogée, et je continue à le faire, à ce sujet. J’ai été perplexe, lorsqu’en mars dernier, j’ai assisté à un colloque au Sénat, sur le harcèlement moral dans la vie privée, où il était question de violences conjugales et il n’y a été pratiquement question que du PN. Comme si c’était la seule réponse à une situation globale, qui touche une grande majorité de femmes. 

Je le ressens comme un écran de fumée, qui empêche de voir bien d’autres éléments, présents dans notre société patriarcale, comme le machisme et l’amour romantique, dont parle Coral, depuis bientôt 10 ans., qui sont responsables des violences contre les femmes. 

En Espagne, les publications, les ateliers, conférences et événements, autour de l’amour romantique sont très fréquents, souvent maintenant au niveau institutionnel (mairies, système scolaire, gouvernements autonomes, …), tout comme le féminisme, avec 5 millions de femmes dans les rues pour le 8 mars 2018, ou encore, pour protester contre la sentence de la « manada »

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L’amour romantique est l’instrument le plus puissant qu’il soit pour contrôler et soumettre les femmes, particulièrement dans les pays où elles sont des citoyennes à part entière et où elles ne sont pas, légalement, la propriété d’un homme. Ils sont nombreux à savoir mélanger la tendresse avec la maltraitance et provoquer ainsi une dépendance. Ils utilisent à loisir, le binôme maltraitance-bienveillance pour énamourer à la folie et ainsi pouvoir dominer.

Kalimán, un proxénète mexicain qui explique comment il arrive à prostituer ses femmes, en est un bon exemple : il choisit les plus pauvres et dans le besoin, de préférence celles qui souhaitent sortir d’un enfer familial, ou celles qui ont grandement besoin de tendresse parce qu’elles se sentent isolées socialement. Les autres macs suivent son scénario pas à pas : d’abord donner beaucoup d’amour, offrir moultes attentions et cadeaux pendant deux mois, en leur faisant croire qu’elle est la femme de leur vie et qu’elle aura toujours de l’argent pour se sentir comblée. Puis, il la laisse quelques jours dans un bordel, avec d’autres filles, à manière de « thérapie ». Si elle se révolte, si elle résiste, si elle se fâche, il la laisse toute seule. Il ne demande jamais pardon. Il la laisse souffrir jusqu’à ce qu’elle tombe à genoux. Le macho doit se maintenir droit, montrer du mépris, partir dans les moments de plus grande colère et jamais croire aux larmes de sa femme. Avec cette technique, ils ont la certitude qu’elles accèderont à ce qu’ils voudront et qu’elles feront le trottoir. La grande majorité ne sait pas où aller et, selon eux, une fois qu’elles goûtent au luxe, elles ne veulent plus retourner à la pauvreté.

Ce récit horrible est très fréquent un peu partout dans le monde. Non seulement de la part de proxénètes et de macs, mais aussi de la part de bien d’amoureux ou de maris qui traitent les femmes comme un animal sauvage qu’il faudrait dompter pour qu’elles soient fidèles, soumises et obéissantes. Beaucoup continuent à penser que les femmes sont nées pour les servir et pour les aimer. Et beaucoup de femmes le croient également.

« Par amour », bien des femmes s’affèrent à des situations de maltraitance, d’abus et d’exploitation. « Par amour », elles s’accrochent à des mecs horribles qui au départ avaient l’air de princes charmants, mais qui, par la suite, les trompent, les arnaquent, profitent d’elles ou vivent à leurs crochets. « Par amour », elles supportent insultes, violences et mépris. Elles sont capables de s’humilier « par amour » et revendiquer tout ce dont elles sont capables de faire « par amour ». « Par amour », elles se sacrifient, elles se dévalorisent, elles perdent leur liberté, elles perdent leurs réseaux sociaux et affectifs. « Par amour », elles oublient leurs rêves et objectifs, “par amour » elles entrent en compétition avec d’autres femmes et elles en se fâchent pour toujours, « par amour », elles peuvent tout abandonner.

Cet “amour”, quand il arrive, les rend véritablement femmes, les dignifie, les fait se sentir pures, donne du sens à leur vie, leur donne un statut, les élève par-dessus de l’ensemble des mortels. Cet « amour », n’est pas seulement de l’amour, c’est aussi « ce qui les sauve ».

Les princesses, dans les contes de fée, ne travaillent pas, c’est le prince qui les maintient. Dans notre société, être aimée est synonyme de succès social, le fait qu’un homme choisisse une femme, lui donne de la valeur, la fait se sentir spéciale, la rend mère, elle devient une dame.

Cet « amour » les attrape dans des contradictions absurdes : « je devrais le quitter, mais je ne peux parce que je l’aime/parce qu’avec le temps il changera/parce qu’il m’aime/parce que c’est ainsi ». C’est un « amour » basé sur la conquête et la séduction, sur une série de mythes qui rendent esclave, comme celui de « par amour, tout est possible », ou « lorsqu’on trouve sa moitié, c’est pour toujours ». Cet « amour » promet beaucoup mais en fait, il remplit de frustration, enchaine à des êtres qui ont tout pouvoir sur les femmes, les soumets à des rôles traditionnels et sanctionne si elles ne s’accordent pas aux canons établis pour elles.

Cet “amour” les fait, également,  être dépendantes et égoïstes, parce qu’elles utilisent des stratégies pour arriver à leur fin, parce qu’on nous apprend que pour recevoir, il faut donner et parce qu’il y a toujours l’espoir que l’autre abandonnera tout comme elles le font. Cet « amour » ressenti est tel, qu’il peut les transformer en être aigris qui font continuellement des reproches et des réclamations. Si leur « amour » n’est pas correspondu, elles se victimisent et font du chantage (« moi qui fait tout pour toi »). Cet « amour » les amènent dans un enfer où elles ne sont pas correspondues, où quand ils sont infidèles, ou quand ils les quittent, elles se retrouvent seules au monde, loin des amitiés, de la famille et du voisinage, uniquement dépendantes d’un mec qui croit qu’il a du pouvoir sur elles.

Mais cet “amour”, n’est pas de l’amour. C’est de la dépendance, c’est un besoin, c’est la peur de la solitude, c’est du masochisme, c’est une utopie collective, mais ce n’est pas de l’amour.

Nous aimons de manière patriarcale : c’est le romanticisme patriarcal. Un mécanisme culturel qui perpétue le patriarcat. Bien plus puissant que les lois: l’inégalité est blottie dans nos cœurs. Nous aimons à partir d’un concept de propriété privée et sur la base de l’inégalité entre les hommes et les femmes. Notre culture idéalise l’amour féminin comme un amour inconditionnel, dévoué, zélé, soumis et fervent. On nous apprend à attendre et à aimer un homme avec la même dévotion que l’on croit en Dieu ou qu’on attend le Messie. 

On nous a appris a aimer la liberté des hommes, mais pas la nôtre. Les grandes figures politiques, de l’économie, des sciences ou de l’art sont des hommes, depuis toujours. Les hommes sont admirables dans la mesure qu’ils ont le pouvoir : ainsi, les femmes qui n’ont pas de ressources financières ou des propriétés, ont besoin des hommes pour survivre.

Les inégalités économiques, pour des raisons de genre, mènent les femmes à la dépendance économique et sentimentale. Les hommes riches semblent attirants parce qu’ils ont du fric et des opportunités, parce qu’on nous a enseigné depuis toutes petites que nous serons sauvées si nous nous marions. On ne nous apprend pas à lutter pour l’égalité, à avoir les mêmes droits, mais à être la plus belle et trouver quelqu’un qui puisse nous soutenir, qui nous aime et nous protège, même si pour cela nous devons ne plus avoir d’amies, même si cet homme est violent, désagréable, égoïste ou sanguin. L’exemple plus clair est dans les « capos » ou les trafiquants de drogue : ils ont les femmes qu’ils veulent, tout comme ils ont les voitures, la drogue, la technologie qu’ils veulent. Ils ont tout pouvoir pour attirer des jeunes femmes esseulées et/ou sans ressources.

Cette inégalité structurelle qui existe entre les femmes et les hommes se perpétue à travers la culture et l’économie. Si nous avions droit aux mêmes ressources financières ou si nous pouvions élever nos enfants de manière communautaire, en partageant les ressources, nous n’aurions pas de besoins basés sur la nécessité, je pense que nous aimerions avec beaucoup plus de liberté, sans intérêts financiers au milieu. Et il y aurait beaucoup moins d’adolescentes qui croient que parce qu’elles tombent enceintes, elles s’assurent l’amour du macho ou, tout au moins elles auront une pension alimentaire pendant vingt ans.

Les hommes apprennent également à aimer à partir de l’inégalité. Ce qu’ils apprennent en premier c’est que lorsqu’une femme se marie avec eux, elle devient « ma femme », quelque chose comme « mon mari », mais en pire. Les mecs ont deux options : ou ils aiment à partir d’une relation de macho alpha ou bien, ils se mettent à genoux devant une femme, en signe de soumission (c’est elle qui porte le pantalon). Les hommes semblent être à peu près tranquilles dès le moment qu’ils se sentent aimés, car la tradition leur indique qu’ils n’ont pas à donner beaucoup d’importance à l’amour dans leurs vies, ni laisser que les femmes envahissent tous leurs espaces, ni montrer leur tendresse en public.

Mais tout cela se brise lorsqu’une femme souhaite se séparer et suivre son propre chemin. Dans notre culture, le divorce se vit comme un traumatisme, et les instruments que les hommes ont à leur service fasse à cela, sont peu nombreux : ils peuvent se résigner, se déprimer, s’autodétruire (certains se suicident, d’autres se bagarrent à mort, d’autres conduisent à grande vitesse). C’est là que rentre en jeu la question de l’honneur, l’indicateur principal de la double morale : les hommes de manière naturelle poursuivent les femelles, les femmes doivent donc mourir assassinées si elles ne leur permettent pas d’arriver à leur dessein. Pour les hommes traditionnels, la virilité et l’orgueil sont au-dessus de tout objectif : il est possible de vivre sans amour, mais pas son honneur.

Des millions de femmes meurent tous les jours au nom de « crimes d’honneur », aux mains de leur conjoint, leur père, leur frère, leur amant ou se suicident (poussées par les évènement (ND) ou leur propre famille). Les motifs : parler avec un autre homme qui n’est pas leur conjoint, avoir été violée, vouloir se séparer ou divorcer. Une petite rumeur peut, à elle seule, tuer une femme. Et ces femmes-là, ne peuvent pas survivre en dehors de leur communauté : elles n’ont pas d’argent, elles ne sont pas libres, elles ne peuvent pas travailler hors de chez elle. Elles ne peuvent pas s’échapper.

Même les femmes qui ont des droits, peuvent se trouver attrapées dans des relations conjugales ou sentimentales. La dépendance émotionnelle ne distingue pas les clases sociales, les cultures, les religions, l’âge ou l’orientation sexuelle. Nombreuses sont les femmes sur cette planète qui se soumettent à la tyrannie « de tout supporter par amour ».

Dans ce sens, l’amour romantique est un instrument de contrôle social, et également un anesthésiant. Il est vendu comme une utopie réalisable, mais pendant que l’on marche vers elle, en cherchant la relation parfaite qui nous rendra heureuse, nous réalisons que la meilleure manière de s’accomplir c’est de perdre sa propre liberté, et renoncer à tout, pour maintenir la paix des ménages.

Dans cette harmonie supposée, les hommes traditionnels souhaitent des femmes bien sages qui les aiment sans rien demander (ou très peu) en échange. Plus ses femmes ont une estime d’elles-mêmes détériorées (par les hommes -ND-), plus elles se victimisent, plus elles deviennent dépendantes. C’est ainsi qu’elles ont du mal à voir que l’amour n’a rien à voir avec la soumission, ni avec le sacrifice, ni dans le fait d’avoir à tenir le coup.

Le couple est le pilier fondamental de notre société. C’est pour cela que les impôts, l’église, les banques, etc., pénalisent les célibataires, en promouvant le mariage hétérosexuel. Quand il n’y a plus d’amour ou qu’il s’amenuise, nous le vivons comme un échec ou comme un trauma. Nous sommes complètement désespérées : nous ne savons pas comment prendre d’autres chemins, nous ne savons pas traiter avec tendresse la personne qui souhaite s’éloigner. Nous ne savons pas gérer nos émotions : c’est pour cela qu’il y a souvent des menaces, des crises, des insultes, des reproche et des vengeances.

C’est pour cela, également, que tant de femmes sont punies, maltraitées et assassinées quand elles décident de se séparer et avoir une autre vie. La quantité d’hommes qui n’ont pas les moyens de se confronter à la séparation est encore plus grande ; puisque depuis enfants ils ont appris à être les plus forts et que les conflits se résolvent par la violence. Si ce n’est pas chez eux, c’est par la télé : leurs héros se font eux-mêmes justice en utilisant la violence, en imposant leur autorité. Les héros ne pleurent pas, sauf si c’est parce qu’ils ont atteint leur objectif (une coupe de foot ou exterminer des aliens).

Ce qu’apprennent les films, les contes, les romans, les séries, c’est que les copines des héros les attendent patiemment, les adorent et prennent soin d’eux, qu’elles sont disponibles pour leur donner de l’amour quand ils en ont le temps. Les filles sur les pubs offrent leur corps comme une marchandise, l’amour des gentilles petites femmes des films est une trophée au courage féminin. Les femmes bien ne quittent pas leur conjoint. Les mauvaises femmes qui croient qu’elles peuvent faire ce qu’elles veulent de leur corps et de leurs sexualité, celles qui croient pouvoir diriger leur vie comme elles veulent, celles qui se révoltent, terminent toujours par être punies (par la prison, la maladie, l’ostracisme social ou la mort).

Les mauvaises femmes, ne sont pas détestées uniquement par les hommes, mais aussi les femmes bien, parce qu’elles déstabilisent l’ordre « harmonieux », en prenant leurs propres décisions et en rompant leurs liens. Les médias présentent très fréquemment les cas de violences contre les femmes comme des crimes passionnels, et justifient les assassinats ou la torture par des expressions comme « ce n’était pas une personne tout à fait normale », « il avait bu », « elle était avec quelqu’un d’autre », « il est devenu fou quand il l’a appris ». S’il la tue, c’est “parce qu’elle a sûrement dû faire quelque chose ». La faute retombe toujours sur elle et c’est lui la victime. Elle a fait un faux pas et elle mérite être punie, lui mérite de la punir pour calmer sa douleur et reconstruire son orgueil.

La violence est une composante structurelle dans nos sociétés inégalitaires, c’est pour cela qu’il est important de ne pas confondre amour et possession, comme il ne faut pas confondre la guerre et « l’aide humanitaire ». Dans ce monde où la force est utilisée pour imposer des mandats et contrôler les personnes, où la vengeance est encensée comme mécanisme pour gérer la douleur,  où les punitions sont utilisées pour corriger les déviances ou la peine de mort sert à conforter les offensés, il est encore plus nécessaire d’apprendre à bien s’aimer.

Il est vital de comprendre que l’amour doit avoir pour base la bienveillance et l’égalité. Mais pas seulement au niveau de notre partenaire, mais en ce qui concerne la société tout entière. Il est fondamental d’établir de relations égalitaires où nos différences nous enrichissent et ne servent pas à nous soumettre. Il est également essentiel que les femmes ne vivent pas sujettes à « l’amour », tout comme enseigner aux hommes à gérer leurs émotions pour qu’ils sachent contrôler leur colère, leur impuissance, leur peur et qu’ils comprennent que les femmes nous ne sommes pas des objets à leur disposition, mais des compagnes. De plus, il est extrêmement important de protéger les enfants qui souffrent, chez eux,  des violences machistes, parce qu’ils sont exposés à l’humiliation et aux larmes de leur héroïne, leur mère, qu’ils doivent supporter les cris, les coups et la peur, parce qu’ils vivent dans la terreur (d’un père violent -NT- ), parce qu’ils deviennent orphelins, parce que leur monde est un enfer.

Il est urgent d’en finir avec le terrorisme machiste : en Espagne plus de personnes sont mortes à cause de lui qu’à cause du terrorisme de l’ETA. Pourtant, les gens s’indignent bien plus devant ce deuxième, sortent manifester dans la rue contre lui et prennent soin des victimes. Le terrorisme machiste est considéré comme une affaire entre particuliers, qui ne touche que certaines femmes. C’est pour cela que beaucoup de personnes ne réagissent pas lorsqu’elles entendent des cris de secours, ne dénoncent pas, n’interviennent pas. Si on regarde les chiffres, on voit combien le personnel est politique, et également économique : la crise augmente la terreur, mais bien des femmes ne peuvent pas se séparer et le divorce coûte cher. C’est pour cela que, dans de nombreux cas, des femmes font marche arrière. Le prix d’un jugement, en Espagne, fait que beaucoup femmes n’imaginent même pas pouvoir porter plainte, car faire appel à la justice n’est possible que pour les riches.

Il est urgent de travailler avec les hommes (prévention et traitement) et protéger les femmes ainsi que leurs enfants. Il faut que les femmes se sentent fortes, mais il est également nécessaire de travailler avec les hommes, sinon toute lutte sera vaine. Il est nécessaire de promouvoir des politiques publiques pour qu’elles aient une vision de genre, il est nécessaire que les médias aident à lutter contre cette forme de terreur qui est présente dans tant de foyers de part le monde.

Un changement social, culturel, économique et sentimental est nécessaire. L’amour ne peut plus se baser sur la notion de propriété privée, et la violence ne doit plus être l’instrument pour résoudre les problèmes. Les lois contre les violences de genre sont très importantes, mais elles doivent être accompagnées d’un changement dans nos structures émotionnelles et sentimentales. Pour que cela soit possible, il faut changer notre culture amoureuse et promouvoir d’autres modèles qui ne sont plus construits dans l’intention de nous soumettre ou nous dominer. D’autres modèles féminins et masculins, qui ne soient pas basés sur la fragilité des unes et la brutalité des autres.

Nous avons à apprendre à rompre avec les mythes, à nous défaire des impositions de genre, à dialoguer, à passer de bons moments avec les personnes qui font un bout de chemin dans notre vie, à nous unir et à nous séparer en liberté, à nous traiter avec respect et tendresse, à assimiler les pertes, à construire de belles relations. Nous avons à rompre avec les cercles de douleur dont nous avons hérité et que nous reproduisons inconsciemment. Nous avons à nous libérer en tant que femmes, mais aussi en tant qu’hommes, du poids des hiérarchies, de la tyrannie des rôles imposés et de la violence.

Nous avons à faire un travail sur nous-même afin que l’amour se répande et que l’égalité soit une réalité, bien au-delà des discours. C’est pour cela que ce texte est dédié à toutes les femmes et à tous les hommes qui luttent contre la violence de genre autour du monde : groupes de femmes contre la violence, groupes d’autoréflexion masculine, autrices/auteurs qui font des recherches et écrivent sur le sujet, artistes qui travaillent pour rendre visible ce fléau social, les  politicien.ne.s qui travaillent pour promouvoir l’égalité, les activistes qui sortent dans la rue pour condamner la violence, des maîtres.ses et les professeur.e.s qui font un travail de sensibilisation dans les salles de classe, les cyberféministes qui cherchent des signatures pour rendre  visibles les meurtres et font changer les lois, les leaders qui travaillent dans les communautés pour éradiquer la maltraitance et la discrimination contre les femmes. La meilleure manière de lutter contre la violence c’est d’en finir avec les inégalités et le machisme : en analysant, en rendant visible, en déconstruisant, en dénonçant et en réapprenant autrement, ensemble.

 

 

Ruptures amoureuses, séparations affectueuses. Coral Herrera Gómez

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Article original: http://haikita.blogspot.fr/2014/10/rupturas-amorosas-separaciones-carinosas.html

Ici,  je présente la traduction que de certains passages de l’article original. Je suis l’auteur de ce qui est entre parenthèses.

Le contenu de cet article, me paraît s’adresser aux personnes qui ont vécu,  vivent et souhaitent vivre des relations où l’amour a été présent, ainsi qu’une écoute et un soutien réciproque. Dans lesquelles, pour les raisons que ce soit, une séparation est nécessaire. Dans le cas d’une relation où il y a un déséquilibre, lorsqu’il y a des blessures dû à un manque de prendre soin, dans laquelle une personne se sent utilisée par l’autre, une relation qui n’est pas saine, qui est toxique, il est préférable, lorsqu’une prise de conscience se fait, de se séparer, de quitter la relation, sans retour. Panser ses blessures, se reconstruire et aller de l’avant. 

Cet article permet aussi bien de réfléchir sur les séparations, que sur notre manière de vivre nos relations. Il ne peut y avoir séparation affectueuse s’il n’y a pas eu relation affectueuse. 

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C’est vrai qu’il n’y a qu’un pas de l’amour à la haine?

Est-ce que c’est possible de se séparer avec la même tendresse qu’au début de la relation affective?

Comment apprendre à bien dire au revoir aux êtres que l’on aime?

Nous avons beaucoup de mal à entrer en relation avec un véritable amour et pourtant nous vivons dans une société romantique : nous aimons les chansons d’amour, les « happy end », les noces et les petits cœurs rouges … Néanmoins, nous ne savons pas (comment) nous aimer, ni (comment) nous séparer, parce que nous ne savons ni gérer nos émotions, ni avons les outils qui nous permettent de mettre fin à une relation avec le même amour qu’elle a commencé.

Notre culture nous faire croire au Grand et Éternel Amour. C’est pour cela que, quand il se termine, c’est un drame immense, et nous nous en considérons les victimes : nous n’utilisons pas (souvent) l’expression « nous nous sommes séparés », mais « il/elle m’a abandonné.e, ce qui a pour effet de réveiller la solidarité de nos proches (et si nous ne le disons pas, c’est ainsi que nous nous sentons : abandonné.e.s).

Nous avons du mal à accepter le fait que les amours se finissent, que quand cela va mal, il vaut mieux se séparer. On dit qu’il vaut mieux « être seul que mal accompagné ». Mais nous avons du mal à l’appliquer parce que nous vivons dans un monde individualiste et une de nos plus grandes terreurs c’est la peur à la solitude. La peur que personne ne nous aime. La peur de ne plus être important.e pour personne et que nos êtres chers continuent leur vie sans avoir besoin de nous avoir en elle.

Il y a une grande quantité de peurs qui nous envahissent lorsqu’une relation prend fin, mais c’est parce que nous n’avons pas appris à nous séparer, et parce qu’on associe la séparation à un échec. Dans les films (ou les romans) nous avons rarement des exemples de personnes qui se séparent avec amour. Dans la vraie vie, c’est rare de voir des couples qui se séparent avec affection et tendresse.

Au lieu de nous sentir heureux d’avoir pu vivre une belle histoire d’amour, nous nous sentons blessé.e.s parce que l’histoire est finie. Cela peut sonner bizarre de se dire « Merci Marguerite pour les 3 ans de bonheur que nous avons vécus, j’espère que tu seras heureuse dans cette nouvelle étape de vie », ou « Pierre, j’ai vraiment eu 4 mois merveilleux avec toi, merci de m’avoir permis de profiter de ce petit moment de vie à tes côtés », mais sans aucun doute, nous irions mieux si nous arrivions à assumer que les histoires commencent et se terminent. Savoir aussi, qu’il est préférable de se quitter alors que ce n’est pas encore trop douloureux, quand tout va bien et qu’il est possible de parler calmement.

Les (belles) ruptures amoureuses feraient que les deuils romantiques soient bien plus courts et il serait plus facile de panser ses blessures et ainsi commencer une nouvelle étape de vie, soit seul.e.s, soit avec d’autres personnes. Mais pour se faire, il est nécessaire d’apprendre à nous séparer, à rester en contact avec l’autre avec le même amour qu’au début de la relation, à échanger clairement et sincèrement, à communiquer avec transparence tout en essayant de ne pas faire mal. Nous pourrions vivre la rupture comme l’opportunité de vivre autrement notre relation, de la reformuler, de la transformer en amitié, par exemple.

Quand nous souffrons parce qu’un amour a pris fin, il est possible de connecter avec la part de nous la plus généreuse et ouverte. Dire adieu en laissant de côté les rancœurs, les peurs, les reproches et les égoïsmes : il s’agit d’être généreux.euse, d’apprendre à aimer non seulement notre propre liberté, mais également celle des personnes que nous aimons.

Si nous nous entraînons à apprendre à nous dire adieu avec amour, nous pouvons profiter plus du moment présent et moins nous préoccuper du futur, et ainsi laisser le passé sans trop de souffrances. Il serait plus facile d’assumer que personne ne nous appartiennent, que la vie n’est qu’un chemin sur lequel nous transitons, parfois seul.e.s, parfois accompagné.e.s par de belles personnes.

Et que ces belles personnes vont et viennent, comme nous-mêmes. Les camarades du lycée, de l’Université, les collègues arrivent et s’en vont de nos vies, tout comme les grands-parents et les parents, et également les enfants. Les amours apparaissent, restent un temps et s’en vont … et nous-mêmes, nous arrivons dans la vie de certaines personnes et nous en partons. Parce que nous déménageons, parce que nous migrons, parce que nous évoluons ou parce que nous mourons. Personne n’est éternel, et les relations ne le sont pas non plus.

La liberté de pouvoir rester ou partir est la base d’une belle relation d’amour, dans laquelle il est possible de choisir d’autres chemins, de partager des moments de notre existence et de pouvoir dire adieu avec générosité et gratitude … Essayons de nous exercer dans l’art de souffrir moins et de profiter plus de l’amour.

Il y a d’autres manières de nous aimer, la vie ne dure qu’un instant et il faut savoir la savourer

Pensée monogame au-delà des couples « ou mémoires d’une C » (ou pourquoi je déteste vraiment la monogamie) – Wuwei (Natàlia)

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Ilustration de Wuwei (Natàlia)*(Traduction à la fin de l’article)

Cela fait quelque temps que je lis ce que Natàlia écrit sur les « C ». Notamment sur son mur Facebook. Mais je n’ai jamais assisté à une des présentations ou ateliers, qu’elle organise sur le sujet.

Voici, qu’enfin, elle publie un texte sur ce thème et je suis vraiment contente de pouvoir le traduire, afin de partager ses idées parmi le lectorat francophone.

( J’ai rajouté « ou mémoires d’une C » au titre original, parce que c’est le sujet de départ de cet article et celui de la conférence présentée lors des 3é Jornades d’Amors Plurals, en janvier dernier, à Barcelone.)

Jo amo C a
Photo Monica Rabadan.

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Cet article est un résumé (très résumé) de la présentation “Mémoires d’une C”, que j’ai proposée en novembre de l’année dernière et que j’ai répétée en janvier dernier, lors des 3e Jornades d’Amors Plurals (à Barcelone).

A et B ont une relation. B connaît C, A et B commencent à prendre des décisions au sujet de cette relation, mais ces décisions affectent également la relation entre B et C. Néanmoins, C n’en sera informée [1] à aucun moment. Lors des groupes de discussions, il s’agit souvent de donner son opinion sur A ou sur B, mais personne ne se demande comment se sent ou ce dont a besoin C. Finalement, il y a une décision et c’est fort probable que C ne sera informée que du verdict final. Au mieux, il lui sera possible d’exprimer son accord ou pas (sans plus de nuances). Lorsqu’il y a un « conflit » entre A et B à cause de l’existence de C, cette situation se présente fréquemment mais, il arrive également, que C soit complètement effacée.

J’ai commencé à me préoccuper pour les C (et pour toutes les autres lettres qui la suivent), quand j’ai remarqué que dans les groupes de discussion, il y avait des exemples de conflits entre A, B et C (lettres utilisées pour garder l’anonymat des personnes). C y était mentionnée, dès le premier moment, comme “un problème », comme « un objet » et non pas comme « un sujet » : tout le monde y allait de son avis sur des aspects qui affectaient C, mais personne ne se posait la question de comment C se sentait ou de ce qu’elle pouvait souhaiter. On parlait de C mais pas avec C. A ce moment-là, je vivais moi-même une relation où je sentais que tout était défini par des éléments qui m’étaient extérieurs et que je n’avais pas de voix, ni possibilité de comprendre, ni droit à décider … et que mes émotions ou mes besoins étaient effacés ou méprisés.

La pensée monogame au-delà du couple

Les normes imposées par la pensée monogame, en ce qui concerne les relations romantiques et sexuelles, influencent tout type de relations. La manière comme nous devons être en lien se fait selon le statut relationnel (couple, amitié, etc) et chaque statut est placé à des niveaux différents, formant des hiérarchies. Cette pensée génère une demande d’exclusivité pour le couple, non seulement d’ordre sexuel : cela touche quasiment tous les aspects de la vie. Il s’agit de la quantité de temps passé ensemble, des activités qui ne peuvent pas être partagées avec d’autres (comme les vacances ou l’éducation des enfants) ou simplement, la reconnaissance de cette relation. C’est cette reconnaissance qui nous aide à nous sentir appréciée et à valoriser chacune de nos relations et à « reconnaitre » notre existence (sans cette reconnaissance, bien des aspects, que nous apporte la relation, sont facilement effacés et la possibilité d’engagement et de prendre soin, ne sont pas reconnus). Cette reconnaissance n’existe que dans le cas des relations de couple.

Malgré toute la violence qu’il peut y avoir dans une relation de couple, elle bénéficie d’un privilège social. A travers des demandes d’exclusivité, spécialement celle de la reconnaissance, une hiérarchie s’installe entre les relations. Cela permet d’établir des « normes », imposées par cette relation, sur les « autres » relations. Dites relations finissent par être dominées par les couples, sans qu’elles aient leur mot à dire. J’en profite pour préciser que hiérarchie et importance ou priorité ne sont pas du même ordre : avoir différentes relations dans des ordres différents d’importance ou de priorité, ne veut pas dire qu’il s’agit de hiérarchie. Il est tout à fait possible d’avoir des relations à différents degrés d’importance ou de priorité, ou bien dans lesquelles, ce qui est partagé est totalement différent, sans que cela n’implique que ces personnes n’aient pas leur mot à dire sur ce qui les affecte.

Cette pensée monogame efface également des liens, des émotions et des violences. Cela a pour effet que, lorsque l’on parle de “relation », tout le monde comprend « relation de couple », que dès que l’on mentionne des « sentiments » par défaut, on pense à ceux d’ordre « romantique » ou bien encore, si nous parlons de violences de genre, ou de maltraitance, il est habituel de penser d’abord aux violences conjugales, effaçant ainsi tous les autres types de relations qu’il existe en dehors du couple. C’est ainsi qu’il est fréquent de prêter plus attention aux émotions qui viennent de la relation de couple qu’à celles de tout autre relation (niant ainsi toute possibilité d’accompagnement émotionnel ou même empêchant les personnes de s’exprimer à ce sujet).

Cette pensée peut se reproduire lorsque nous parlons de nos relations comme « sexo-affectives », ou sans les nommer clairement, car cela implique la possibilité de les hiérarchiser. En effet, plus une relation est « amoureuse/romantique » ou/et « sexuelle », plus elle a tendance à être placée en haut de l’échelle des hiérarchies. C’est également le cas lorsqu’il y a une relation « de couple » avec plus de deux personnes [2], ou dans les relations non-monogames, quand il y a un « couple principal » et des relations secondaires. Par ailleurs, il est également possible de construire des relations hiérarchisées pour d’autres raisons que l’amour romantique ou le sexe.

Violence monogame

Cette violence s’exprime de différentes formes selon le type de relation : il y a celles qui se produisent dans les relations de couples, mais il y en a d’autres qui se produisent sur les autres relations et qui se basent, par exemple, sur le fait de les effacer du paysage. Un exemple, c’est que cette relation n’est pas reconnue, que des expressions stéréotypées sont utilisées, comme « l’autre », « l’amante » (concepts qui indiquent une altérité), ou que l’on les considère comme « seulement » des relations amicales (en le plaçant, de fait, dans un niveau inférieur). Violence qui fait qu’il y a comme intention que C ne soit « rien, ni personne » pour ne pas « fâcher » A ou B, qui est en couple et avec qui on est en relation, ou que C ne soit pas entendue lorsqu’elle exprime un certain inconfort dans la relation, ou que les soucis de A ou B, soient toujours une priorité, quel qu’ils soient et quelque soit le contexte.

Les personnes qui peuvent se sentir les plus touchées par ce genre de violence sont celles qui sont traversées par d’autres structures (comme le machisme, l’hétérosexisme, le racisme, le classisme, la psychophobie, etc.). De plus, certaines personnes avec beaucoup de privilèges peuvent profiter de la situation et la retourner à leur profit, car s’il s’agit de relations peu impliquantes, ces personnes peuvent conserver tranquillement leurs privilèges, sans avoir à donner de leur temps, prendre soin des autres ou s’engager.

Rompre avec la pensé monogame 

Le consumérisme relationnel, fait que nous nous retrouvons souvent dans une situation vulnérable. Le couple semble être le seul refuge possible dans une société patriarcale, capitaliste et agressive, spécialement pour les personnes traversées par la violence structurelle [3]. Souvent, ce fait est signalé, mais le manque de préoccupation et de soin en dehors du couple (ou de certain type de relations ou de hiérarchies), y est oublié. Il n’est pas considéré comme un des problèmes importants, laissant ainsi la porte ouverte à la reproduction du même modèle de couple, présenté comme la « solution » à tous les maux.

Rompre avec la monogamie ne devrait pas « seulement » vouloir dire : rompre avec une pensée qui ne nous autorise pas à avoir plus d’un « couple » ou à avoir des relations sexuelles avec d’autres. Cela ne devrait pas, non plus, “seulement” impliquer comment le faire, sans nous faire mal entre couples ou partenaires sexuelles. Selon moi, rompre avec la monogamie, c’est aller jusqu’à la racine du problème : c’est rompre avec cette hiérarchie constate, l’objectivation qui efface les liens, le prendre soin de l’autre et les engagements, tout comme les violences ou la maltraitance. A mon sens, rompre avec la monogamie veut dire apprendre à être plus conscientes des « autres » : de toutes les personnes avec qui nous sommes en lien, mais également celles qui le sont avec nos relations. Nous avons toutes le droit d’être reconnues, d’avoir de l’affection, des soins et pouvoir « être ».

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Traduction de l’illustration de l’article

* Salut: je suis une C.

  • Je ne peux pas définir la relation
  • Je n’ai pas de voix
  • Je n’ai pas d’opinions, ni de souhaits, ni de besoins ou de volonté.
  • Ma relation n’est pas reconnue
  • Je ne peux pas participer aux processus de prise de décision sur les aspects qui me concernent
  • Je suis invisibilisée.

[1] Comme il est d’usage dans les milieux non-monogames féministes en Espagne, l’autrice de cet article utilise le féminin de manière générique, c’est-à-dire qu’il s’adresse à tout le monde. NDT

[2] Trio ou trouple, par exemple – NDT

[3] « … ce concept est apparu dans les écrits scientifiques pour la première fois en 1969 dans la théorie de la paix élaborée par Johan Galtung. Cette théorie présente la violence comme l’écart entre une situation réelle et une situation potentielle, où les besoins de certains groupes ne sont pas comblés, alors que les ressources sont présentes de façon suffisante pour les satisfaire » in Analyser la violence structurelle faite aux femmes à partir d’une perspective féministe intersectionnelle de Catherine Flynn, Dominique Damant et Jeanne Bernard NDT https://www.erudit.org/fr/revues/nps/2014-v26-n2nps01770/1029260ar.pdf 

 

 

Je suis polyamoureuse et jalouse – Brigitte Vasallo

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La vague – Camille Claudel

Le hasard a fait que j’ai retrouvé cet article dans mes archives, en attente de traduction. Alors, oui, je publie dans un ordre non chronologique. Je l’avais trouvé intéressant à l’époque et je continue à le trouver intéressant. Le thème de la jalousie revient toujours lorsqu’il s’agit de polyamour. Il parait que cela se travaille, que cela se dépasse. Ce qui est certain c’est que cela est souvent douloureux et qu’essayer de l’éviter est un leurre.
Brigitte Vasallo faisait référence à cet article dans « Le polyamour, le nouveau miracle au pouvoir dégraissant ». que j’ai traduit et publié, au début de l’année.

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Il ne s’agit pas de quoi, mais de comment. Gérer la jalousie dans une relation non-monogame demande d’en prendre soin et d’avoir une authentique empathie.

Chères amies,

si je recevais un euro chaque fois que quelqu’un me dit « voyons, voyons, beaucoup de polyamour, mais à la fin, tu es jalouse comme tout le monde », je serais actuellement dans un paradis fiscal, où je pourrais cacher ma fortune immense.

Ou, comme raconte la rappeuse Bittah sur Twitter : « parler autant de polyamour, autant de polyamour, et à la fin … » c’est un véritable dard empoisonné. Cela revient au même que de parler de violence machiste et puis dire qu’entre les lesbiennes, il y a également de la violence ou critiquer une ophtalmologue parce qu’elle porte des lunettes. Beaucoup d’ophtalmologie, beaucoup d’ophtalmologie et à la fin …

Alors que je vais répondre à toutes celles qui me doivent cet euro : voyons si nous pouvons tirer au clair certaines choses. La jalousie n’est pas un choix. En fait, je crois bien qu’il n’y a pas une seule personne polyamoureuse qui n’est pas essayé de s’en débarrasser en faisant toute sorte de pactes, y compris avec le diable, afin de s’en libérer. Mais, malheureusement, cela ne fonctionne pas comme cela.

Je suis assaillie par elle, spécialement au tout début d’une relation, pas à la fin. Quand j’ai une relation qui a vécu, qui est toute cabossée, ma confiance en le fait que l’on s’en remettra augmente et je suis moins jalouse, je me fais moins de soucis.

Quand l’autre personne commence une relation, j’ai également plus tendance à avoir peur au début, que quand du temps est passé et tout est plus stable.

Quand la troisième personne est monogame, je me préoccupe bien plus, parce les dynamiques de confortement son plus dures qu’avec quelqu’un habitué à la collaboration et qui, à la fois, a d’autres personnes de qui prendre soin.

J’ai mis en place, ceci dit, une méthodologie que je comprends comme étant une série de lapins que je sors de mon chapeau, comme une magicienne. Une série de trucs de prédigestion qui font que je ne sois pas assaillie par la peur ou que cela arrive en moindre mesure.

La méthode d’ingénierie contre la jalousie

Je viens de découvrir avec The Jealousy Workbook de Kathy Labriola que mon système a même un nom. Il s’agit de la méthode d’ingénierie contre la jalousie. Le mauvais côté de la méthode c’est qu’il est nécessaire que tout le monde m’aide, et cela ne fonctionne pas toujours, mais je vais vous expliquer pourquoi.

La méthode consiste en le fait que, après 20 ans de relations non-monogames, on commence a bien en connaître les abîmes. Les abîmes de chacune sont particuliers, et ils ont à voir avec un tas de choses : nos traumas d’enfants, la famille, les relations passées, le caractère, les circonstances vitales et l’expérience.

Et les abimes changent également selon le moment : il n’y a pas de cartographie fixe. Quand on vit un bon moment vital, les abimes sont plus légers. Si je suis dans une passe délicate, tout devient très compliqué.

Pour que je puisse passer au-dessus d’un abîme sans m’écraser, j’ai besoin de quelque chose très simple : un pont. Et je sais bien que parfois les ponts ne fonctionnent pas. Si ces ponts se construisent, je les emprunte parfois en vacillant, accrochée à la rambarde et un peu tremblante, mais, en général, j’arrive à passer.

Mais ce n’est pas un truc infaillible : si je suis en pleine dépression, il n’y a pas pont qui vaille. Mais, il s’agit en fait d’une autre histoire.

Quand j’explique mon abîme à la personne qui est avec moi et, par extension, à la nouvelle personne qui est avec elle, il peut se passer deux choses :
– Qu’elles comprennent quel est mon abîme et qu’il faut y faire attention.
– Ou bien, qu’elles le voient à partir de leur propre perspective, leur histoire, leur passé, leurs peurs et leurs personnalités et qu’elles décident qu’il ne s’agit pas d’un abîme mais d’une flaque d’eau. Et que, par conséquent, cela ne vaut pas la peine d’établir un pont. Et, bien sûr, je tombe. Carrément. Ça remue tout mon passé familial, toutes mes histoires amoureuses, tout remue.

Et à partir de là, les personnes me regardent. Il est fort possible qu’elles me voient en train de me noyer dans un verre d’eau, et c’est là où se pointe la fameuse phrase : beaucoup parler de polyamour et regarde.

Mais ce que l’on ne comprend pas, ou que l’on n’a pas envie de comprendre, c’est que lorsqu’il s’agit de polyamour, ce n’est pas le quoi qui compte, mais le comment.

Et cela dit, si quelqu’un veut bien me filer un euro, je vous donne mon numéro de compte en message privé.

Polyamour néolibéral : ressers-moi une assiette de gambas. Brigitte Vasallo

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Cette semaine, Brigitte Vasallo revient sur le polyamour qui n’est ni un produit miracle, ni un produit de consommation.

Encore une fois, j’ai traduit quasiment tout de suite cet article, car c’est le genre de propos que l’on n’entend pas en France et qu’il faut vraiment diffuser largement. Le polyamour n’est pas la porte ouverte à tous les possibles, dans l’immédiateté. Ce sont des relations qui demandent à se construire dans la réflexion, dans le prendre soin, sinon les dégâts collatéraux sont énormes. 

L’article en espagnol, est ICI.

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Le polyamour est associé à la consommation et l’immédiateté, mais les relations polyamoureuses se construisent lentement. Sinon, nous parlons de monogamie.

Chères amies,

J’étais en train de réfléchir sur ce que j’allais vous raconter cette semaine lorsque j’ai reçu une notification m’indiquant que Olza m’a citée dans son blog [1]cette semaine et qu’elle se demande si en cette époque polyamoureuse le fait de construire une relation lentement, a encore du sens.

Ay, mon amie Olza, viens ici, je vais te raconter : à mon avis, et je te le dis après 20 ans de relations polyamoureuses, le polyamour ne peut que se construire lentement, c’est l’unique manière pour que ce soit vraiment du polyamour et qu’il soit réellement soutenable et durable.

Ce dont tu parles, c’est autre chose, ce sont des monogamies consécutives, qui en tant que telles, s’entrecroisent pendant un temps, jusqu’à ce que l’une d’elles ne tiennent plus le coup, soit parce qu’elle a décidé avec qui elle veut rester soit parce qu’elle ne supporte plus le triangle amoureux. Sans aucun doute, il y a des personnes qui appellent cela du polyamour, mais je pense qu’il faut y ajouter, en ce moment de l’histoire, un nom : c’est du polyamour néolibéral.  Mais tout n’est pas néolibéral dans le polyamour et tout ne se réalise pas à partir ou vers des pratiques néolibérales.

Amours en buffet à volonté, que ça marche ou pas

J’ai un exemple qui me plait beaucoup : ce sont ces buffets à volonté où tu vois des quantités énormes de nourriture présentées sur des plats et, sur les tables, il y a des choses un peu grignotées et abandonnées sans plus, pour être remplacées par d’autres et on réalise que personne ne va pouvoir manger toute cette nourriture et, si elle le fait, elle va avoir une indigestion gigantesque. Mais la bouffe est là, disponible. Elle nous donne la sensation que nous ne pouvons pas faire autre chose que la consommer.  Il y a même cette idée que cela est une liberté, ce qui est un non-sens, parce que si nous ne pouvons pas éviter de vouloir manger, où est la liberté ?

Bref, avec les amours et le polyamour, c’est la même chose : on démarre au quart de tour parce que tout à coup c’est possible : waouh ! Et alors, il faut tout consommer, tout, tout, tout. Parce que cela devient possible et on ne sait pas quoi faire de cette possibilité.

Ce qui n’est jamais précisé, c’est qu’il est également possible de ne pas le faire. Même plus, ce que dont on est en train de prendre conscience, c’est que cette fièvre de consommation est monogame, elle n’est pas polyamoureuse.

Pourquoi ? Parce que la monogamie nous a appris que, quand nous sommes en couple, si quelqu’un.e nous plait, il faut être avec cette personne, parce que le désir doit se concrétiser en quelque chose et que l’amour qui n’est pas correspondu n’est pas une joie, mais un malheur. Vous réalisez : penser qu’aimer quelqu’un.e puisse être un malheur, est un malheur en lui-même.

En monogamie, le désir est le début de quelque chose, ce n’est jamais quelque chose par soi-même. Et j’ajoute ici que la culture du viol a un pied dans la place.

Donc, si avec le polyamour, Nous ne revoyons pas avec précaution nos bases monogames, Nous continuons dans le même schéma : quelqu’un nous plait, nous allons vers cette personne, que ça soit le bon moment ou pas, que ce soit une histoire qui tienne la route ou pas, etc. Et on y va : la majorité des histoires polyamoureuses finissent pas être cela, des monogamies consécutives qui s’entrecroisent pendant un certain temps jusqu’à ce que quelqu’un se barre.

Et si le désir était quelque chose de beau en soi ? Et s’il n’était pas nécessaire de faire toute une histoire chaque fois que nous éprouvons du désir ? Et si cela pouvait être plus simple et que nous pouvions dire à quelqu’un.e « je te désire » et que l’autre personne pouvait nous répondre « oh, c’est beau » et rien de plus, sans que le désir soit une proposition, ni une attente, ni rien de plus que du désir ? Imaginez-vous un monde ainsi? Et bien, c’est le monde polyamoureux que certaines imaginons. Nous sommes peu nombreuses, mais nous existons.

Et oui, comme tu le dis si bien, moi aussi je suis fatiguée. Je suis fatiguée d’être un terrain d’expérimentation, de mettre mon corps au service de l’auto-apprentissage du polyamour et finir toute cabossée dans le caniveau et brisée à tout bout de champ.

Alors je demande aussi de la lenteur. Je réclame de réfléchir, je réclame de prendre soin et je suis en train d’apprendre, t’imagines, à 44 ans, à poser des limites qui me fassent du bien.

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[1] Dans les lignes qui suivent Brigitte parle d’un article de la psychiatre Ibone Olza, sur un psychiatre espagnol, qui 10 ans après avoir commis un féminicide, exerce aujourd’hui en libéral. Je ne les ai pas traduites, car hors contexte francophone, mais il m’a paru important de signaler le fait.

Le polyamour, Le nouveau miracle au pouvoir dégraissant – Brigitte Vasallo

no funciona

Depuis l’an dernier, Brigitte Vasallo a une rubrique hebdomadaire dans un magazine espagnol de psychologie positive : « Mente Sana ».

Ces derniers temps, elle a écrit sur la dépression et sur le fait que, bien que polyamoureuse, elle est jalouse.

Il m’a paru intéressant de traduire son dernier article car, avec humour, elle mentionne un fait essentiel : le polyamour n’est pas un produit miracle, ce n’est pas la porte ouverte vers tous les possibles, ce n’est pas juste la possibilité d’aimer ou d’avoir des relations sexuelles et affectives avec plusieurs personnes et de s’organiser grâce à un agenda électronique. C’est bien pour cela que ça ne fonctionne pas pour beaucoup, que ça génère des dégâts psychologiques ainsi que des maltraitances.

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Chères amies,

J’allais commencer l’année en écrivant une série d’articles sur la dépression, mais mes chèfes m’ont dit que ça commençait à bien faire avec la tristesse et qu’il serait bon que j’écrive quelque chose de plus marrant maintenant.

Alors, je leur ai proposé d’écrire sur le polyamour.

Et elles m’ont dit oui.

Et cela m’a amusée que quelqu’une puisse penser que le polyamour soit un thème plus amusant que la dépression.

J’ai pensé en moi-même : seule une personne monogame peut avoir cette idée. Mais je n’ai rien dit et j’ai commencé à écrire.

Le polyamour, ça ne fonctionne pas ! (et ça ne devrait pas fonctionner)

Il y a quelques semaines, je vous ai dit que si je recevais un euro chaque fois que quelqu’un me disait « voyons, voyons, beaucoup de polyamour, mais à la fin, tu es jalouse comme tout le monde », je serais actuellement dans un paradis fiscal, en train de savourer un daiquiri et de vivre une vie de folie, mais en positif (car la vie de folie, en négatif, c’est mon truc avec la dépression, mais comme je ne peux pas vous en parler, etc. …).

Je suis polyamoureuse et je suis jalouse.

Bon, allons droit au but : si à cet euro j’ajoutais un autre euro chaque fois que j’ai entendu dire que « le polyamour ça ne fonctionne pas », je serais actuellement la Bill Gates du polyamour et je me consacrerais à la philanthropie. Je donnerais des millions d’euros pour cloner MaThérapeute© pour qu’elle puisse nous recevoir toutes et nous transformer en personnes avisées, très avisées.

Vous dites que le polyamour ça ne marche pas. Ben oui, évidemment, que ça ne fonctionne pas. D’ailleurs, cette phrase est à la base du fait que ça ne fonctionne pas. Parce que cette manière de penser l’amour est en elle-même monogame, mais je vous parlerai de cela un autre jour.

Aujourd’hui, nous allons nous concentrer sur le fait que le polyamour, mes chéries, n’est pas une machine distributrice de sodas ou un ascenseur. Le polyamour n’est pas un truc auquel il est possible de faire « reset », ou de lui donner des petits coups, de ceux qui font que quelque chose remarche alors que c’était en panne.

Le polyamour ne fonctionne pas : il faut le faire fonctionner. Et c’est là que tout est foutu d’avance.

Le polyamour, le nouveau miracle au pouvoir dégraissant

Il y a eu un moment, dans nos vies, où nous avons cru que le polyamour c’était comme dire « abracadabra ». On claque des doigts et le voilà. Fini les mauvais trips, plus de jalousie, plus de peurs, parce que toi, ma compagne, tu as trouvé le po-ly-a-mour, le nouveau produit miracle au pouvoir dégraissant.

Donc, tu y vas à fond dans le miracle et en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire, tu as le cœur blessé ou tu blesses celui des autres et tu dis partout que « ça ne fonctionne pas ». Tu te mets même à écrire des articles : j’en ai lu quelques-unes qui déversent une quantité incroyable de rage monogame parce que ce truc ne fonctionne pas.

Vous imaginez quelqu’une en train d’écrire des articles sur « le féminisme ne fonctionne pas » parce que pour elle ça n’a pas marché ? Ben, c’est exactement ce que nous faisons avec le polyamour. Au lieu de nous mettre à réfléchir afin de savoir ce que nous avons raté et comment fonctionne cette histoire de structures [1], nous disons que c’est la faute du polyamour, comme si c’était un monsieur assis quelque part ou comme si c’était un dieu, ce qui est très confortable pour jeter la faute sur quelqu’un.

Le fait est que le polyamour n’est pas une formule magique, ce n’est pas quelque chose qui existe : c’est une proposition, un horizon, un imaginaire à construire. Dire que tu commences une relation polyamoureuse c’est prendre l’engagement d’en créer les conditions qui feront que la multiplicité amoureuse sera possible sans que personne ne meure pendant l’essai.

J’aime comment le philosophe Emmanuel Levinas imaginait la liberté. Il disait plus ou moins que la liberté c’est se créer les conditions d’être libre.

Il en va de même avec le polyamour : c’est créer les conditions pour être polyamoureuse. C’est générer un espace relationnel pour pouvoir l’être.

Le polyamour, tout comme la liberté, ce n’est pas une idée, mais une mise en pratique. Et si la mise en pratique polyamoureuse ne fonctionne pas, il faut changer de pratique, sans plus et arrêter de rejeter la faute sur l’illusion de nos incapacités amoureuses.

Pour finir, je vous laisse cette idée en passant : le polyamour n’est pas obligatoire. Si réellement ça ne fonctionne pas avec vous, keep calm et passez à autre chose, car nous souffrons déjà suffisamment comme ça, sans avoir à nous compliquer la vie encore plus avec ça.

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[1] Je vous invite à lire, à ce sujet, l’article de Coral Herrera Gomez : Ce n’est pas toi, c’est la structure : déconstruction de la polyamorie féministe.

 

Les dangers du polyamour et les « féminimacs » – Paula Huma González

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Ilustration: Lumi Mae – https://reginanavarro.blogosfera.uol.com.br/2016/08/06/da-monogamia-ao-poliamor/?cmpid=copiaecola

Pikara Magazine est une revue digitale féministe espagnole. Cet article s’inscrit dans la section de publication libre de Pikara, dont l’objectif, comme son nom indique, est de promouvoir la participation des lectrices et les lecteurs. 

L’article original est ICI.

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Il arrive, très souvent, qu’un grand nombre d’attitudes machistes se retrouvent, dans des espaces féministes mixtes, dans lesquels les femmes, nous devrions nous sentir plus à l’aise et tranquilles, qu’ailleurs. Quand le polyamour, dans ce même espace féministe, rencontre le machisme, cela peut finir très mal. Il en est ainsi parce que nous ne voyons pas venir les féminimacs (nom donné, en Espagne, à un homme qui se dit féministe, mais derrière qui se cache un machiste) et ils se permettent des comportements (dans un réseau affectif polyamoureux, régit par leurs privilèges), que nous qualifierons immédiatement de machistes dans une ambiance non féministe. Combien de fois nous nous sommes trouvées embarquées [1] dans un réseau affectif polyamoureux dans lequel, comme par hasard, il y a un homme central et ce sont les femmes qui circulent autour ? Une relation polyamoureuse peut très bien se passer si tant est que tout le monde prenne soin des autres, qu’il y ait une bonne communication entre tout le monde et que la relation soit horizontale [2].

Au sujet de la communication avec l’autre, bien plus de facteurs entrent un jeu, dans une relation polyamoureuse, que dans une relation monogame. Parmi eux, deux éléments très importants : il n’existe pas de références culturelles pour les relations polyamoureuses et ce type de relation peut faire naître un bien plus grand nombre d’insécurités qu’une relation à deux. Cependant, je vais spécialement faire référence au premier facteur. C’est ainsi que, souvent, nous partons de zéro dans la construction de ces réseaux affectifs. Nous avons juste quelques livres, des articles ou des expériences racontées par un certain nombre de personnes. De plus, comme il s’agit de relations hors normes, il y a une terrible méconnaissance sur la façon comment il est possible de créer des relations saines dans la configuration polyamoureuse. La meilleure manière de résoudre ce souci est d’avoir une très bonne communication entre tout le monde et cela ne signifie pas, à mon sens, d’uniquement exprimer ses insécurités, sensations et impressions. Je pense qu’il est également très important de communiquer à l’autre quelles sont nos intentions dans la relation. C’est ainsi que je souhaite reprendre l’idée de Thomas A. Mappes au sujet du consentement volontaire et informé [3]. Il part de l’idée qu’ un échange fluide d’informations est nécessaire pour ne pas utiliser une personne sexuellement. C’est ainsi que, dans les relations polyamoureuses, afin de ne pas tomber dans une utilisation sexuelle des autres personnes, il est nécessaire de communiquer ses intentions, qu’il s’agisse d’une relation sexuelle occasionnelle ou une relation sexo-affective prolongée.

Le thème du “prendre soin » [4] est intimement lié avec celui de la communication, car communiquer c’est également prendre soin. Chaque personne est différente, et si nous en tenons compte au moment d’établir des relations polyamoureuses, nous aurons aussi à l’assimiler en prenant soin de ces relations. Les personnes avec qui nous établissons des liens sont différentes de nous et différentes entres elles, ce qui fait que chacune aura besoin que l’on prenne soin d’elles de manière différente. La communication est indispensable, afin de connaître leurs attentes dans la relation, de savoir de quelle manière elles souhaitent que l’on prenne soin d’elles, comment elles se sentent, comment sont leurs rythmes, ce qu’elles aiment ou pas, comment elles pensent s’investir dans la relation, etc. Il est également nécessaire d’expliquer ce dont on a soi-même besoin, nos impressions, ce que l’on peut apporter ou pas, ce que nous aimons ou pas. Je comprends aisément que cela ne soit pas facile et d’autant plus que l’on nous a toujours dit que les sentiments sont quelque chose d’intime et de privé qu’il nous faut les garder pour nous. Même ainsi, c’est vraiment quelque chose qu’il est nécessaire de travailler afin de nous déconstruire et la meilleure manière d’y arriver, c’est avec un entourage sûr, avec des personnes qui nous transmettent précisément cela : un sentiment de sécurité.

Finalement, en ce qui concerne l’horizontalité, je voudrais apporter une petite note avec une citation du livre « L’insoutenable légèreté de l’être », dans lequel, Tereza (une des protagonistes) raconte un rêve à Tomas (avec qui elle a une relation ouverte), où il est présent. Ce rêve pourrait décrire parfaitement ce qui m’est venu à l’esprit alors que je vivais une relation polyamoureuse très mal gérée, dans laquelle l’homme se trouvait au centre et décidait de la destinée de chacune des femmes. Et c’est dans ce genre de configuration que peuvent surgir la grande majorité des problèmes :

« C’était une grande piscine couverte. On était une vingtaine. Rien que des femmes. On était toutes complètement nues et on devait marcher au pas autour du bassin. Il y avait une corbeille suspendue sous le plafond, et dedans il y avait un type. Il portait un chapeau à larges bords qui dissimulait son visage, mais je savais que c’était toi. Tu nous donnais des ordres. Tu criais. Il fallait qu’on chante en défilant et qu’on fléchisse les genoux. Quand une femme ratait sa flexion, tu lui tirais dessus avec un revolver et elle tombait morte dans le bassin. A ce moment-là, toutes les autres éclataient de rire et elles se mettaient à chanter encore plus fort. Et toi, tu ne nous quittais pas des yeux ; si l’une d’entre nous faisait un mouvement de travers, tu l’abattais. Le bassin était plein de cadavres qui flottaient au ras de l’eau. Et moi, je savais que je n’avais plus la force de faire ma prochaine flexion et que tu allais me tuer ! » [5]

Comme nous avons pu voir avant, la communication, le « prendre soin » et l’horizontalité sont les trois piliers du polyamour et ils doivent avoir lieu en même temps. Quand je parle d’horizontalité, je fais référence au fait que les différentes parties intégrantes de la relation doivent être dans le même situation et il ne peut pas y avoir une asymétrie de soins ou d’information. Peut-être que c’est l’aspect le plus compliqué, car il implique le besoin de se retrouver dans une situation équilibrée par rapport au reste des intégrantes du réseau affectif polyamoureux, mais il est vraiment nécessaire.

Pour arriver à cette horizontalité, nous devons prendre en compte un certain nombre de choses. Pour commencer, le patriarcat. Cela nous échappe parfois : le polyamour doit absolument inclure une perspective de genre. Nous ne pouvons pas penser que, dans une relation polyamoureuse, les hommes et les femmes sont au même niveau. Les hommes hétérosexuels ont toute une série d’attitudes et de comportements machistes bien ancrés et, même s’ils faisaient un grand travail de déconstruction, il leur serait bien difficile de changer. C’est ainsi que, dans un réseau affectif polyamoureux, il est très facile que l’homme, avec ses privilèges, se retrouve au centre et choisisse avec qui il couche et avec qui non, pendant que les femmes adoptent une attitude soumise et passive. Que se passe-t-il, alors, aves les « féminimacs » Voici la situation la plus préoccupante, car leur manière de faire peut être tellement subtile, qu’en ce qui concerne le polyamour, ils font faire le célèbre « mansplaining [6] », « en prenant les rênes de la relations » avec l’excuse que c’est eux qui savent et agissant ainsi de manière paternaliste et privilégiée.

L’autre problème c’est que les femmes ont également, comme les hommes, intériorisé certains comportements machistes. On nous a enseigné, depuis toujours, des attitudes comme la soumission à l’homme, ou la culpabilité … Et ceci joue vraiment beaucoup en notre défaveur, car bien des problèmes dans ce type de relations viennent de la jalousie et si ces problèmes ne sont pas bien gérés, il n’y a plus d’horizontalité.

Il faut faire attention avec les situations comme celle dont je viens de parler, où l’homme est au centre d’un axe central autour duquel gravite le reste des femmes. Car il peut manipuler les femmes de manière consciente ou inconsciente et c’est ainsi que la femme finira par se sentir coupable d’être jalouse des autres femmes, quand en réalité cette jalousie est probablement le fruit d’un manque de communication et d’une accumulation d’insécurités provoquées par l’homme lui-même.

Un autre aspect à prendre en compte c’est celui des liens émotionnels et c’est bien la part qui m’est la plus douloureuse. Nous devons être très prudentes et ne pas nous relâcher quand nous souhaitons avoir des relations sexo-affectives avec un homme. Nous ne devons, à aucun moment, enlever nos “lunettes violettes », celles que nous mettons lorsque nous apprenons ce qu’est le féminisme, parce que lorsque nous avons une relation avec n’importe quel homme, il va reproduire des comportements machistes, même implicites.  Le fait d’avoir un lien émotionnel, dans le cas d’une relation sexo-affective, peut faire que nous nous voilons la face et que nous n’arriverons pas à voir ces attitudes machistes.

Pour finir, il n’y pas de formule pour éviter qu’un réseau affectif polyamoureux se transforme en quelque chose de nocif et toxique mais, tout au moins, nous pouvons savoir d’où viennent les dangers que nous pouvons rencontrer, afin d’essayer de les éviter. De plus, il est indispensable de ne pas oublier la position de privilège qu’ont les hommes hétérosexuels, pour envisager d’élaborer, comme je l’ai dit auparavant, une bonne pratique du polyamour avec une perspective féministe.

[1] Comme il est d’usage dans les milieux non-monogames féministes en Espagne, l’autrice de cet article utilise le féminin de manière générique, c’est-à-dire qu’il s’adresse à tout le monde.

[2] Non hiérarchique (NTD)

[3] Thomas A. Mappes – J. S. Zembaty (eds.), Social Ethics. Morality and Social policy, N. Y., McGraw-Hill, 1987

[4] Pour la notion de « prendre soin », ou « cuidados » en espagnol ou « care » en anglais, voir le paragraphe « Prendre soin et le sens de cette expression » dans l’article de Natàlia Wuwei : « Après avoir rompu avec la monogamie » https://nonmonogamie.wordpress.com/2017/02/21/apres-avoir-rompu-avec-la-monogamie-natalia-wuwei/

[5] Insoutenable légèreté de l’être – pourlhistoire.com : file:///C:/Users/User/Downloads/insoutenable.pdf

[6] Le mansplaining désigne la situation où un homme (en anglais man) se croit en devoir d’expliquer (en anglais explain) à une femme quelque chose qu’elle sait déjà, généralement de façon paternaliste ou condescendante. Wikipédia