Ouvrir les amours, fermer les frontières. Brigitte Vasallo

vasalloCollage de Señora Milton

Présenter Brigitte n’est pas simple, tellement elle peut être polyfacétique. J’aime son franc parler, j’aime qu’elle ose dire et ose « se dire ». Parfois jugée excessive, elle dérange, c’est certain.

Je la connais à travers ses écrits, ses apparitions (assez rares en ce moment) sur les réseaux sociaux. J’ai acheté son livre PornoBurka quand il est sorti (en 2013, déjà !) et (oh la vilaine !), je ne l’ai pas encore lu… Il est dans ma to read list de livres à lire, qui ne diminue pas, car je n’arrête pas d’en acheter. Nous avons eu de riches échanges via les réseaux sociaux et je pense que nous nous apprécions mutuellement. La lire me fait un bien fou ; avec Coral Herrera Gomez et Roma, ce sont des femmes dont les écrits m’aident à mieux comprendre ce qui se joue actuellement dans la non-monogamie et, par là-même, à mieux me comprendre et également comprendre les personnes que j’accompagne en thérapie ou lors de mes espaces de parole. 

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Ce texte a été écrit à l’occasion du 14 février 2016, dans la revue Pikara : http://www.pikaramagazine.com/2016/02/abrir-amores-cerrar-fronteras/

Traduction : Elisende Coladan

Nous vivons dans un système qui nous dit que lorsque « l’autre » arrive, ce n’est jamais une bonne nouvelle, que « l’autre » n’a pas sa place dans notre vie. La pensée monogame et la xénophobie partagent la peur panique de l’altérité.

Aujourd’hui c’est le 14 février, la Saint Valentin, et c’est une date où nous devons parler d’amours. Dans mon cas, de monogamie et de comment nous pouvons repenser un système amoureux qui nous remplit de joie en même temps qu’il nous enfonce dans la violence, les trahisons et les exclusions. Aujourd’hui, il est temps que nous parlions de polyamour, d’anarchie relationnelle, de comment ouvrir les amours, et comment bien le faire.

Aux frontières de l’Union Européenne, en Slovénie, à Ceuta ou sur l’île de Lesbos, aujourd’hui, 14 février, arriveront -comme tous les autres jours- des milliers de personnes réfugiées et migrantes qui fuient des désastres infinis, des guerres avec des bombardement et des guerres avec des spoliations économiques, des guerres coloniales, encore et toujours, orchestrées par une communauté internationale qui s’occupe uniquement d’intérêts stratégiques, économiques et militaires.

Mais ce n’est pas le jour pour parler de ça ! Parlons d’amour, pas de frontières. Pourtant, il s’agit d’une bonne occasion de nous souvenir des implications profondes de l’affirmation « ce qui est personnel est politique » et de nous demander jusqu’où va notre pensée amoureuse critique. Une bonne occasion pour tester la force et la portée de notre déconstruction de la monogamie et de l’amour romantique . Quel sens cela a-t-il au-delà de nos vies privées, pour que nous soyons en train de mettre en jeu notre cœur et nos sentiments afin de construire de nouvelles manières de vivre nos relations.

La pensée monogame

La monogamie, ce n’est pas que des chiffres, ce n’est pas qu’une quantité. Ce qui nous fait croire ça, c’est une erreur anthropologique, euro- et androcentrée, qui définit la monogamie par une quantité (deux personnes), en opposition à d’autres formes de relations (la non-monogamie, c’est plus de deux personnes — à moins qu’il ne s’agisse de musulmans et là, elle a un autre nom, et personnellement, je trouve ça moche).

Dans cette Obsession du nombre, nous perdons de vue que la monogamie, ce n’est pas une pratique, mais un cadre de référence, un cadre monogame, ainsi qu’une forme de pensée : la pensée monogame, qui opère, certes, dans la sphère privée mais également dans la construction groupale. Une pensée monogame qui gère les amours et qui gère les frontières.

De toute la constellation d’idées qui font partie de la pensée monogame, il y en a deux qui se réfèrent aussi bien à l’immense difficulté d’avoir des relations sexo-affectives multiples, qu’à la maltraitance que nous sommes en train de faire subir, en tant que société, à ce que nous définissons comme de l’altérité notamment, aux personnes réfugiées et migrantes : la peur (la terreur) de perdre et le réflexe défensif de l’exclusion.

Nous construisons des couples de manière identitaire, avec des frontières fermées et hermétiques. Nous sommes un couple, nous ne sommes pas en couple. Cette manière de le construire répond, bien sûr, à un besoin de se protéger d’un monde sans pitié : besoin de refuge économique (face au capitalisme sauvage), aussi bien qu’émotionnel (face à l’immense supermarché des sentiments dans lequel nous vivons), mais aussi, de refuge sexuel (face au double mouvement, parallèle et paradoxal, d’hyper-sexualisation de corps instrumentalisés et à usage unique — à prendre et à laisser — d’un côté et, de l’autre, de pénalisation de la sexualité : mono-sexisme, castration des désirs non-normatifs, punition de l’expérimentation, slutshaming…)

Et, pourtant, à force de vivre en cherchant à se mettre à l’abri, nous avons perdu de vue quel était le danger que nous étions en train de fuir. Si c’était la solitude, les relations exclusives ne nous en protègent pas, puisque cette même exclusivité nous impose un régime hiérarchique dans lequel elle est au-dessus de toutes les autres formes de relations, qui deviennent, par là-même, moins importantes et, dans le meilleur des cas, passent au second plan. Si c’est le manque de lien, ce n’est pas l’exclusivité qui va garantir la permanence d’un lien, mais bien l’engagement lui-même, et celui-ci peut comprendre d’autres engagements comme le sont l’amitié ou s’occuper des enfants. La peur de perdre ne se résout par en fermant des frontières pour éviter l’arrivée d’une altérité menaçante, parce que les frontières ne sont jamais que des coupe-feux qui ne résistent pas longtemps. La peur de perdre se résout en éteignant le feu. En désactivant la menace. En désactivant l’idée d’altérité comme menace.

Sommes-nous en train de parler d’amours ou sommes-nous en train de parler d’états ?

Nous sommes en train de parler de la vie, de la manière dont nous nous positionnons dans la vie, de la manière dont la pensée monogame, basée sur l’exclusivité et l’exclusion, nous traverse complètement, depuis la sphère privée jusqu’au groupe, dans ce que nous avons en commun.

La possibilité d’avoir des relations dans une dynamique non-monogame déchaîne des attaques de panique à l’altérité. Cette « autre » qui vient nous voler notre tranquillité, notre bien-être, notre quotidien, notre commodité, notre sécurité. Qui vient se mettre en compétition avec nous et nous enlever notre place centrale, avec le privilège et le pouvoir que cette place nous procure. Qui vient nous mettre en danger. Comme l’affirme la culture populaire, en amour comme à la guerre, tous les coups sont permis. Et tout y est bon : le combat, l’attaque, la violence et l’auto-violence. Comment ça s’appelle, assassiner ta partenaire ou ton ex, sous couvert de jalousie ? Comment peut-on en arriver à tuer « l’autre » ? « Comment pouvons-nous autant nous blesser ? Comment pouvons-nous nous infliger autant de violence ou accepter autant de maltraitances au nom de l’amour ?

Cette « autre », qui vient détruire notre vie, ce sont aussi les réfugiées et les migrantes. Qui viennent bouleverser notre tranquillité, mettre en péril notre paix, nos bonnes coutumes, notre richesse, notre culture, notre identité, notre état de bien-être… Et, dans cette guerre, comme dans l’amour, tous les coups sont permis. L’infamie de leur confisquer leurs objets de « valeur » comme cela se fait au Danemark (mesure à laquelle nous devrions répondre immédiatement en boycottant les produits danois), la brutalité de leur tirer dessus pendant qu’ils se noient comme le fait l’État espagnol à sa frontière Sud, ou de se moquer de leurs morts, y compris celles de leurs enfants, au nom d’une liberté d’expression qui n’est autre que la même violence brutale exercée par d’autres médias, pour ne citer que quelques exemples macabres.

Bien sûr que tout le monde ne tue pas ses amantes ou ne tire pas sur autrui aux frontières. Mais le système est là et il est incrusté dans chaque parcelle de nos vies. Et c’est ce système qui nous dit que l’arrivée de « l’autre » n’est jamais une bonne nouvelle, qu’elle ne nous apportera jamais de nouvelles énergies, de nouvelles connaissances, de nouveaux points de vue, des nouveaux liens, qu’elle ne nous rendra jamais meilleures, ni plus heureuses, ni plus réelles, ni plus lumineuses, ni plus joyeuses. Le système nous dit que l’autre n’a pas le droit d’être.

Dans l’Europe de la décadence, du capitalisme sauvage, des marchés qui sont seigneurs et maîtres, de la troïka, de la paupérisation, des expulsions, de la violence à tous les niveaux contre une population chaque fois plus acculée, de la culture hipster du réchauffé et du vintage, nous sommes-nous arrêtées pour penser combien de possibilités de résistance contre la brutalité du monde apportent avec eux les réfugiées ? Combien d’alliances se perdent ? Combien de possibilités de liens nous sommes en train de dynamiter, aujourd’hui et pour les siècles à venir ? Nous voyons, horrifiées, la même dynamique se déployer dans l’épistémicide[1] qui a eu lieu dans ce que nous appelons « l’Amérique » : tant de formes de connaissance se sont perdues, que nous avons exterminées en même temps que les vies et les mémoires de ces vies. Avons-nous conscience de ce que nous sommes en train de dire sur ce que sont pour nous la pensée, la connaissance et la culture quand nous parlons de la Syrie ? Même si nous ne faisons que dire « Syrie », est-ce que nous comprenons la dimension de ce que nous disons ?

Rompre la monogamie des frontières

Rompre avec la monogamie, c’est dynamiter les frontières, parce qu’elles sont un outil de répression et de haine. Les frontières ne nous protègent pas : elles créent le danger. Le fantasme même de danger. Rompre avec la monogamie, c’est générer de nouvelles formes de relations : ne pas multiplier les mêmes formes, mais les dynamiter pour créer de nouvelles formes de liens basées sur l’inclusion, sur le droit et le besoin d’être, de vivre, d’appartenir, de construire, et les cultiver ensemble.

Le défi, pour nous qui nous disons polyamoureuses, qui nous disons non-monogames, est de donner un nouveau sens au lien et un nouveau sens à la liberté, qui échappent aux serres du néolibéralisme, qui reprennent la conscience de l’être-là[2], du mélange, du métissage, de la contamination croisée comme puissance de vie. Un sens du lien qui nous sache affaiblies sans la présence de cette « autre » que nous refusons de penser comme menace et que nous voulons comme compagne de qui nous pouvons apprendre, en l’incluant dans notre vie, dans notre monde. Cette « autre » qui concrètement se matérialise dans les corps et les vies des amantes, des réfugiées, des migrantes.

[1]  » Un épistémicide est la mort silencieuse des autres formes de science, de cultures, de savoirs, d’apports, qui ont pu exister pour une seule domination, un seul type de science, de savoir qui sont considérés comme légitimes.  » Fatima Khemilat

[2] Traduction littérale de l’allemand Dasein (« existence », mais littéralement da = « là » et sein = « être »), notion exposée par le philosophe Martin Heidegger. Wikipedia

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