Le droit de regard (La potestat). Pere Picornell (Amors Plurals)

Foto d'un cartell on hi posa "Amar no es amarrar"
Photo d’un panneau où l’on peut lire « aimer ce n’est pas attacher ». Droits d’images d’aninoman.se, sous licence CC BY-NC-ND 3.0

Pere Picornell fait partie du collectif Amors Plurals (qui a organisé les premières Jornades d’Amors Plurals en décembre 2015 et va organiser très bientôt les deuxièmes). C’est sur leur blog qu’il a publié cet article (http://amorsplurals.cat/2016/07/27/la-potestat/) dont la teneur m’a paru très intéressante, notamment parce qu’il y définit des termes ou des concepts souvent utilisés lorsqu’il s’agit de parler de relations non monogames.

Si j’ai bien compris, il s’agit du premier article d’une série qu’il est en train d’écrire, et sera publiée ultérieurement, puisqu’il est en processus d’écriture et de relecture.

N.B. : Pere est le premier homme dont je publie les écrits sur ce blog. Il est aussi le premier homme (dans mes cinquante et quelques années de vie) que j’ai entendu (lors des Jornades d’Amors Plurals) dire à un autre homme, qui prenait un peu trop la parole, quelque chose du genre : « nous avons la parole dans la plupart des espaces. Merci de ne pas la monopoliser ici et de laisser également les femmes s’exprimer. » Un moment clé et inoubliable. À mon sens, signe d’un changement profond, même s’il ne s’agit encore que de la part d’une minorité.  (J’ajoute aujourd’hui, en mars 2021, que je ne suis plus aussi « admirative » que je l’étais il y a 6 ans. J’ai vite compris qu’il pouvait s’agir aussi d’une stratégie pour passer pour un « homme féministe », ce qui apporte plein de bénéfices.)

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Le droit de regard [1]

De Pere Picornell, 27 juillet 2016

Traduction : Elisende Coladan [2]

Je n’ai pas de relations non monogames consensuelles. J’ai simplement des relations qui n’ont jamais été fermées. Je n’ai aucune idée de comment on fait pour ouvrir des relations, car je n’ai pas à le faire : moi, ce que je n’accepte pas, c’est l’idée de me retrouver, à un moment donné, dans une relation fermée à cause de la pression de quelqu’un ou d’une norme.

Fonctionner sans droit de regard sur la vie intime des autres signifie abandonner l’idée de « permettre aux personnes avec qui tu es en couple d’avoir la liberté d’avoir d’autres relations » pour une autre : « qui suis-je pour dire à une autre personne ce qu’elle doit faire ou arrêter de faire dans sa vie ?»

Je pense que le fait que nous ressentons comme acceptable et saine la dynamique selon laquelle des personnes ont un droit de regard sur la vie sentimentale, affective et sexuelle d’autres personnes, fait partie de l’héritage du système monogame.

Et cette idée est si normalisée que, si on n’arrive pas à accepter que la personne avec qui on est en couple ait ce pouvoir sur nous, cette résistance est perçue comme une agression.

Dans ce cas : comment prend-on soin [3] de l’autre ? Que se passe-t-il avec l’engagement ?

J’ai reçu des feedbacks sur des articles que j’allais publier, qui m’ont fait constater à quel point il est courant d’associer le droit de regard à la présence/absence/qualité du système de care (prendre soin) et d’engagement dans nos relations. Alors qu’il n’en est rien !

Dès le départ, j’ai préféré éclaircir ce point, afin d’éviter d’être lu avec cette idée précise en tête et qu’arrivé à la fin, on se rende compte qu’il ne s’agissait pas de ce à quoi on pensait.

L’article [« que vous êtes en train de lire » — NDT] a pour propos de dénoncer le fait que certaines personnes peuvent se sentir légitimes en voulant avoir une autorité sur la vie intime d’autres personnes.

C’est vrai que si l’on pousse le raisonnement, on en arrive au point où il est difficile de dire comment ce qu’une autre personne fait de sa propre vie intime peut nous toucher, et de décider quels sont les points sur lesquels nous avons, ou pas, un droit de regard. C’est pour cela que j’ai écrit un texte centré sur des exemples où il est difficile de savoir si le droit de regard que nous voulons avoir est légitime ou pas. C’est ainsi que nous verrons combien la frontière est floue et que chaque situation a son propre monde.

Entre-temps, je vous recommande cet article, que j’aimerais traduire, mais qui, pour le moment, est en anglais. Il y est question également du droit de regard (entitlement) https://medium.com/@version2beta/relationship-anarchy-and-consent-a2d675d76c96#.usul77yug

Je vais définir, éclaircir et contextualiser [« les mots et expressions suivants » — NDT].

Relation 

À chaque fois que j’utilise le mot « relation », il s’agit de n’importe quelle relation : des connaissances, des ami.e.s, qui que ce soit. Il est important de le comprendre ainsi et ne pas sous-entendre que je fais référence à des relations de couple. Je serai spécifique chaque fois que je me réfèrerai au couple.

Droit de regard

Mon idée est d’utiliser cette expression dans son sens le plus ample. En anglais, il s’agit du mot « entitlement », ce qui peut vous aider à mieux comprendre où je souhaite en venir. Je parle de ce « droit de regard assumé », dans le sens où il est considéré, par sous-entendu, comme légitime d’intervenir et de contrôler ce que fait, ou ne fait pas l’autre dans sa vie intime. Il s’agit donc de pouvoir limiter, négocier ou même mettre son veto sur la façon dont l’autre peut avoir des relations et comment elles doivent être.

Consensus

Faire quelque chose par « consensus » signifie que l’on est arrivé à un accord et que, par conséquent, les parties impliquées l’acceptent.

Il est possible d’arriver à un « consensus » sur des points sur lesquels toutes les parties ont un droit de regard. Par exemple : si, en prenant un café avec notre voisin, il nous explique qu’il veut peindre sa chambre en vert, on ne peut pas lui demander un « consensus » sur la couleur qu’il va choisir. On n’a aucun droit de regard sur cet aspect, donc il n’y a pas de consensus, ni de raison pour qu’il y en ait un.

S’il nous passait par la tête l’idée de lui demander ce consensus, il serait normal qu’il nous envoie balader et qu’il décide de faire ce qui lui chante avec sa chambre.

De plus, notre demande de consensus impliquerait implicitement que nous considérons avoir un pouvoir de décision sur les couleurs des murs de sa chambre. Si on considère que ce pouvoir n’est pas éthique, essayer de l’exercer serait une agression.

Imaginons que, deux fois par semaine, nous dormons dans la chambre de ce voisin. Cela nous donnerait-il un pouvoir sur sa décision ? Ma réponse est non, mais en même temps, nous avons absolument le droit d’exprimer notre opinion, d’établir nos limites et, au final, de faire des propositions. C’est ainsi que nous serions face au fait que, comment et pourquoi exprimer nos opinions — ou nos limites —, peut être utilisée comme une forme de contrainte ou de manipulation. Tout dépend d’où on se situe (pouvoir assumé, intentions, structures de pouvoir…) Quoiqu’il en soit, il n’est pas possible de traiter ce sujet comme s’il était tout noir ou tout blanc, et c’est dans les nuances de gris qu’il y a un débat intéressant. J’en reparlerai dans de prochains articles.

Consentement :

Il y a consentement pour les choses sur lesquelles nous avons un droit. L’exemple le plus évident est le droit de disposer de son corps : chacun.e a le pouvoir et l’autorité ultime de décider ce que nous voulons en faire et ce que les autres peuvent en faire.

La question se complique lorsqu’il s’agit de choses moins directes. Si une image nous offense : où se situe le droit de consentement ? Est-ce que le fait de nous exposer à cette image est une violation de notre consentement ? Le droit de regard sur ce que nous voulons voir ou pas s’étend-il également à notre entourage et d’autres personnes ? Et si c’est un son ou une musique qui nous dérange ? Avons-nous le pouvoir d’intervenir et d’exiger du respect ? Ou bien est-ce que cela reste en dehors de notre champ d’action et nous ne pouvons que demander gentiment de l’arrêter, ou décider si nous voulons rester dans ce lieu ou cette situation/compagnie et, si ça ne nous plait pas, en partir ? Ce sont des questions passionnantes mais nous éloigne un peu du sujet de cet article.

L’idée de propriété sur les autres nous donne des exemples de comment peut s’établir un droit de regard toxique et on ne peut, par exemple,considérer comme faisant partie des situations de consentement le fait qu’un père consente au mariage de sa fille. Même si cet exemple peut paraître anachronique, c’est un exemple donné en définition du dictionnaire de l’IEC [4]. Plus actuels sont les cas où, en fin de compte, dans le monde non monogame, on continue à trouver la présence du droit de regard. C’est ainsi qu’il y a des relations de couple dans lesquelles il est assumé que les libertés doivent être négociées avec autorité et que l’exercice des libertés qui n’ont pas été négociées au préalable sont interdites de facto, puisque « tant que l’on n’arrive pas à un consensus qui indique le contraire, l’état par défaut est l’interdiction ».

Comme exemple de droit de regard, nous pouvons imaginer un couple qui commence à vivre une relation polyamoureuse. Un des deux a son premier rendez-vous et il/elle embrasse cette personne. Il/elle revient à la maison et l’explique à son/sa partenaire qui se fâche en disant :« Comment ça ? Vous vous êtes embrassés ? Tu aurais dû attendre d’en parler avec moi avant de franchir ce pas. »

Non-monogamies éthiques et consensuelles

Éthiques : le fait qu’il soit nécessaire de le spécifier montre qu’il est présenté comme un acquis (c’est-à-dire, nous avons internalisé le fait que les non-monogamies ne sont pas éthiques) et, de plus, on a l’habitude d’en faire une lecture très limitée.

En outre, on commet l’erreur de considérer qu’un couple monogame dans lequel quelqu’un trompe l’autre est une relation « non monogame », avec l’intention de pouvoir le signaler comme un exemple de relation non éthique. Ce qui me semble être une erreur monumentale, pour bien des raisons… Ce qui pourrait faire l’objet d’un autre débat 😀

Consensuelles : en appliquant aux relations l’exemple de la couleur du mur de la chambre, nous arrivons au sujet même de cet article. Le fait de penser que nous considérons que le droit de regard sur une autre personne, sur le fait de pouvoir (ou pas) exercer sa propre liberté de tomber amoureux.se, de coucher ou de faire quoique ce soit avec d’autres personnes, doit passer par le consensus ou le pacte avec nous-même, est en soi une forme de penser possessive et peu éthique. Prétendre exercer ce droit de regard est une agression, alors que ce qui est socialement considéré comme agression est justement le contraire. Il semblerait que le fait de refuser de se soumettre à ce droit de regard est vu un manque de respect ou un despotisme, comme si ça voulait dire : « Si tu m’aimes vraiment, comment peux-tu croire que je n’ai aucun droit de regard, de décision sur ce que tu fais dans ta vie privée ? ».

La situation habituelle des relations de couple, après tout, est celle qui est remise en question dans certaines relations queer-platoniques ou anarcho-relationnelles, notamment celles dans lesquelles, mutuellement, il y a un certain niveau de contrôle sur la vie de l’autre. Comme la convention, amplement acceptée, qui établit que les relations affectives impliquent un contrôle de la liberté relationnelle de l’autre.

Cette convention, donc, implique que nous aurions une autorité si forte et si invisible sur notre partenaire que quand quelqu’un dit : « mon/ma partenaire n’a aucun pouvoir ni autorité sur ce que je fais dans ma propre vie », c’est perçu comme une agression et un manque d’engagement, de « ne pas prendre soin de l’autre » et preuve qu’il ne s’agit pas d’amour « véritable ». Il n’y a que devant des cas d’abus et de maltraitance évidents que tout le monde dénonce le fait qu’on n’a « pas le droit de le faire » (je dis bien, plus ou moins, car c’est préoccupant de constater comment, par exemple, fouiller dans le portable de son partenaire peut être considéré comme « normal », parmi bien d’autres comportements normalisés). En revanche, le droit d’interdire que l’autre ait — par exemple — des relations sexuelles avec d’autres personnes n’est pas perçu comme un abus, mais au contraire, comme naturel et nécessaire dans le fonctionnement d’une relation de couple.

Relation monogame (ou « fermée ») :

Il s’agit d’une relation où il existe des limites sur ce que toute personne qui y participe peut faire ou ne pas faire. Que quelqu’un ait « uniquement une relation » parce qu’il.elle n’en veut pas d’autres n’en fait pas une relation monogame, ni fermée, mais bien le fait qu’il y ait une norme (qu’elle soit explicite et volontaire ou pas…) qui établit l’exclusivité.

La définition pourrait se compliquer avec des exemples de personnes qui acceptent d’ouvrir leur relation en résultat à des pressions. Qui l’acceptent sans le vouloir réellement. Souvent, ces relations « faussement ouvertes » font que la relation continue à être fermée, parce que nous sommes en train de parler de relations qui fonctionnent sous le paradigme du droit de regard et qui, par conséquent, ont besoin d’un consensus pour s’ouvrir, et que ce consensus n’a pas été pleinement obtenu.

Il s’agit de monogamie, parce qu’une relation ne peut être fermée, qu’après que ce droit de regard mutuel ait été accepté. Si on n’arrive pas à une situation où on considère avoir de l’autorité sur ce que peut faire l’autre dans certains aspects de sa propre vie, cela signifie que l’on est dans une relation ouverte par défaut et qu’il est impossible de la fermer. Dans le cas contraire, on se retrouverait devant l’équivalent de l’exemple donné du voisin qui veut peindre les murs de sa chambre en vert.

C’est ainsi qu’il est habituel dans une relation de se considérer « en couple », ce statut qui s’accompagne de la concession mutuelle d’un droit de regard et d’un enfermement par défaut de la relation.

Monogamie non consensuelle (ou « relation fermée » non consensuelle).

Je lance cette idée, après avoir parlé de relations fermées, afin de dénoncer l’état actuel de la norme relationnelle : toute relation de type « couple » est considérée d’emblée comme fermée, sans aucun processus de négociation. Par conséquent, sans consensus, ni consentement, ni même une conscience de ce qui se passe réellement, car il s’agit d’une fermeture implicite, qui n’a jamais été explicitée ni définie.

Amitié ouverte consensuelle

Concept absurde qui permet de nous rendre compte comment les relations humaines sont, d’elles-mêmes, ouvertes sans qu’il y ait un quelconque consensus préalable, ni de négociations, ni de pactes pour qu’elles le soient.

L’exercice de comparaison sur la façon comment nous percevons les relations selon que l’on parle d’amitié (dans le sens conventionnel) ou de couple, est, en fait, très utile. Combien de fois avons-nous eu à « ouvrir une relation d’amitié » ? Cela ne nous viendrait pas à l’esprit d’avoir à établir des limites ou des normes pour une amitié, notamment afin d’établir de nouvelles relations (amicales, amoureuses, un coup d’un soir ou quoique ce soit du même ordre). Si un.e ami.e venait nous dire : « Écoute, le fait que tu rencontres quelqu’un et l’amènes chez toi pour avoir des relations sexuelles, c’est difficile à assumer pour moi et je souhaiterais que nous négocions la manière de le faire, afin que je me sente plus à l’aise », nous ne comprendrions pas. Nous ne verrions pas en quoi ce que nous faisons dans notre vie pourrait l’affecter et nous nous demanderions pourquoi il.elle souhaite avoir un droit de regard. Probablement nous percevrions comme une agression le fait qu’une relation amicale puisse intervenir ainsi dans notre vie.

Organisation des articles

Dans cet article, j’ai présenté une série de définitions pour lesquelles j’ai assumé une posture radicale d’identification et de dénonciations quant au fait de croire qu’il est possible d’avoir un droit de regard sur les autres. Il est évident que, si j’écris sur ce thème, c’est à partir de ma propre expérience dans laquelle je me suis rendu compte du poids de ce « droit de regard » dans les relations.

Grâce à cela, j’ai compris progressivement ce qui m’arrivait, comme actuellement, alors que je réalise que je refuse « l’idée de couple », non seulement à cause de la monogamie qui y est implicitement attachée, mais aussi parce qu’elle implique forcément « l’acceptation d’un droit de regard » (ou ce qui revient au même : l’amputation de ma liberté de choisir ce que je fais de ma propre vie), qui est implicitement liée à l’idéal de couple.

Dans de futurs articles, je continuerai à tirer sur ce fil d’Ariane et je parlerai de :

Comment apparaît le « droit de regard » et comment l’identifier.

Pourquoi l’état « par défaut » d’une relation de couple est « une relation fermée » et comment le « droit de regard » a sa place dans ce processus.

Comment éviter de tomber dans ce « droit de regard » et ces « enfermements » automatiques.

Comment l’éliminer, si c’est possible, de relations déjà établies.

Le « droit de regard » est-il légitime ou illégitime ? Comment le « droit de regard » affecte notre capacité au consentement.

Bref, rien de plus en somme que ma propre expérience, farcie d’opinions et de propositions. Un « voilà, je vous laisse quelques réflexions personnelles sur un sujet qui me parait pertinent. » Sans grandes analyses, ni conclusions, ni réponses.

[1] « Potestat » en catalan, « potestad » en espagnol (dans ces 2 langues, c’est un terme surtout juridique qui englobe un concept hybride entre pouvoir, droit et devoir) et « Entitlement » en anglais. (NDT)

[2] C’est ma première traduction du catalan au français. Elle m’a demandé de longues heures de travail et de révision. Mais pour moi, il était également très important de pouvoir transmettre les écrits faits dans ma langue paternelle. Je remercie Isabelle Broué pour sa relecture et ses commentaires, qui m’ont été vraiment précieux.

[3] En catalan et en espagnol, dans le contexte non monogame, il est vraiment très souvent question de « les cures » en catalan et « los cuidados » en espagnol, que je traduis par « prendre soin », mais qui englobe également l’idée de « faire attention ». Une notion qu’il me semble entendre très peu dans le contexte francophone européen. Si vous voulez aller plus loin, je vous invite à lire Carol Gilligan, Joan Tronto et Fabienne Brugère. (NDT)

[4] Institut d’Études Catalanes

La construction culturelle de l’amour romantique. Coral Herrera Gómez

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Coral Herrera Gomez est Docteure en Humanités et Communication Audiovisuelle, avec une spécialisation en Études de Genre. Elle a soutenu, en 2009, une thèse sur La construction socio-culturelle de la réalité, du genre et de l’amour romantique [1], à l’Université Carlos III de Madrid, Espagne. Puis elle a écrit, en 2011, La construction socio-culturelle de l’amour romantique [2].

Lorsque j’ai animé un espace de parole vendredi dernier et que j’ai exposé ses idées, j’ai senti combien elles pouvaient étonner, voire déranger certaines personnes, alors qu’en Espagne, elles sont bien connues de la communauté non monogame. C’est la raison pour laquelle j’ai décidé de traduire cet article qui est, à mon sens, extrêmement éclairant sur la pensée amoureuse romantique dont nous sommes empreint.e.s sans nous en rendre compte, et sur la manière dont elle affecte nos relations, souvent à notre corps défendant, y compris dans des structures non monogames.

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Article original paru dans

http://haikita.blogspot.fr/2012/02/la-construccion-sociocultural-del-amor.html

Traduction : Elisende Coladan

L’amour est une construction humaine complexe dont les dimensions sociale et culturelle influencent, façonnent et déterminent nos relations érotiques et affectives, ainsi que nos buts  et nos souhaits, nos goûts et nos rêves romantiques. La sexualité ainsi que les émotions sont, bien sûr, des phénomènes physiques, chimiques et hormonaux, mais aussi des constructions culturelles et sociales qui varient selon les époques et les cultures. La construction amoureuse a pour bases la morale, les normes, les tabous, les coutumes, les croyances, la vision du monde et les besoins propres à chaque système social. C’est pour ça qu’elle change en fonction du temps et de l’espace. Et c’est la raison pour laquelle on n’aime pas de la même manière en Chine qu’au Nicaragua, ou que les Bribri [3] n’aiment pas de la même façon que les Semai [4].

De nombreux auteurs défendent l’idée que l’amour est une constante humaine universelle qui existe dans toutes les cultures et que la capacité d’aimer semble faire partie de notre condition. Par exemple, Wilson et Nias (1976) [5] défendent l’universalité de l’amour romantique, en signalant que le phénomène amoureux romantique n’est ni récent ni uniquement présent dans notre culture: « Bien que pas toujours vu comme un préalable nécessaire au mariage, l’amour romantique et passionnel a existé en tout temps et en tout lieu ». De leur côté, les anthropologues Jankowiak et Fisher (1992) [6] ont documenté l’existence de ce qu’ils définissent comme l’« amour romantique » dans presque 90 % des cent soixante-huit cultures étudiées.

L’amour romantique n’a jamais eu autant d’importance dans la vie des êtres humains qu’actuellement. Aujourd’hui, il n’est pas nécessaire de se tracasser quotidiennement de sa survie et il est donc possible de dépenser beaucoup de temps et d’énergie pour trouver l’amour de sa vie. Nous le cherchons sur les réseaux sociaux et dans les bars, nous consommons des films romantiques, nous voulons vivre des histoires passionnelles, nous tombons amoureux.euses — platoniquement, parfois —, nous nous unissons et nous nous séparons, nous nous oublions et nous recommençons à rêver à une relation idéale.

Grâce à l’impressionnant développement de la communication de masse au XXè siècle, l’amour romantique a connu un processus d’expansion progressive jusqu’à s’installer dans l’imaginaire collectif mondial comme un but utopique à atteindre, empli de promesses de bonheur.

Cette utopie émotionnelle collective est imprégnée d’idéologie, même si elle se présente fondamentalement comme une émotion individuelle et magique qui nait au plus profond de nous-mêmes. L’idéologie hégémonique sous-jacente est de caractère patriarcal, et la morale chrétienne y a joué un rôle fondamental, puisqu’elle nous a conduits sur la voie du modèle hétérosexuel et monogame avec une orientation reproductive.

Dans ce sens, l’amour romantique est un idéal mythifié par la culture, mais avec un immense poids machiste, individualiste et égoïste. C’est au travers du prisme l’amour romantique que nous apprenons à entrer en relation, à réprimer notre sexualité et à l’orienter vers une seule personne. C’est par les fictions que nous créons et les contes que nous nous racontons que nous apprenons comment doit se comporter un homme et comment doit le faire une femme. Nombreux.ses sont celles.eux qui suivent ces modèles de masculinité et féminité assez limités, afin de pouvoir s’intégrer avec bonheur dans notre société et trouver un.e partenaire.

La preuve en est que toute l’imagerie collective amoureuse occidentale est formée par des couples d’adultes d’identités de genre différentes. Ce sont des unions par deux qui, comme c’est le cas dans la morale chrétienne, sont orientés vers le mariage et la reproduction. De plus, les systèmes émotionnels et affectifs alternatifs (triolisme, amour à quatre ou grands groupes, amour entre personnes âgées, amour entre enfants, amour entre personnes du même sexe/genre ou de classes socio-économiques, races ou cultures différentes) continuent à être considérés comme des déviations de la norme et par conséquent, sont pénalisés socialement.

L’hétérosexualité et la monogamie, dans ce sens, sont perçues comme des caractéristiques normales, c’est-à-dire naturelles, parce qu’elles suivraient les diktats de la nature. La Science s’est chargée de légitimer cette vision, allant jusqu’à conclure que le mythe de la monogamie et de la fidélité sexuelle est une réalité biologique et universelle.

Le système patriarcal a eu besoin de mythifier l’exclusivité sexuelle à travers des récits religieux et profanes, même si la monogamie n’est pas un état naturel et qu’elle est pratiquée par peu d’espèces animales. Ce qui est paradoxal dans la réification de la monogamie, c’est que l’adultère et la prostitution font partie du système monogamique. C’est l’envers de la médaille : son contraire et son complément. La fidélité et l’exclusivité sont des phénomènes, dans ce sens, qui portent atteinte au statu quo et à l’organisation de la société en familles fermées.

L’amour, donc, dans sa dimension politique et économique, nous est présenté comme un mécanisme fait pour se perpétuer. Pour que tout continue de la même façon, les couples hétérosexuels doivent faire venir au monde de nouveaux consommateurs/travailleurs, qui se marient et qui restent à l’intérieur de ce modèle de famille considéré comme « normal ». C’est pour cela que nous sommes séduits par l’amour mythifié.

Comment est-il possible d’arriver à nous y faire croire ?

Il ne s’agit pas seulement de sexualité humaine, mais également d’émotions, qui sont politiques et ont une dimension symbolique. Autrement dit, nos sentiments sont prédéterminés et façonnés par la culture et la société dans laquelle nous vivons. De nombreux auteurs ont mis l’accent sur la dimension littéraire de l’amour comme construction de la réalité, ainsi que comme façonneuse d’émotions et de sentiments. Martha Nussbaum [7] et Antonio Damasio [8] défendent l’idée que les sentiments et les croyances, les émotions et la raison sont la même chose. Elles sont localisées dans des parties du cerveau qui travaillent ensemble. Ils donnent donc un rôle d’une même importance à la théorie scientifique et aux récits humains dans la construction socioculturelle des émotions : « les récits construisent en premier lieu et après invoquent (ou renforcent) l’expérience du ressenti » écrit Nussbaum, Martha [9]

La philosophie étatsunienne affirme que les émotions sont apprises dans la culture, à travers les récits et les mythes. Dans les récits, il y a une structure de sentiments, une structure expressive, et une source ou paradigme d’émotions : « les récits sont la source principale de la vie émotionnelle de n’importe quelle culture » [10]. Ce qui est important dans cette théorie, c’est l’idée que, si les récits s’apprennent, ils peuvent aussi se désapprendre ; si les émotions sont des constructions, elles peuvent aussi être démolies. C’est en cela qu’il est important d’analyser les récits : afin de pouvoir comprendre comment et pourquoi nous aimons. L’idée de Nussbaum au sujet des désirs qu’engendrent les récits est également intéressante : elle affirme que ce sont des réponses à notre sens de la finitude . La peur, l’espérance, l’espoir sont des émotions liées au sentiment que la vie est hors de contrôle et elles expriment une transcendance, une réflexion profonde sur la mort.

La prolifération des récits amoureux sur tout type de supports (chansons, poèmes, tableaux, sculptures, romans, films, brochures, feuilletons, etc.) si importante que ce sentiment aura souvent l’air d’être fictionnel. C’est-à-dire, que cela semble constituer une autre réalité différente de la réalité dans laquelle nous vivons. C’est un phénomène qui nous éloigne de notre quotidien et nous transporte dans une autre dimension, comme si nous construisions une illusion, bien qu’en fait la démarcation entre réalité et fiction est fragile et souvent inconsistante. Une preuve en est le fait que lorsque nous voyons une tragédie amoureuse au cinéma, par exemple, nous pleurons avec les protagonistes qui doivent se quitter pour toujours, nous nous sentons aussi tristes qu’eux. Les récits, dans ce sens, construisent des émotions pour qu’elles soient ressenties, et non pas observées.

Ces émotions fabriquées ont une incidence sur notre corps de la même manière que les émotions réelles, c’est-à-dire que nous les ressentons lors des interactions en face à face avec d’autres personnes. L’intensité varie sans doute, mais la corrélation physique est bien présente: les émotions factices font que le rythme cardiaque s’accélère, elles nous font produire des endorphines et crier de peur ou pleurer d’émotion. Ça n’est pas seulement dû à notre capacité d’empathie, mais aussi au phénomène de projection et d’identification des audiences avec les produits culturels qu’elles consomment. Ainsi, les émotions sont réellement ressenties dans le corps, et nous provoquent des réactions physiques et organiques, de la même manière que si nous étions en train de les vivre nous-mêmes. Ces réactions créent des règles de conduite amoureuse que nous apprenons dans les récits et qu’ensuite nous appliquons à notre réalité.

La mythification de l’amour

La plupart des mythes autour de l’amour romantique ont surgi pendant l’époque médiévale, d’autres ont suivi au fil des siècles, et finalement, ils se sont consolidés au XIXè siècle, avec le Romantisme. Le mythe principal, c’est que l’amour est la phase finale des récits : « ils vécurent heureux et eurent beaucoup d’enfants ». La structure mythique de la narration amoureuse est presque toujours la même : deux personnes tombent amoureuses, elles sont séparées par diverses circonstances (dragons, forêts enchantées, monstres terribles) et barrières (sociales, religieuses, morales, politiques). Après avoir surpassé tous ces obstacles, le couple heureux peut enfin vivre son amour en toute liberté. Évidemment, comme tout bon mythe qui se respecte, cette histoire d’empêchements et de surpassements est traversée d’idéologie patriarcale qui remet la mission entre les mains du héros masculin, pendant que la femme attend dans son château pour être sauvée : lui actif, elle passive (le paradigme de ce modèle est la Belle au Bois Dormant, qui a attendu rien de moins, rien de plus, que CENT ans !)

Dans d’autres récits, au contraire, c’est la bravoure de la femme, qui lutte contre l’ordre patriarcal, contre la loi du père, qui est mise en avant, en lui octroyant un rôle actif, comme c’est le cas de Juliette, Mélibée, Catherine Earnshaw, Emma Bovary, Anna Karenine ou dans le mythe espagnol de Carmen, femme indomptable qui subjugue les hommes. D’après Denis de Rougemont [11], ce qui caractérise notre société, c’est que le mythe du mariage et le mythe de la passion sont unis, même s’ils sont contraires. La contradiction réside dans le fait que la passion est périssable, indomptable, démesurée, intense, contingente et remplie de peur de perdre l’être aimé. La passion est exacerbée par l’inaccessibilité et représente, dans notre imaginaire, l’emportement du délire, l’extase mystique, l’expérience extraordinaire qui transcende la routine quotidienne. Le mariage, à l’inverse, offre la stabilité, la sécurité, la quotidienneté, la certitude que l’autre est prêt.e à partager avec nous sa vie et son futur. Les deux états sont, de ce fait, incompatibles, même si nous faisons tout pour essayer de les unir à l’ombre du mythe du mariage par amour et pour toujours.

Les récits amoureux sont une constante dans les narrations et les mythologies humaines, depuis l’Antiquité jusqu’à nos jours. Néanmoins, vers le milieu des années 90, il y a eu un phénomène social connu comme « La Révolution Romantique », qui venait de la culture étatsunienne. Les années de transition entre le XXe et le XXIe siècles ont été marquées, entre autres évènements culturels, par une augmentation des produits du sentiment. Le premier signe de cette Révolution Romantique, selon Rosa Pereda [12], a été le tournant d’une appétence généralisée envers le roman sentimental et les films qui racontaient des histoires d’amour.

De manière générale, la mythologie romantique a pris une importance fondamentale pendant le XXè siècle, jusqu’à atteindre le statut d’utopie collective émotionnelle. Cette utopie nous présente l’amour comme une source de bonheur absolu et d’émotions partagées qui amenuisent la solitude à laquelle l’être humain est condamné. Dans un monde aussi compétitif et individualiste que le nôtre, dans lequel les groupes sont fragmentés dans des unités familiales basiques, les personnes trouvent dans l’amour romantique un abri contre le monde. L’amour est, dans ce sens, un lien idéalisé d’intimité qui s’établit avec une autre personne et grâce auquel nous pouvons sentir que quelqu’un nous écoute, nous appuie inconditionnellement et lutte avec nous contre les obstacles de la vie.

Souvent, être amoureux.euse, lorsque l’amour est réciproque, nous transporte dans un état de bonheur extraordinaire, parce que très intense. Dans notre société, cet état de bonheur permanent est un état idéal dans lequel tout le monde voudrait être en permanence. C’est pour cela que l’amour a autant d’importance actuellement. C’est une manière d’être et de vivre dans un monde où les coups du sort sont amortis. De plus, il propulse notre soif de rêves et d’utopies, parce qu’avec lui, nous nous sentons capables de surpasser nos peurs et de laisser derrière nous le passé. Et parce que nous croyons que, sous les effets de l’amour, tout est possible, car c’est une force implacable de transformation qui détruit tous les obstacles (les distances physiques et temporelles, l’opposition des familles et même les préjugés aux sujets de l’âge, la race, le statut économique, etc.)

Aux niveaux narratif et mythologique, l’amour passionnel a été comparé au poison, aux potions magiques, à la maladie du corps et de l’âme, aux envoûtements et aux ensorcellements, comme si c’était quelque chose d’étranger à nous-mêmes, qui provoque de fortes réactions émotionnelles échappant à notre contrôle. L’amour a également été associé à la folie, à l’extase, à l’ébriété, à la transe et aux crises mystiques : des états mentaux, émotionnels et sexuels qui nous transportent dans d’autres dimensions de la réalité.

Ce pouvoir magique a littéralement donné lieu à des milliers de métaphores et de figures littéraires dans lesquelles l’amour est comparé à des ouragans, des tremblements de terre, des inondations, des incendies, des volcans, des abîmes océaniques, des déserts, des tempêtes et des désastres naturels face auxquels l’être humain ne peut rien faire. L’amour a également été comparé avec la mort, l’infinité, l’éternité et l’immensité du Cosmos, parce que ce sont des aspects de la conscience qui sont supérieurs à notre capacité à les assimiler et les appréhender à partir de notre petit cerveau. L’amour semble alors quelque chose d’incompréhensible et d’incommensurable, tout comme l’existence ou l’éternité.

Le romantisme est apparu à un moment où les artistes, au travers de l’amour, ont pris conscience que la mort et la vie sont des processus inséparables. L’amour produit en nous une sensation d’une puissance qui submerge tout notre être, parce qu’elle nous recentre sur nous-mêmes et, dans ce processus, nous pouvons connaitre la réalité, comme si c’était celle de l’Humanité toute entière. Dans ce sens, l’amour est une force grandiose qui révèle à l’être humain son insignifiance et la brièveté de son séjour sur terre. C’est ainsi parce que l’amour est un désir d’éternité qui nous balance en pleine figure la précarité de notre existence, notre vulnérabilité et notre petitesse.

La passion amoureuse finit, elle explose avec violence ou s’éteint lentement, mais elle finit, tout comme la vie. C’est en ça que l’amour nous met en relation avec la vie et la mort, c’est pour ça que nous l’expérimentons d’une manière aussi tragique et passionnelle, et c’est pour ça que certains auteurs affirment que l’amour est une religion. L’amour, en plus de sa dimension religieuse, a également une dimension mythique, parce qu’il a été idéalisé à toutes les époques et parce que, parfois, il est présenté comme la manière d’accéder au bonheur, à la plénitude, au vécu le plus pur et le plus authentique qu’il soit du moment présent.

[1] http ://haikita.blogspot.fr/2012/09/mi-tesis-doctoral-la-construccion_5938.html

[2] Editorial Fundamentos, Madrid, 2011. http://www.editorialfundamentos.es/index.php?producto=1627884&section=catalogo&pagina=producto&idioma=es

[3] Communauté autochtone du Sud du Costa Rica — NDT

[4] Communauté autochtone de Malaisie. — NDT

[5] The Mystery of Love: How the Science of Sexual Attraction Can Work for You, Glenn Wilson and David Nias New York Times, 1976 — NDT

[6] A Cross-Cultural Perspective on Romantic Love”, WR Jankowiak and EF Fischer, Ethnology 31: 149-155, 1992 — NDT

[7] Paisajes del pensamiento. La inteligencia de las emociones, Martha Nussbaum, Paidós, 2008. — NDT

[8] El error de Descartes: la razón de las emociones, Antonio Damasio, ed. Andres Bello, 1994. — NDT

[9] El cultivo de la humanidad. Una defensa clásica de la reforma en la educación liberal, Martha Nussbaum, Paidos (J. Pailaya, Trad.), 2005. — NDT (Nota Bene : de nombreux ouvrages de l’auteure sont traduits en français.)

[10] Martha Nussbaum, Ibidem — NDT

[11] L’Amour et l’Occident, Denis de Rougemont, 10/18, 2001 — NDT

[12] El Amor: Una historia universal, Rosa Pereda, S.L.U. Espasa Libros, 2001 — NDT

Le syndrome de la Personne Polyamoureuse Parfaite (PPP). La moscacojonera in Golfxs con principios.

 

polyamory-pedals

À peine sorti du four (publié), déjà traduit !

J’ai traduit cet article rapidement, afin d’éclairer mes propos lors de l’Espace de Parole que je vais animer vendredi prochain. Il y a dans le blog de Golfxs beaucoup d’articles que j’aimerais pouvoir traduire en français pour les partager avec la communauté francophone. Cela se fera petit à petit…

Bonne lecture et bonne réflexion !

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Le syndrome de la Personne Polyamoureuse Parfaite (PPP) [1]

La Mosca Cojonera in blog de Golfxs con principios.

Original : http://www.golfxsconprincipios.com/en/lamoscacojonera/el-sindrome-de-la-persona-poliamorosa-perfecta-ppp/

Traduction : Elisende Coladan [2]

Lorsque nous avons plus de deux relations, un problème fréquent est celui de vouloir être la « Personne Polyamoureuse Parfaite » : prendre soin le plus possible, tout le temps, de toutes les relations, sans rencontrer aucun problème. Vouloir absolument que personne ne souffre. Faire en sorte de prendre soin de toutes les relations, répondre à toutes les attentes sociales et personnelles, faire attention à tout le monde. Croire que tous les sentiments dépendent de nous. Prouver sans cesse que c’est une très bonne idée de ne pas avoir choisi la monogamie. Suivre scrupuleusement tous les débats de la communauté poly. C’est-à-dire, comme cela semble logique, ne montrer en public que le bon côté de la médaille, de la même manière qu’il a été difficile de parler de violence dans les couples gays ou lesbiens (on a déjà suffisamment à faire avec la pression d’être sortis la « normalité » pour laver, en plus, notre linge sale en public).

Voilà pourquoi cette bonne intention de départ, être la « Personne Polyamoureuse Parfaite », a souvent des conséquences négatives.

1 – Oublier ses propres besoins.

Il arrive souvent qu’en ces moments-là nous oublions de prendre soin de notre propre espace, nous ne voyons pas d’autres ami.e.s parce que nous n’en avons plus le temps. Nous prenons en charge les besoins du monde entier mais… qu’en est-il des nôtres ? Nous y pensons ou nous sommes centré.es sur nos partenaires parce que nous voulons faire en sorte qu’il.les ne se sentent pas mal ? Prendre du temps pour soi. Revoir ses objectifs personnels, nous demander si nous allons bien, si nous sommes en train de faire ce que nous avons envie de faire. Si nous sentons que nous courrons d’une relation à l’autre, si nous sommes en train d’essayer de couvrir tous les besoins qui nous sont étrangers et que nous nous sentons un peu stressé.es… cela n’aidera pas à maintenir nos relations sur le long terme.

  1. Avoir peur de commettre des erreurs.

Que ce soit pour nous prouver à nous-mêmes que nous savons gérer le polyamour mieux que n’importe qui, ou pour se sentir et se présenter comme quelqu’un qui ne connaît pas la jalousie, que ce soit pour présenter notre meilleur profil et nous montrer toujours de bonne humeur, ou bien pour démontrer le fait que nous avons une source d’amour infini, il se peut que nous vivions dans la crainte de mettre les pieds dans le plat et de faire des erreurs. La mauvaise nouvelle, c’est que c’est certainement déjà arrivé. Il n’y a pas de « manuel d’instructions » à lire avant d’avoir sa première relation monogame, et il en va de même avec les non-monogames. Il est normal de faire d’abord des erreurs, et ensuite trouver des solutions. La bonne nouvelle, c’est que nous ne sommes pas obligé.es de vivre constamment avec cette préoccupation C qui sont motivé.e.s par le sentiment de culpabilité peuvent avoir l’impression qu’il.les font volontairement du mal à tout le monde (ou qu’on le leur fait croire) … quand en réalité, c’est le fait d’essayer de contenter tout le monde à la fois (ce qui est impossible, ce dont il.les ne se sont pas encore rendu compte) qui fait que parfois certain.e.s de leurs partenaires peuvent se sentir mal.

  1. Tenter de rendre compatibles des systèmes incompatibles

Parfois nous essayons l’impossible. Pas par égoïsme, mais parce que nous souhaitons faire plaisir à tout.es celleux que nous aimons, à toutes nos relations ; et que nous n’avons pas encore découvert que c’est impossible ou tout au moins, très compliqué. En voulant être la Personne Poly Parfaite. Par exemple, si nous pensons à un V, un triangle (une personne X avec deux partenaires A et B), une tentative insoluble serait de vouloir être à la fois dans un système hiérarchique avec l’une d’elles (A) et dans un système non hiérarchique avec l’autre (B). Tôt ou tard, les attentes de A vont entrer en collision avec celles de B, parce qu’il.le aura des demandes, prévisibles dans ce genre de relation et que celles de B ne seront pas prises en compte.

  1. Ne pas se demander : « Et moi, qu’est-ce que je veux ? »

Au final, la solution consiste — si nous pensons à ce triangle A-X-B —, à ce que X, le sommet de la relation, arrête de se laisser guider uniquement par les demandes qui proviennent de A et de B. Il faut s’arrêter de temps en temps et se demander : « Et moi, qu’est-ce que je veux ? ». Prendre la responsabilité de nos propres décisions rendra plus facile le fait que les autres relations pourront arriver à des accords avec nous, au lieu de se trouver toujours à la merci de facteurs externes incontrôlables. Quand quelqu’un.e se trouve entre deux demandes incompatibles, il est nécessaire qu’il.le décide ce qu’il.le veut, au lieu de « rejeter la faute » sur son travail, sur son autre partenaire, sur les circonstances qui ne permettent pas de couvrir toutes les demandes qui lui sont faites. C’est simple, mais c’est difficile à admettre : il est impossible de satisfaire tout le monde, tout le temps. Ça arrivera de temps en temps. Vivre des relations non monogames, c’est une décision qui est propre à chacun, et il est fondamental qu’on sache ce que cela signifie pour nous, et pourquoi nous le faisons.

Parfois, il nous faut choisir à quel.le partenaire dire non et d’assumer les conséquences de cette décision. Ce n’est point chose aisée, surtout quand on a passé sa vie à répondre aux besoins des autres, avec les meilleures intentions du monde. Mais avoir de bonnes intentions ne garantit en aucun cas que personne ne se sente mal à l’aise . Si nous prenons chacun nos responsabilités, le résultat sera le contraire que ce que l’on craignait : tout le monde saura ce qu’il peut attendre de cette relation, sans dépendre constamment de facteurs qu’il.le ne peut pas contrôler. Et cell.eux qui vivaient avec le stress constant de satisfaire tout le monde seront soulagé.e.s de devenir quelqu’un qui assume ses choix, qui sait ce qu’il.le veut faire, et comment .

Si nous développons une culture dans laquelle chacun.e assume ses responsabilités, « les fuites en avant émotionnelles » [3] sont plus difficiles : ce que nous faisons, nous le faisons parce que nous l’avons décidé et ça veut dire que nous assumons aussi les conséquences qui découlent de nos choix. Si nous ne répondons pas, si nous ne pouvons pas aller à un rendez-vous, si nous faisons ce que nous faisons (ou nous ne faisons pas), ce sera parce que nous l’avons décidé ainsi. Parfois, nos relations auront la forme qu’elles ont parce que des contretemps inévitables surgiront, et parfois il s’agira uniquement d’excuses. À nous de reconnaître notre capacité à évaluer si une relation correspond toujours à nos besoins, à repérer les raisons pour lesquelles ce n’est pas le cas et à décider si nous souhaitons la poursuivre …

 

[1] Terme utilisé par Mel Mariposa Cassidy, en 2015, dans un article en anglais sur son blog  http://radicalrelationshipcoaching.ca/perfectpolyperson/. Mais il semblerait qu’il existait déjà depuis plus longtemps. NDT

[2] J’ai utilisé le langage inclusif, ce qui n’est pas le cas du texte original. NDT

[3] Cf. Brgitte Vasallo http://www.pikaramagazine.com/2013/03/romper-la-monogamia-como-apuesta-politica/

 

Ouvrir les amours, fermer les frontières. Brigitte Vasallo

vasalloCollage de Señora Milton

Présenter Brigitte n’est pas simple, tellement elle peut être polyfacétique. J’aime son franc parler, j’aime qu’elle ose dire et ose « se dire ». Parfois jugée excessive, elle dérange, c’est certain.

Je la connais à travers ses écrits, ses apparitions (assez rares en ce moment) sur les réseaux sociaux. J’ai acheté son livre PornoBurka quand il est sorti (en 2013, déjà !) et (oh la vilaine !), je ne l’ai pas encore lu… Il est dans ma to read list de livres à lire, qui ne diminue pas, car je n’arrête pas d’en acheter. Nous avons eu de riches échanges via les réseaux sociaux et je pense que nous nous apprécions mutuellement. La lire me fait un bien fou ; avec Coral Herrera Gomez et Roma, ce sont des femmes dont les écrits m’aident à mieux comprendre ce qui se joue actuellement dans la non-monogamie et, par là-même, à mieux me comprendre et également comprendre les personnes que j’accompagne en thérapie ou lors de mes espaces de parole. 

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Ce texte a été écrit à l’occasion du 14 février 2016, dans la revue Pikara : http://www.pikaramagazine.com/2016/02/abrir-amores-cerrar-fronteras/

Traduction : Elisende Coladan

Nous vivons dans un système qui nous dit que lorsque « l’autre » arrive, ce n’est jamais une bonne nouvelle, que « l’autre » n’a pas sa place dans notre vie. La pensée monogame et la xénophobie partagent la peur panique de l’altérité.

Aujourd’hui c’est le 14 février, la Saint Valentin, et c’est une date où nous devons parler d’amours. Dans mon cas, de monogamie et de comment nous pouvons repenser un système amoureux qui nous remplit de joie en même temps qu’il nous enfonce dans la violence, les trahisons et les exclusions. Aujourd’hui, il est temps que nous parlions de polyamour, d’anarchie relationnelle, de comment ouvrir les amours, et comment bien le faire.

Aux frontières de l’Union Européenne, en Slovénie, à Ceuta ou sur l’île de Lesbos, aujourd’hui, 14 février, arriveront -comme tous les autres jours- des milliers de personnes réfugiées et migrantes qui fuient des désastres infinis, des guerres avec des bombardement et des guerres avec des spoliations économiques, des guerres coloniales, encore et toujours, orchestrées par une communauté internationale qui s’occupe uniquement d’intérêts stratégiques, économiques et militaires.

Mais ce n’est pas le jour pour parler de ça ! Parlons d’amour, pas de frontières. Pourtant, il s’agit d’une bonne occasion de nous souvenir des implications profondes de l’affirmation « ce qui est personnel est politique » et de nous demander jusqu’où va notre pensée amoureuse critique. Une bonne occasion pour tester la force et la portée de notre déconstruction de la monogamie et de l’amour romantique . Quel sens cela a-t-il au-delà de nos vies privées, pour que nous soyons en train de mettre en jeu notre cœur et nos sentiments afin de construire de nouvelles manières de vivre nos relations.

La pensée monogame

La monogamie, ce n’est pas que des chiffres, ce n’est pas qu’une quantité. Ce qui nous fait croire ça, c’est une erreur anthropologique, euro- et androcentrée, qui définit la monogamie par une quantité (deux personnes), en opposition à d’autres formes de relations (la non-monogamie, c’est plus de deux personnes — à moins qu’il ne s’agisse de musulmans et là, elle a un autre nom, et personnellement, je trouve ça moche).

Dans cette Obsession du nombre, nous perdons de vue que la monogamie, ce n’est pas une pratique, mais un cadre de référence, un cadre monogame, ainsi qu’une forme de pensée : la pensée monogame, qui opère, certes, dans la sphère privée mais également dans la construction groupale. Une pensée monogame qui gère les amours et qui gère les frontières.

De toute la constellation d’idées qui font partie de la pensée monogame, il y en a deux qui se réfèrent aussi bien à l’immense difficulté d’avoir des relations sexo-affectives multiples, qu’à la maltraitance que nous sommes en train de faire subir, en tant que société, à ce que nous définissons comme de l’altérité notamment, aux personnes réfugiées et migrantes : la peur (la terreur) de perdre et le réflexe défensif de l’exclusion.

Nous construisons des couples de manière identitaire, avec des frontières fermées et hermétiques. Nous sommes un couple, nous ne sommes pas en couple. Cette manière de le construire répond, bien sûr, à un besoin de se protéger d’un monde sans pitié : besoin de refuge économique (face au capitalisme sauvage), aussi bien qu’émotionnel (face à l’immense supermarché des sentiments dans lequel nous vivons), mais aussi, de refuge sexuel (face au double mouvement, parallèle et paradoxal, d’hyper-sexualisation de corps instrumentalisés et à usage unique — à prendre et à laisser — d’un côté et, de l’autre, de pénalisation de la sexualité : mono-sexisme, castration des désirs non-normatifs, punition de l’expérimentation, slutshaming…)

Et, pourtant, à force de vivre en cherchant à se mettre à l’abri, nous avons perdu de vue quel était le danger que nous étions en train de fuir. Si c’était la solitude, les relations exclusives ne nous en protègent pas, puisque cette même exclusivité nous impose un régime hiérarchique dans lequel elle est au-dessus de toutes les autres formes de relations, qui deviennent, par là-même, moins importantes et, dans le meilleur des cas, passent au second plan. Si c’est le manque de lien, ce n’est pas l’exclusivité qui va garantir la permanence d’un lien, mais bien l’engagement lui-même, et celui-ci peut comprendre d’autres engagements comme le sont l’amitié ou s’occuper des enfants. La peur de perdre ne se résout par en fermant des frontières pour éviter l’arrivée d’une altérité menaçante, parce que les frontières ne sont jamais que des coupe-feux qui ne résistent pas longtemps. La peur de perdre se résout en éteignant le feu. En désactivant la menace. En désactivant l’idée d’altérité comme menace.

Sommes-nous en train de parler d’amours ou sommes-nous en train de parler d’états ?

Nous sommes en train de parler de la vie, de la manière dont nous nous positionnons dans la vie, de la manière dont la pensée monogame, basée sur l’exclusivité et l’exclusion, nous traverse complètement, depuis la sphère privée jusqu’au groupe, dans ce que nous avons en commun.

La possibilité d’avoir des relations dans une dynamique non-monogame déchaîne des attaques de panique à l’altérité. Cette « autre » qui vient nous voler notre tranquillité, notre bien-être, notre quotidien, notre commodité, notre sécurité. Qui vient se mettre en compétition avec nous et nous enlever notre place centrale, avec le privilège et le pouvoir que cette place nous procure. Qui vient nous mettre en danger. Comme l’affirme la culture populaire, en amour comme à la guerre, tous les coups sont permis. Et tout y est bon : le combat, l’attaque, la violence et l’auto-violence. Comment ça s’appelle, assassiner ta partenaire ou ton ex, sous couvert de jalousie ? Comment peut-on en arriver à tuer « l’autre » ? « Comment pouvons-nous autant nous blesser ? Comment pouvons-nous nous infliger autant de violence ou accepter autant de maltraitances au nom de l’amour ?

Cette « autre », qui vient détruire notre vie, ce sont aussi les réfugiées et les migrantes. Qui viennent bouleverser notre tranquillité, mettre en péril notre paix, nos bonnes coutumes, notre richesse, notre culture, notre identité, notre état de bien-être… Et, dans cette guerre, comme dans l’amour, tous les coups sont permis. L’infamie de leur confisquer leurs objets de « valeur » comme cela se fait au Danemark (mesure à laquelle nous devrions répondre immédiatement en boycottant les produits danois), la brutalité de leur tirer dessus pendant qu’ils se noient comme le fait l’État espagnol à sa frontière Sud, ou de se moquer de leurs morts, y compris celles de leurs enfants, au nom d’une liberté d’expression qui n’est autre que la même violence brutale exercée par d’autres médias, pour ne citer que quelques exemples macabres.

Bien sûr que tout le monde ne tue pas ses amantes ou ne tire pas sur autrui aux frontières. Mais le système est là et il est incrusté dans chaque parcelle de nos vies. Et c’est ce système qui nous dit que l’arrivée de « l’autre » n’est jamais une bonne nouvelle, qu’elle ne nous apportera jamais de nouvelles énergies, de nouvelles connaissances, de nouveaux points de vue, des nouveaux liens, qu’elle ne nous rendra jamais meilleures, ni plus heureuses, ni plus réelles, ni plus lumineuses, ni plus joyeuses. Le système nous dit que l’autre n’a pas le droit d’être.

Dans l’Europe de la décadence, du capitalisme sauvage, des marchés qui sont seigneurs et maîtres, de la troïka, de la paupérisation, des expulsions, de la violence à tous les niveaux contre une population chaque fois plus acculée, de la culture hipster du réchauffé et du vintage, nous sommes-nous arrêtées pour penser combien de possibilités de résistance contre la brutalité du monde apportent avec eux les réfugiées ? Combien d’alliances se perdent ? Combien de possibilités de liens nous sommes en train de dynamiter, aujourd’hui et pour les siècles à venir ? Nous voyons, horrifiées, la même dynamique se déployer dans l’épistémicide[1] qui a eu lieu dans ce que nous appelons « l’Amérique » : tant de formes de connaissance se sont perdues, que nous avons exterminées en même temps que les vies et les mémoires de ces vies. Avons-nous conscience de ce que nous sommes en train de dire sur ce que sont pour nous la pensée, la connaissance et la culture quand nous parlons de la Syrie ? Même si nous ne faisons que dire « Syrie », est-ce que nous comprenons la dimension de ce que nous disons ?

Rompre la monogamie des frontières

Rompre avec la monogamie, c’est dynamiter les frontières, parce qu’elles sont un outil de répression et de haine. Les frontières ne nous protègent pas : elles créent le danger. Le fantasme même de danger. Rompre avec la monogamie, c’est générer de nouvelles formes de relations : ne pas multiplier les mêmes formes, mais les dynamiter pour créer de nouvelles formes de liens basées sur l’inclusion, sur le droit et le besoin d’être, de vivre, d’appartenir, de construire, et les cultiver ensemble.

Le défi, pour nous qui nous disons polyamoureuses, qui nous disons non-monogames, est de donner un nouveau sens au lien et un nouveau sens à la liberté, qui échappent aux serres du néolibéralisme, qui reprennent la conscience de l’être-là[2], du mélange, du métissage, de la contamination croisée comme puissance de vie. Un sens du lien qui nous sache affaiblies sans la présence de cette « autre » que nous refusons de penser comme menace et que nous voulons comme compagne de qui nous pouvons apprendre, en l’incluant dans notre vie, dans notre monde. Cette « autre » qui concrètement se matérialise dans les corps et les vies des amantes, des réfugiées, des migrantes.

[1]  » Un épistémicide est la mort silencieuse des autres formes de science, de cultures, de savoirs, d’apports, qui ont pu exister pour une seule domination, un seul type de science, de savoir qui sont considérés comme légitimes.  » Fatima Khemilat

[2] Traduction littérale de l’allemand Dasein (« existence », mais littéralement da = « là » et sein = « être »), notion exposée par le philosophe Martin Heidegger. Wikipedia

Ce n’est pas toi, c’est la structure: déconstruction de la polyamorie féministe. Coral Herrera Gómez

poliamor-coral-herreraIllustration de la Señora Milton

Coral Herrera Gomez est Docteure en Humanités et Communication Audiovisuelle, avec une spécialisation en Études de Genre. Madrilène, elle réside au Costa Rica[1], pays cher à mon cœur.

Coral et moi, nous nous connaissons depuis déjà quelques années, grâce aux réseaux sociaux. C’est elle qui, la première, m’a dit que ma manière de vivre les relations était « queer ». Grâce à elle, j’ai beaucoup appris sur la construction des mythes de l’amour romantique dans notre société occidentale et combien, tout en en étant imprégnée (comme chacun.e d’entre nous), je m’en éloignais par bien des aspects. 

J’ai suivi son cours en ligne « Señoras que… dejan de sufrir por amor. Porque otras formas de quererse son posibles » (« Mesdames qui … arrêtent de souffrir par amour. Parce que d’autres manières d’aimer sont possibles »), avec un groupe de femmes, il y a 3 ans. Ce fut un cours de 8 semaines d’analyse et de réflexion intense sur nos mécanismes, nos modèles et nos croyances amoureuses, qui m’a beaucoup apporté et dans lequel je pense également avoir apporté, notamment au niveau de la sexualité féminine. 

Dans cet article, Coral réfléchit et analyse ce qui se passe dans le polyamour féministe qui construit de nouveaux mythes et une nouvelle utopie.

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Article original paru dans Pikara Magazine

http://www.pikaramagazine.com/author/coral-herrera/

Traduction : Elisende Coladan

Sur les plans théorique et discursif, nous sommes en train de commencer à bien enrayer le modèle de l’amour romantique, en dépit du fait que l’on ait des siècles de patriarcat derrière notre façon de le vivre émotionnellement.  Le polyamour génère, lui aussi, des mythes, des happy ends, des processus enrichissants, des expériences fascinantes, des déceptions et des frustrations diverses et variées.

La polyamorie féministe est une nouvelle utopie collective pour celles qui rêvent d’un monde égalitaire, féministe et multiple. Dans ce monde idéal, nous, les femmes, ne serions pas divisées en deux groupes, les gentilles (fidèles, soumise et sans désir sexuel) et les méchantes (nymphomanes, salopes et libres). Nous aurions toutes le droit d’avoir les relations que nous voudrions sans nous sentir coupables, sans avoir à rendre de comptes à quiconque, sans déclencher un scandale, sans que l’on nous insulte, nous discrimine ou on nous tue pour cela.

En outre, nous aurions bien plus de temps pour aimer, pour profiter de la vie et de l’affection reçue, pour rechercher et construire des relations diverses, avec ou sans sexe, avec ou sans romantisme. Dans un monde polyamoureux féministe idéal, nous n’aurions pas honte de nos corps : le péché et la culpabilité n’existeraient pas. Nous pourrions vivre notre sexualité et nos orgasmes multiples, sans traumatismes ni complexes.

Nous construirions une espèce d’éthique amoureuse pour éviter les conflits romantiques et les luttes de pouvoir, et nous apprendrions à nous unir et à nous séparer avec tendresse. Avec ce code, l’objectif général serait de prendre soin des autres et de nous-mêmes, d’apprendre à résoudre les conflits sans violence, d’éviter la souffrance inutile et d’apprendre à savourer l’amour et la vie.

Dans le monde de la polyamorie féministe et queer, nous ne serions ni égoïstes, ni jalouses, ni possessives, et nous ne souffririons pas si notre partenaire tombait follement amoureux.se d’une autre personne et avait besoin d’espace pour vivre ce bouleversement amoureux. Nous pourrions arriver à être, alors, des personnes humbles et généreuses qui aiment leur liberté et celle des autres. Nous serions moins égocentriques, car nous n’éprouverions pas le besoin de nous sentir uniques ni spéciales pour quelqu’un 24h/24. Nous n’aspirerions pas, comme actuellement, à être le centre de l’Univers de la personne aimée, car, dans le monde polyamoureux, il n’y a pas de centres, il ne s’agit que de réseaux interconnectés. Tous les sentiments se trouveraient au même niveau, sans hiérarchies : chaque couple se construirait à partir de l’interaction et du présent, il n’y aurait pas d’amours clandestines et l’amour ne se refermerait pas sur lui-même, mais flotterait librement, en se multipliant et se diffusant.

Dans la polyamorie féministe, il n’y aurait pas d’étiquettes qui nous distinguent et nous classent comme hétérosexuelles, lesbiennes ou bisexuelles, car ce ne serait pas des identités, mais des états temporaires, des transitions de l’être dans l’espace et le temps dans lesquels nous circulerions sans problème. Le masculin et le féminin arrêteraient d’être des états purs : nous n’aurions à donner d’explications à qui que ce soit sur notre genre, nos orientations (sexuelles), nos goûts et appétences, parce que ce serait sans importance.

La polyamorie féministe serait queer, inclusive et diverse, avec des pratiques et des façons multiples de la vivre. La monogamie ne serait ni mal vue ni associée au patriarcat. Tout le monde pourrait être monogame dans un système polyamoureux féministe, sans que cela suppose un quelconque problème, parce que la polyamorie féministe n’a pas de règles écrites, ni de normes à suivre fidèlement : chacun.e dessine le tissu sexuel, affectif, érotique et romantique qui lui convient, sans avoir à suivre de patrons préétablis, sans se mettre des étiquettes, ni se sentir cloisonné.e par des structures externes.

Par ailleurs, dans ce monde idéal, nous serions tou.te.s des personnes géniales, parce que nous n’aurions ni à mentir, ni à tromper, ni à trahir qui que ce soit. Nous ne nous sentirions pas coupables non plus de ce que nous faisons ou ressentons. Il n’y aurait pas de regrets ni de scènes dramatiques, nous n’aurions pas à avoir honte de nos sentiments ni n’aurions pas à nous en excuser. Nous serions libres d’aimer beaucoup de monde, de différentes façons. Nous serions libres de construire nos relations à notre gré, sans adopter aucune structure qui ne soit pas la nôtre, mais plutôt en en créant une à travers l’interaction avec les autres.

Le réveil sonne et je me réveille en plein XXIe siècle, le patriarcat est encore en bonne santé, nous l’avons bien ancré dans notre ADN et ce monde polyamoureux féministe n’existe pas (encore) en tant que tel. Le patriarcat est l’enveloppe dans laquelle se manifeste notre réalité et il est à l’intérieur de chacun.e d’entre nous, que l’on soit hétéro, lesbienne ou bi, que nous pratiquions la monogamie ou l’amour libre.

Sur le plan théorique et discursif, nous sommes en train de faire de grandes ruptures et nous le voyons clairement, sur le plan émotionnel, par contre, nous avons un long chemin à parcourir. Je ne suis pas certaine que le changement émotionnel soit quelque chose qui puisse se faire uniquement en le souhaitant et en travaillant dur, car nous avons beaucoup de siècles de patriarcat derrière nous. J’incite toujours à passer de la théorie à la pratique, mais j’admets que c’est bien compliqué : moi-même, j’ai du mal à être totalement cohérente et je ne peux pas m’empêcher de ressentir ce que je ressens, même si je fais tout pour y arriver.

Notre culture entière est basée sur le mythe du « quand on veut, on peut » ou, ce qui revient au même, sur cette idée absurde que vend le mythe du rêve américain (n’importe qui peut arriver à être président des États-Unis, il suffit d’y travailler dur). Nous avons cru qu’avec beaucoup de bonne volonté, de joie, d’effort, de discipline et un peu de chance nous pourrions parvenir à réaliser tout ce que nous voulions.

Tant et si bien que les gourous nous assurent qu’il est plus facile de gagner au loto si on le souhaite intensément et qu’on place toute notre énergie dans cet espoir. Le secret de la postmodernité c’est « yes, you can » : « oui, tu le peux ». En suivant cette logique, on peut cautionner l’idée que le marché du travail soit terrible et que le nombre de chômeurs soit indécent et que, par ailleurs, il soit possible d’obtenir ce que les autres ne peuvent pas atteindre. Parce qu’on est spécial, parce qu’on le vaut bien, parce que nous pouvons faire de nos rêves une réalité (…et les autres, qu’ils se débrouillent).

C’est donc avec cette même logique — celle qui nous fait maigrir, si nous le voulons — que nous pouvons nous dépatriacaliser et éviter la monogamie, si nous le voulons. C’est bien selon cette logique qu’il y a autant de personnes en train de suivre des régimes amaigrissants ou de se faire faire des liposuccions ; c’est toujours selon cette logique qu’il y a tant de personnes à l’œuvre, cherchant à se débarrasser de concepts comme ceux de la propriété privée, de l’exclusivité, de la possessivité et tout ce qui restreint notre désir ainsi que notre liberté d’aimer.

Dans l’état actuel des choses (c’est-à-dire dans le patriarcat capitaliste postmoderne), nous voulons tester, nous aventurer et essayer. Nous voulons faire de nos rêves une réalité et nous transformer en personnes ouvertes et généreuses qui ne ressentent jamais la jalousie ni ne limitent la liberté, pour leurs compagnes ou compagnons, d’avoir d’autres partenaires. Tout comme nous sommes en train de déconstruire la maternité patriarcale et d’autres structures, comme l’amour romantique ou la démocratie patriarcale, nous voulons également déconstruire la monogamie en construisant une utopie polyamoureuse dans laquelle nous allons toutes être plus mûres, cohérentes et heureuses.

Nous nous prenons une claque lorsque nous réalisons que nous n’avons pas les outils pour y parvenir. Nous avons la théorie, mais il nous manque les outils pour mener à bien une telle transformation. Nos connaissances concernant la gestion des émotions sont encore limitées et nous ne sommes pas encore suffisamment entrainé.e.s, pour pouvoir les assumer et bien les vivre. Nous savons que le changement doit être à la fois individuel et collectif, mais nous sommes en train d’essayer de transformer un discours en action, à l’aveuglette. Et ce, parce que nous n’avons pas de modèles à suivre, personne n’a la formule magique. Et les références dont nous disposons, dans notre culture, sont si anciennes qu’elles n’ont plus guère de valeur à nos yeux.

Nos sentiments n’évoluent pas aussi rapidement que nos théories et la société n’évolue pas, non plus, au même rythme que nos rêves érotiques et utopiques. Celles d’entre nous qui sommes hétéro constatons au quotidien que nos compagnons ne réfléchissent pas au même rythme que nous. Certes, il y a des hommes égalitaires et féministes qui y travaillent, mais ils sont encore trop peu nombreux.

Ce sont de trop nombreux siècles d’oppression patriarcale, beaucoup trop. Parfois (généralement quand je regarde la télévision dans un bar), je perds ma foi en l’Humanité et je deviens pessimiste, en me demandant combien de siècles il nous faudra pour arriver à intérioriser tous les changements que nous voulons faire. Même si un miracle arrivait juste maintenant et que toute l’industrie culturelle commençait à lancer des messages d’un autre genre, nous racontant des histoires avec d’autres trames, d’autres personnages et d’autres happy ends, nos structures émotionnelles ne changeraient pas immédiatement. Parce qu’elles sont vraiment enracinées en nous : nous en héritons à travers la famille, l’école, les films et les chansons. Il n’est donc pas si facile que ça de se vider de toute cette charge culturelle. En plus, nous croyons avec dévotion en la magie de la transformation instantanée, c’est pour cela que nous utilisons des amulettes, des totems, des talismans, des figurines et des pierres sacrées, de la même manière que les héros de nos contes parviennent à faire ce qu’ils veulent en frottant une lampe d’Aladin, en embrassant un crapaud, en tuant un dragon, en portant une bague…

Eh bien non, nous n’allons pas nous lever un bon matin en découvrant que nous ne sommes plus jalouses. Peut-être en cours de route découvrirons-nous des outils pour apprendre à la gérer et pour éviter qu’elle n’affecte nos êtres chers. Mais les émotions ne disparaissent pas de nos corps par magie, car elles se sont construites à grand renfort de mythes.

Chacun.e d’entre nous a intériorisé ces mythes à travers nos propres récits, c’est pour cette raison que déconstruire le romantisme patriarcal et nous déconstruire nous-mêmes n’est pas facile du tout. Cela peut être même extrêmement douloureux. Je crois que cela explique pourquoi il y a tellement de personnes tourmentées par les peurs et les profondes contradictions postmodernes : ce que j’aimerais qu’il y ait et ce qu’il y a, ce que je pense et ce que je ressens, ce que je dis et ce que je fais, ce que je suis et ce que j’aimerais être.

Beaucoup d’entre nous veulent passer de la théorie à la pratique en parvenant à une totale cohérence entre nos discours, nos actions et nos sentiments. Mais personnes n’est complètement cohérent dans ses idées. Et après avoir reçu par intraveineuse autant de théorie patriarcale depuis notre plus tendre enfance et notre adolescence (nous avons appris à aimer de manière monogame et patriarcale), désapprendre tout cela est extrêmement complexe.

En ce qui me concerne, je me complique de moins en moins l’existence et je m’adapte à tout ce qui m’arrive. Selon mes envies et selon l’interaction que j’ai avec l’autre personne, je suis parfois hétéro, parfois lesbienne, parfois je suis monogame, parfois pas. En ce moment, par exemple, je suis hétéro et monogame, et dans d’autres phases de ma vie, j’aborde la relation d’une autre façon. Dans ma pratique amoureuse, je construis les relations au gré de ce qui vient : avec chaque personne, j’établis des pactes qui peuvent être révisés ou se transformer à tout moment. Cela dépend de mon ressenti, de mes besoins et envies, des siennes, de ce que chacun.e d’entre nous souhaite… Chacun.e est différent.e des autres. Et moi-même, je change avec les années, si bien qu’à chaque fois l’expérience amoureuse a été différente. En ne me mettant pas dans un carcan qui ne correspond à aucun style amoureux, je me suis sentie plus libre d’explorer et d’essayer de nouvelles choses… J’ai rencontré de grands succès dans mon parcours de vie (par exemple, aujourd’hui, je suis bien moins jalouse que pendant mon adolescence) et j’ai encore bien des aspects à travailler. Ce que j’évite vraiment, c’est de suivre des modes, des standards, des solutions totalisantes ou des vérités absolues.

J’adore le fait qu’il existe une grande diversité de manières d’aimer. Mais je fuis les religions de l’amour qui vous assurent avoir trouvé la formule magique pour être heureux. Le polyamour, par exemple, est à la mode, mais c’est aussi une structure qui nous vient du dehors, c’est-à-dire que nous ne l’avons pas créée nous-mêmes. Même si cela répond à un certain nombre de problèmes, cela nous en apporte d’autres : ce n’est pas une panacée, ni une rédemption. Pour certaines personnes, ça fonctionne très bien, alors que d’autres souffrent horriblement en essayant de s’adapter à cette nouvelle structure. Parce que chaque structure a ses propres problèmes.

L’utopie polyamoureuse est tout aussi romantique que l’utopie monogame : le polyamour génère également des mythes de happy ends, de processus enrichissants, d’expériences fascinantes et de paradis sur mesure. Et c’est pour cela qu’il génère aussi des déceptions et des frustrations diverses et variées, si, malgré nos efforts et notre bonne volonté, nous réalisons que nous n’y parvenons pas. Nous y mettons tout l’amour du monde, mais cela nous fait mal… Alors, que faire ? Et nous voici de retour vers la dichotomie patriarcale : soit nous retournons à la monogamie, soit nous rompons avec celle-ci. Retourner à la monogamie suppose de trahir son  entourage et de se trahir soi-même, c’est retrouver un certain confort en connaissance de cause, c’est revenir au double régime de la morale, à l’hypocrisie, au désir d’exclusivité. Et on se sent patriarcale alors que la dynamique générale est d’aller vers l’ouverture totale.

Rompre avec la monogamie implique non seulement de nager à contre-courant au niveau du politique et du social, mais aussi d’aller à contre-courant de toutes les émotions et les sentiments dont nous avons hérités et qui sont en nous, qui vivent en nous, nous influencent, nous limitent, nous conditionnent. Il s’agit alors d’une double bataille : on lutte contre la monogamie capitaliste hétéro-patriarcale et en même temps, on lutte contre ses propres sentiments monogames, capitalistes et patriarcaux. C’est-à-dire, contre soi-même.

Et, parfois, on se demande : « Est-ce que cela vaut vraiment la peine de lutter autant ? » ou encore « Mais pourquoi donc ne suis-je pas en train de m’amuser, est-ce que le rythme que je m’impose est trop fort et que j’ai besoin de plus de temps pour mon propre processus, est-ce que c’est parce que ce n’est pas une bataille personnelle, mais bien collective et que je ne peux pas affronter un changement aussi énorme toute seule ?

On finit par souffrir tout autant de la monogamie que du polyamour, et ce, parce que la structure amoureuse ne cesse d’être patriarcale. Aimer librement serait bien plus facile si la culture dans laquelle nous vivions n’était pas basée sur l’individualisme, la propriété privée, les hiérarchies, les luttes de pouvoir, les interdits et les tabous. Aimer librement serait possible dans un monde sans machisme, sans morale hypocrite, sans exploitation économique de la grande majorité par quelques-uns. Aimer en liberté serait plus facile, si nous, les femmes, pouvions avoir une plus grande autonomie financière, si nous ne dépendions pas économiquement des hommes, si nous ne souffrions pas de discrimination et de violence.

Nous pourrions aimer librement si nous nous organisions d’une autre manière, si le couple monogame hétérosexuel cessait d’être le pilier de notre système, si on arrêtait de nous bombarder avec cette idée de « normalité », si nous vivions dans un monde diversifié et égalitaire, si nous avions les moyens nécessaires pour jouir de tout cela. Mais nous ne les avons pas, alors nous nous libérerons de certaines oppressions et nous nous en imposons d’autres ; nous cassons des mythes et nous en construisons d’autres, nous substituons nos croyances et nos tabous par d’autres et nous terminons par nous sentir emprisonnées comme dans n’importe quelle autre structure.

Pour nous libérer, il faut en finir avec ces structures qui nous viennent du dehors et construire les nôtres. Entre la monogamie absolue, mensongère et le polyamour bon enfant et bienheureux, il y a bien d’autres alternatives. Nous n’avons pas à nous diviser en deux groupes, nous n’avons pas à choisir l’un ou l’autre modèle. Entre le blanc et le noir, il existe toute une gamme de couleurs et de nuances aussi variées qu’il y a de personnes et aussi diverses que les relations que nous construisons entre nous.

Je crois qu’on est plus heureux.euse sans être esclave des modes, en nous laissant guider par les envies du moment, sans étiquettes qui nous limitent et nous conditionnent. Je crois qu’il n’y a pas de formule magique pour moins souffrir et en profiter plus : nous vivons dans l’ère de la customisation et il revient à chacun.e de se confectionner sa propre utopie, sa propre Réalité et ses propres structures. Ce qui sert à un.e ne sert pas à tou.te.s. Et ce qui a été utile à une étape de notre vie ne l’est plus à une autre, car on change avec les années, on s’améliore et on grandit en tant que personne, on accumule des expériences qui nous amènent à dessiner un autre type de stratégies, et à avoir d’autres types de problèmes.

Le processus de changement doit être individuel, mais également collectif : c’est plus simple lorsqu’on peut échanger avec d’autres personnes tout au long du processus : échanger des outils, des doutes, des problèmes, des théories et des pratiques. Et ce, afin de remettre en question les mythes (monogames ou polyamoureux), les normes, les modes, les interdits et les oppressions qui pèsent sur notre culture amoureuse. Nous sommes de plus en plus nombreux.ses à avoir envie d‘investiguer et de déconstruire le patriarcat, à revendiquer la diversité sexuelle et amoureuse, à travailler personnellement et collectivement dans le but d’arriver à une transformation totale (sexuelle, économique, politique, sociale, affective et culturelle). Néanmoins, ce travail de déconstruction des structures ne doit pas revenir à être obligé de supporter de nouvelles structures tout aussi tyranniques et douloureuses. Que chacun.e se construise la sienne en accord avec ses goûts, ses besoins et ses envies. Dans ces ruptures et changements, il est fondamental de pouvoir élire librement les manières de nous chérir et de nous aimer.

Le romantique est politique : le processus de transformation est individuel et collectif, mais il doit être amusant.

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[1] Elle a quitté ce pays en 2020 et vit actuellement en Espagne.

Anarchie Relationnelle: Roma Al Revés Es Política

Roma

Interview de Roma al Revés es Política (c’est un jeu de mots : « Amor », « amour », en espagnol, donne « Roma » en verlan. Son pseudo peut donc se traduire par : « Roma, à l’envers, c’est politique »).

Roma écrit régulièrement sur l’anarchie relationnelle et d’autres formes de relations alternatives sur son blog (privé) « El Bosque en el que vivo », anime des ateliers et donne des conférences sur le sujet.

Après nous être fréquentées sur les réseaux sociaux, Roma et moi nous sommes rencontrées en 2015 en tant qu’invitées des journées barcelonaises « Amors Plurals ». Roma est une personne que j’admire, à la pensée brillante et claire. Je vous laisse la découvrir à travers cette interview publiée initialement dans le magazine on line Inquire Project

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Traduction : Elisende Coladan

Je suis Roma Al Revés Es Política, activiste pour des relations non conventionnelles, transféministe, et provinciale qui a migré à Madrid. Mon activisme est un croisement entre deux manières de voir le monde : les féminismes et les relations non monogames. Nous repensons collectivement l’amour. Je suis devenu féministe au fur et à mesure de mes rencontres , dont j’apprenais et recevais des outils pour comprendre ce qui m’arrive et pourquoi. J’aimerais faire une longue promenade en montagne avec Federica Montseny [2] pour qu’elle me raconte comment c’était de faire partie du gouvernement en étant anarchiste et comment elle gérait ses contradictions. J’imagine la société du futur plus complexe technologiquement, plus stratifiée, avec plus de différences sociales, et avec des formes de résistance et de survie plus diverses. Mes petites victoires quotidiennes sont d’être visible comme femme non hétéro dans l’espace public, d’être sortie du placard de la non-monogamie dans mon environnement familial et de survivre dans la précarité.

Tu te définis comme une activiste des relations non conventionnelles. Qu’est-ce qu’une relation non conventionnelle ? Comment fonctionne-t-elle ?

Ce sont les personnes qui construisent ce lien qui décident de comment fonctionne chacune de leurs relations.. On peut vivre des relations romantiques non-monogames de plein de manières : le couple ouvert exclusif dans le lien romantique mais ouvert au partage d’expériences sexuelles avec d’autres personnes, ponctuellement ou en continu : le polyamour, où des liens romantiques s’établissent avec d’autres personnes ; le polycélibat où le projet de vie ne se construit pas autour d’une relation de couple ; les anarchies relationnelles, qui ne définissent pas les liens comme « romantiques » ou « non romantiques » ou, si elles le font, ne privilégient pas les relations romantiques par rapport aux non romantiques, etc..

C’est facile, dans la pratique ?

Non, parce que, pour le moment, on n’a pas de références. Du coup, tu peux te sentir très perdue, ou même penser que tu as un problème. De fait, notre éducation amoureuse ne nous donne pas d’outils pour gérer des situations non conventionnelles. En plus, il y a des sanctions sociales pour les personnes qui ne font pas les choses de manière conventionnelle. Sortir du placard nous met dans une situation de grande vulnérabilité, similaire à la sortie du placard LGBT, et tu peux avoir des problèmes avec ta famille d’origine, dans ton environnement de travail, social, etc…

J’imagine que ça t’est arrivé : tu rencontres une fille, vous vous plaisez, vous vous attirez, vous établissez une certaine forme d’intimité, créez un lien … Á quel moment tu lui dis :« je ne suis pas monogame » ? Comment tu le dis ? Qu’est-ce qui se passe ensuite ?

Pour moi, c’est préférable de le dire dès que possible. La monogamie est assumée d’emblée, tout comme l’hétérosexualité : si tu ne dis pas : « euh, je ne suis pas hétéro », les gens pensent qu’effectivement, tu l’es. Alors si tu ne dis pas dès le début : « je ne veux pas de relation monogame pour le moment », l’autre personne imaginera probablement que c’est le cas et après, ça peut générer un problème inutile. Comment le lui dire ?  Il faut que tu sois le plus à l’aise possible, mais que tu n’oublies pas que tu expliques quelque chose d’important pour toi, et que ça n’a rien de mauvais. Ce qui se passe après dépend, par contre, de comment l’autre personne le prend, en sachant que cela peut lui sembler déconcertant et qu’elle n’aura probablement personne dans son entourage pour en parler ou lui en donner une image positive . Donc, il est nécessaire d’y aller lentement et en douceur.

Parce que (attends), commençons par le début : c’est quoi l’amour ?

D’une part, il y a les expériences que nous associons à l’amour : l’envie d’intimité, l’érotisation, l’envie de se projeter dans le temps, etc. Ainsi que tout le spectre de combinaisons possibles et d’expressions de ces expériences. Et d’autre part, il y a la façon dont nous les interprétons et ce que nous en faisons : comment nous construisons des liens — ce qui, dans notre culture romantique actuelle, est basé sur l’amour romantique.

Qu’est-ce que c’est, l’amour romantique ?

L’amour romantique est une construction culturelle qui est apparue dans un contexte historique concret, et qui inclut des mythes sur la « nature véritable » de l’amour, sur comment doit être une relation si l’amour est « véritable » (exclusive, pour toujours, centrale dans ta vie, orientée vers le fait de vivre ensemble et de fonder une famille, etc.) Elle est basée sur le sexe-genre : dans l’idée qu’il y a une séparation claire entre hommes et femmes, qu’en fonction de cette différence, nous avons des attentes et des apports différents en amour et, qu’en plus, nos besoins et apports sont complémentaires. Dans ce sens, l’amour romantique présuppose une relation hétérosexuelle, donc une relation sociale asymétrique entre les genres, considérée comme « naturelle ».

Qu’est-ce que c’est, l’amour non romantique ?

Il y a eu d’autres manières de vivre l’amour à d’autres moments de l’histoire ou dans d’autres contextes, mais j’entends que tu me demandes comment nous construisons l’amour si nous démontons toute cette construction culturelle qu’est l’amour romantique. C’est le grand travail que nous sommes en train de faire et que nous avons devant nous : construire une culture amoureuse qui se base sur des valeurs qui correspondent plus à qui nous sommes.

Pouvons-nous dire que l’amour romantique est machiste ?

Oui, parce qu’il est basé sur les différences complémentaires entre hommes et femmes assumées comme naturelles. Dans celles-ci, les femmes sont vouées à la sphère privée. On nous éduque pour prendre en charge tous les travaux ménagers et de soutien de vie « par amour », c’est-à-dire : volontairement, sans rien attendre en échange, sans rémunération et invisibilisées.

Comment fonctionnent les structures de genre dans les relations de couple ?

Il y a déjà eu beaucoup d’analyses sur le fonctionnement des structures de genre dans les relations hétérosexuelles. Il est nécessaire de continuer à réfléchir à comment fonctionnent les relations entre personnes avec d’autres orientations sexuelles ou d’autres identités. Dans une relation femme-homme bisexuels, par exemple, est-ce que les structures de genre fonctionnent de la même façon ? Comment fonctionnent les rôles de genre dans les relations entre lesbiennes ? Et dans les relations de couple entre personnes non binaires ?

Retournons à l’aspect pratique : une fille rencontre une autre fille… et elles entament une relation non conventionnelle. Tu affirmes que « dans les relations monogames, c’est de fidélité qu’il s’agit, et dans les non-monogames, c’est de respect des accords » : comment sont négociés ces accords ?

En pensant à ce que nous voulons et à ce dont nous avons besoin. L’idéal serait de penser à comment nous aimerions que soit cette relation, en parler et trouver à deux (ou plus) nos points communs. Il y a de grandes chances pour qu’on n’ait pas, à priori, les mêmes souhaits et nécessités. Peut-être que je voudrais une exclusivité romantique et pas l’autre personne. Alors, je vais réfléchir et voir si c’est quelque chose que je peux accepter ou pas. Et ensuite négocier la manière de gérer ce genre de situations au niveau pratique. Si nous décidons que ça entre dans le cadre de nos accords de pouvoir coucher avec d’autres personnes, essayons de le faire en établissant des accords concrets : avec des personnes que nous connaissons toutes les deux ou pas ? Ponctuellement avec chaque personne, ou cela serait dérangeant que ce soit habituellement avec la même personne ? Nous ne sommes pas vraiment habituées à parler de ce genre de choses, mais c’est plus facile si on arrive à un accord préalable. Même ainsi, il est bon de garder à l’esprit le fait qu’il n’est pas possible de tout prévoir et de négocier toutes les situations possibles et imaginables. Il est important de rester ouverte face à de nouvelles situations. Et surtout, le prendre très calmement. C’est l’idéal, mais dans la pratique, nous ne sommes pas toujours fortes, certaines choses nous affectent ; parfois il est difficile d’être honnête avec soi-même, avec l’autre, parfois nos besoins changent et on ne sait pas comment s‘y prendre, etc. D’où le besoin d’envisager tout cela calmement et de bien comprendre qu’il s’agit d’un processus.

Tu dis que 90% de notre énergie se consume dans des relations romantiques : comment serait un monde où nous nous occuperions d’autres choses ? Sur quels points pourrions-nous dépenser notre énergie ?

Si nous décentralisions les relations romantiques de l’axe central sur lequel se situent nos projets de vie les plus importants (vie commune, soins, économie partagée, éducation des enfants…), je pense que nous vivrions dans un monde plus flexible, qui nous permettrait de construire nos vies de manières bien plus diverses. Et dont le point de départ serait nos réalités, nos besoins et nos désirs. Qui nous permettrait également de construire des réseaux affectifs qui nous empouvoiraient, avec lesquels nous pourrions construire des formes de vie alternatives dans ce monde patriarcal, capitaliste, impérialiste, colonial, validiste.

Tu te dis anarchiste relationnelle : qu’est-ce que cela veut dire ?

L’anarchie relationnelle est un paradigme, une manière de comprendre les relations, qui entre dans le champ de la non-monogamie et qui ne catégorise pas les relations par types. Elle part de l’idée qu’un lien différent, avec ses propres dynamiques internes, se construit dans chaque relation ». L’engagement, l’intimité physique ou affective et le sexe ne concernent pas uniquement les relations romantiques. L’AR (Anarchie Relationnelle) rompt avec le privilège que les relations romantiques ont sur les autres et qui les considère comme ayant plus de valeur.

Dans la pratique, s’identifier en tant qu’anarchiste relationnelle signifie qu’on ne hiérarchise pas les relations de cette manière, que dans notre réseau affectif, tous les types de liens sont importants et que nous nous impliquons dans tous, qu’ils soient romantiques ou pas. Nous établissons des engagements de vie commune, d’éducation, d’économie partagée, etc., avec les personnes avec qui nous sentons ces affinité et désir, pas nécessairement avec celles avec lesquelles nous avons un lien romantique.

Et dans la pratique, où se situe le féminisme ?

Pour moi, cela se situe sur la même base. L’anarchie relationnelle parle de restructurer les relations sociales, de la manière dont nous structurons les réseaux de soins et de soutien de la vie. En tant que personne sociabilisée comme femme, l’amour est une position de genre qui se concrétise dans « mon projet de vie qui doit tourner autour du couple ». L’AR me donne les outils pour démonter cela. En plus, l’AR sépare l’engagement, la vie commune et s’occuper des enfants, de l’amour romantique — qui est le piège dans lequel tombent les femmes, qui assument de nombreux travaux « par amour ». Cela signifie que nous avons à démonter toutes sortes de dynamiques que nous avons en nous, et à mettre les privilèges sur la table pour les travailler. C’est cela le féminisme.

Et comment prend-on soin les unes des autres ?

Le fait de prendre soin se décentralise et l’intensité des engagements dans ce « prendre soin de l’autre » se répartit entre les différentes relations. Jusqu’où peut aller cette répartition change selon les situations. En fait, nous vivons dans cette même culture romantique et dans un contexte où les relations sont hiérarchisées. Les constructions qui ne se basent pas sur le couple romantique restent fragiles parce que toutes les structures sociales et culturelles renforcent cette hiérarchie.

Je lis sur ton blog El Bosque en el que vivo : « C’est un dur labeur que démonter les mythes de notre culture amoureuse dans nos propres vies. » Cet effort en vaut-il la peine ?

S’il s’agit de ta manière d’appréhender la vie, c’est absolument nécessaire. Ce n’est pas un chemin facile mais il nous empouvoire, nous donne un agenda, nous permet de découvrir plein de choses, nous ouvre le champ des possibles. En chemin, nous établissons des liens forts avec d’autres personnes qui sont également en train de faire un dur labeur, parce que nous construisons à partir de la vulnérabilité partagée et c’est précieux. Nous pouvons réguler cet effort : nous n’allons pas démonter la culture amoureuse du jour au lendemain. Ce sont des processus longs qui se font petit à petit, dans lesquels nous prenons corps, qui doivent se faire avec soin et en prenant soin de soi et des autres, et qui ne sont pas noirs ou blancs. Ce sont des processus que nous ne faisons pas seules, ils sont partagés et cela nous rapproche des personnes dont nous partageons la vie, d’une façon qui n’arriverait pas autrement. Cette construction collective peut être puissante et belle.

Je m’imagine me lever un beau matin et me dire : « eh, merde, je suis pas monogame ! ». Comment on arrive à cela ?

Eh bien, chacune y arrive par son propre chemin. En ce qui me concerne, j’y suis arrivée par des réflexions sur le droit de disposer de mon propre corps..

Il y a des personnes qui arrivent à la non-monogamie en cherchant des manières de continuer à construire une relation qui était monogame et qui, pour une raison ou l’autre, ne fonctionnait plus, dans cette forme, lors d’une situation nouvelle. Par exemple, celle où une des deux personnes veut explorer le monde BDSM ou avoir des pratiques sexuelles non conventionnelles et pas l’autre, ou si une des deux souhaite avoir des relations avec une personne d’un autre genre que celui de sa partenaire et que cela est très important pour elle, que cela fait partie de sa propre identité. Ou pour des questions de séparation physique : une migration longue, un séjour en prison, des situations dans lesquelles arriver à un accord non monogame peut être utile et mieux fonctionner pour certains couples. Il y a aussi des personnes qui viennent à la non-monogamie pour des raisons politiques et pour d’autres, comme dans mon cas, c’est une question identitaire.

Pourquoi devrions-nous repenser nos relations ?

Afin de pouvoir vraiment choisir la manière de vivre les relations qui nous est le plus utile et qui répond vraiment à nos besoins et désirs à chaque moment de notre vie, pour pouvoir construire des relations avec des valeurs qui nous correspondent réellement.

Quel conseil tu donnerais à une personne qui en est juste au début du processus ?

Qu’elle le prenne avec calme et qu’elle recherche d’autres personnes de ce milieu. Si là où elle est, il n’y a pas de communauté de référence, qu’elle la recherche sur Internet, où il y a des communautés virtuelles dans lesquelles nous partageons des ressources. Elle pourra se sentir accompagnée et comprise, ne pas stresser et voir ce qui est possible pour elle. Surtout, qu’elle le prenne avec calme, car, comme c’est un domaine dans lequel nous nous investissons corps et âme, il vaut mieux y aller progressivement. Et en chemin, pouvoir le vivre pleinement.

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[1] J’ai choisi de genrer au féminin tout au long de l’article, comme Roma le fait, tout comme de nombreuses féministes espagnoles. NDLT.

[2] Federica Montseny Mañé, née à Madrid le 12 février 1905 et décédée à Toulouse le 14 janvier 1994, est une intellectuelle et une militante anarchiste espagnole, ministre de la Santé entre 1936 et 1937, sous la Seconde République espagnole, pendant la guerre civile déclenchée par l’armée. Elle est ainsi la première femme espagnole à devenir ministre. (Wikipedia)