Un homme polyamoureux avec conviction et éthique : ce serait comment? Diana Marina Neri Arriaga

poliamor_web
lustration de Nuria Frago pour Pikara Magazine

L’article est paru sur le blog totamor, au mois de décembre 2016. J’ai tout de suite demandé l’accord de l’autrice pour le traduire et elle l’a donné rapidement. J’aurais vraiment aimé pouvoir le faire avant, mais toute traduction et écriture d’articles est réalisée sur mon temps libre et, ces derniers mois, puisque j’ai suivi une formation en thérapie féministe à Barcelone (un week-end par mois, pendant 3 mois), les jours et les semaines ont filé à toute vitesse. 

Ma lecture de cet article est qu’il ne s’agit pas d’une injonction à devenir le MPP (Mec Polyamoureux Parfait — clin d’œil à la PPP, Personne Polyamoureuse Parfaite), mais bien d’une invitation à s’interroger sur ce que cela signifie d’entrer en relation avec une femme non monogame (polyamoureuse) et féministe. Qu’il ne s’agit pas de juste « d’ouvrir son couple », de « se dire féministe et polyamoureux », mais de réellement se poser toute une série de questions et d’envisager les relations autrement qu’à travers le prisme patriarcal. [NDT]

http://totamor.blogspot.com/2016/12/como-seria-un-varon-poliamoroso-con.html

Traduction : Elisende Coladan

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Récemment, je partageais sur Facebook, avec des copines très sympas, la conversation que j’ai eue avec un attachant compagnon de vie. Nous étions arrivées, une fois encore, à la conclusion non précipitée, mais probablement avec un préjugé, qu’il était quasiment impossible de connaître un homme polyamoureux en ce qui concerne la conviction et l’éthique. Car cela implique, avant tout, de renoncer aux privilèges patriarcaux, qui peuvent même augmenter avec une vie polyamoureuse.

Quand je lis comment se présentent les hommes dans un groupe « poly » sur Facebook, je lis le même discours réchauffé sur leur style de vie, les envies d’ouvrir leur monde, de ne plus mentir, de connaître des filles et/ou des couples et ainsi de suite… Je ne veux pas dire que c’est bien ou mal, mais je ne vois pas d’hommes qui essaient, au minimum, de se poser la question de l’hégémonie de leur masculinité, qui s’interrogent sur les relations de pouvoir et tout ce que cela signifie. Qui se demandent ce qu’est réellement l’amour, ce que ça veut dire être en couple et bien d’autres questions… Par contre, (ah, ça oui !), j’en vois beaucoup qui essaient de draguer avec leurs likes ou qui écrivent des commentaires qui montrent combien ils ignorent tout du féminisme.

Cela fait plus de dix ans que je vis la proposition politique du polyamour et que j’y réfléchis (que j’envisage aujourd’hui plutôt comme un « contre-amour » [1]). Je peux compter sur les doigts d’une main ceux qui travaillent à détruire les leurres de la virilité et font leur boulot de déconstruction patriarcale, ceux qu’on peut vraiment considérer comme des alliés

Face à cette constatation, une copine me demandait, avec acuité : un homme [2] polyamoureux avec conviction et éthique, ce serait comment ?

Voici ma réponse que je partage aujourd’hui publiquement :

Pour commencer, c’est plutôt complexe d’avoir à établir un « profil » d’homme polyamoureux avec conviction et éthique. D’abord, parce que je ne suis pas un homme et comme je n’ai pas leur corps, et que je n’ai été élevée en tant qu’homme, je ne peux pas me mettre dans leur peau. Cependant, ce que je peux me permettre, c’est de parler du type d’homme avec lequel j’aimerais pouvoir avoir une relation affective en tant que femme féministe.

[Je ne sais pas trop comment nommer les masculins. Le mot « homme » ne me plait pas. […] Personnellement, en général, je ne fais pas référence aux masculins, au quotidien, je choisis de leur demander comment ils souhaitent être appelés et, au-delà des pronoms, j’apprécie de les connaitre en tant que Manuel, Carlos ou Ramón, par exemple.] Une personne considérée socialement comme masculine (de manière indépendante de ses organes génitaux).

Je suis intéressée par celui qui désobéit et encore plus si cette désobéissance est en relation avec son propre genre, c’est-à-dire s’il s’en fout pas mal si on l’appelle « gay », « putain », « homo », s’il n’est pas « intéressé » par l’idée d’avoir à « sauver » sa masculinité, mais s’il interroge de manière précise tous les imaginaires sociaux qui accompagnent l’étiquette « homme », « masculin », « mec » et connexes. S’il ne fait que les assumer sans se poser de questions, avec tout l’imaginaire associé au patriarcat que cela comporte, alors, il nous sera impossible de faire équipe et d’avancer ensemble. Qu’il renonce à se voir comme un chevalier, comme un prince charmant ou comme n’importe quelle image du même acabit, qu’il renonce à toutes les catégories de genre qui le nomment avec une vision androcentrique, qu’il se cherche et qu’il cherche, et qu’il ne reste, jamais, dans une zone de confort.

Qu’il reconnaisse qu’il a été éduqué avec des privilèges qui l’ont mis au centre de la pensée et que, par conséquent, il fasse un travail exhaustif pour questionner tout ce qu’on lui a présenté comme étant normal, naturel et nécessaire. Qu’il ne lutte pas pour avoir le beau rôle, qu’il soit plus à l’écoute, qu’il parle sans en imposer, sans enseigner, sans s’approprier la parole, mais en la partageant. Qu’il cesse catégoriquement d’être le complice des autres hommes, avec leurs blagues, leurs commentaires ou leurs bruits de couloir, qu’il établisse son propre positionnement, même si cela implique de ne plus être d’accord avec sa famille ou ses potes machistes (si tu es de ceux qui « par jeu » acceptent les blagues sur « les filles », « les putes », « les salopes » et d’autres terribles clichés sexistes, pars, éloigne-toi immédiatement).

Qu’il questionne l’exercice du pouvoir qui lui a était enseigné à partir de l’hétérosexualité (ici entendue comme régime politique) non seulement en tant qu’exercice de rencontre érotique et affective mais aussi comme un entrelacs social et idéologique. Qu’il ose explorer son corps. Par exemple, avant de demander à avoir du sexe anal, qu’il partage d’abord son cul (quel délice de jouer avec un « strap-on ») et qu’il en comprenne le plaisir, qu’il ose explorer ses sensations et qu’il sache tisser une connivence érotique pour vivre des moments partagés, en se posant la question du désir colonisé (s’il a des soucis avec les poils aux aisselles, les chairs abondantes ou s’il n’arrête pas de parler d’un « corps de rêve », alors ouste : je ne veux rien avoir à faire avec lui).

Qu’il lutte contre ses peurs, ses colères, ses insécurités, qui se traduisent en démonstrations de contrôle (parfois de manière subtile, d’autres contendants, mais toujours violents, toujours cette violence), où il demande des certitudes, établit des « hommenismes » de vigilance contre sa « partenaire » au « nom de l’amour », qu’il jalouse, conquière et séduit. Qu’il se rendre compte des dialectiques du maître et de l’esclave (selon Hegel) qui entrent en jeu dans les relations actuelles et qu’il en questionne la provenance. Qu’il ne « vende » pas et ne me « vende » pas du rêve et remette tout à un hasard métaphysique. Si un homme utilise dans son champ lexical les termes « conquérir », « séduire », « je l’ai prise », « je l’ai draguée », « elle m’a envoyé dans la « friendzone » » etc, sans se poser la question de leurs implications idéologiques, il est temps de dire adieu et rapidement.

Qu’il lise, lise beaucoup, non pas afin d’arriver à être un « mec progressiste de type intellectueloïde », mais qu’il s’autorise à bien placer historiquement les différents discours qui soutiennent la pensée amoureuse. Qu’il comprenne le discours sur le pouvoir de « l’amour », sur les débuts du mariage, les implications de la monogamie et le couple, les complexités de la famille nucléaire. S’il commence par dire qu’il recherche « sa moitié », qu’il se sent seul ou qu’il aimerait se sentir complet, je pars en courant. Je suis intéressée par un compagnon avec qui partager tous nos manques, nos doutes et nos incertitudes. Je ne souhaite pas qu’on me donne, ni je ne souhaite donner de la stabilité, mais je veux de la réflexion partagée. Je ne veux pas d’homme féministe (ils ne peuvent pas l’être) mais d’un allié.

Qu’avant de nous donner « des titres nobiliaires de possession » et de les défendre devant le monde entier : « ma copine », « ma fiancée », « ma femme », « ma », « ma », « ma »… nous soyons compagnons, amis, complices et par la même notre vie commune sera faite de joie, de fraicheur, de pactes, d’accords à court ou moyen terme. Que nous essayions, que nous cherchions, que nous inaugurions des formes effectives de communication, que nous travaillions ensemble face aux suppositions, contre les vices du « je sais bien de quoi tu parles… » et tout ce qui use les relations. De la créativité, beaucoup de créativité. L’amitié est un exercice politique qui a bien des coins et des recoins à explorer.

Qu’il ait sa propre vie, ses ami.e.s, ses envies, ses actions en tant que personne singulière. Qu’il n’ait pas besoin de moi, qu’il ne m’idéalise pas, qu’il ne me transforme pas en « la femme de ses rêves », qu’il me respecte, qu’il se respecte et construise sa vie pour lui et avec lui. Nous nous accompagnons, nous ne nous possédons pas. Nous sommes des personnes autonomes et libres, et non pas de la glu.

Qu’il détruise ou déconstruise les rôles de genre. Qu’il écarte les jeux de compétitivité, de hiérarchie, du pseudo dilemme émotion/raison. S’il ne voit pas les relations de manière horizontale, je n’entre pas dans sa vie. Décolonisons, s’il-te-plait !

Qu’il soit partant pour établir des accords de communication, d’engagement et d’honnêteté. Non pas d’une honnêteté forcée ou de confessionnal, mais faite d’un bonheur qui se sent et qui se pense. Et oui, cela lui coûtera, très certainement, de lâcher prise. Nous sortons de très nombreuses années, de siècles de « jen’aipasbesoindeparler, jenepartagepasmesémotions », c’est pour cela que sa vulnérabilité, sa mise à nu, doivent être radicales. Un travail conjoint de dé-romantisation de tout ce que nous pensons exact et unique.

Que notre engagement ne soit pas seulement de prendre soin l’un de l’autre, dans le sens de « faire attention à l’autre », mais de prendre également soin de la relation. Ce qui implique que, si l’un des deux a une autre relation, il y ait des accords simples et basiques pour gérer les émotions, les sentiments qui se sont établis. Je ne demande pas de la compersion ou de la compréhension instantanée, je ne demande pas que l’on m’accompagne à mon rythme, mais je souhaite des initiatives pour soulager la douleur (comprendre la culpabilité et la souffrance comme des émotions issues de l’inconscient de la société patriarcale). Je veux et je donne une écoute active, je veux et je donne de la transparence.

À partir de cette perspective, si tu souhaites entrer en polyamour (même si je te suggère de bien faire attention et de ne pas le voir comme une panacée universelle) et tu es né dans un corps d’homme, je te suggère de passer en revue toutes les notions de renoncement, de questionnement et de désobéissance.

Un pari qui est quasiment impossible si tu conserves tous tes privilèges.

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[1] L’autrice utilise cette expression (qu’elle explique dans cet article en espagnol), car elle considère l’amour comme une catégorie politique, culturelle, de genre, classe et ethnie.

[2] J’ai traduit « varón » par « homme ». Mais, en fait, en français, il n’y a pas d’équivalent, car ce mot veut dire, selon les contextes : « homme », « garçon » ou « mâle ». J’aurais pu choisir « mâle », mais je trouve que la traduction en espagnol en est plutôt « macho » que « varón ».

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