Ce n’est pas toi, c’est la structure: déconstruction de la polyamorie féministe. Coral Herrera Gómez

poliamor-coral-herreraIllustration de la Señora Milton

Coral Herrera Gomez est Docteure en Humanités et Communication Audiovisuelle, avec une spécialisation en Études de Genre. Madrilène, elle réside au Costa Rica[1], pays cher à mon cœur.

Coral et moi, nous nous connaissons depuis déjà quelques années, grâce aux réseaux sociaux. C’est elle qui, la première, m’a dit que ma manière de vivre les relations était « queer ». Grâce à elle, j’ai beaucoup appris sur la construction des mythes de l’amour romantique dans notre société occidentale et combien, tout en en étant imprégnée (comme chacun.e d’entre nous), je m’en éloignais par bien des aspects. 

J’ai suivi son cours en ligne « Señoras que… dejan de sufrir por amor. Porque otras formas de quererse son posibles » (« Mesdames qui … arrêtent de souffrir par amour. Parce que d’autres manières d’aimer sont possibles »), avec un groupe de femmes, il y a 3 ans. Ce fut un cours de 8 semaines d’analyse et de réflexion intense sur nos mécanismes, nos modèles et nos croyances amoureuses, qui m’a beaucoup apporté et dans lequel je pense également avoir apporté, notamment au niveau de la sexualité féminine. 

Dans cet article, Coral réfléchit et analyse ce qui se passe dans le polyamour féministe qui construit de nouveaux mythes et une nouvelle utopie.

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Article original paru dans Pikara Magazine

http://www.pikaramagazine.com/author/coral-herrera/

Traduction : Elisende Coladan

Sur les plans théorique et discursif, nous sommes en train de commencer à bien enrayer le modèle de l’amour romantique, en dépit du fait que l’on ait des siècles de patriarcat derrière notre façon de le vivre émotionnellement.  Le polyamour génère, lui aussi, des mythes, des happy ends, des processus enrichissants, des expériences fascinantes, des déceptions et des frustrations diverses et variées.

La polyamorie féministe est une nouvelle utopie collective pour celles qui rêvent d’un monde égalitaire, féministe et multiple. Dans ce monde idéal, nous, les femmes, ne serions pas divisées en deux groupes, les gentilles (fidèles, soumise et sans désir sexuel) et les méchantes (nymphomanes, salopes et libres). Nous aurions toutes le droit d’avoir les relations que nous voudrions sans nous sentir coupables, sans avoir à rendre de comptes à quiconque, sans déclencher un scandale, sans que l’on nous insulte, nous discrimine ou on nous tue pour cela.

En outre, nous aurions bien plus de temps pour aimer, pour profiter de la vie et de l’affection reçue, pour rechercher et construire des relations diverses, avec ou sans sexe, avec ou sans romantisme. Dans un monde polyamoureux féministe idéal, nous n’aurions pas honte de nos corps : le péché et la culpabilité n’existeraient pas. Nous pourrions vivre notre sexualité et nos orgasmes multiples, sans traumatismes ni complexes.

Nous construirions une espèce d’éthique amoureuse pour éviter les conflits romantiques et les luttes de pouvoir, et nous apprendrions à nous unir et à nous séparer avec tendresse. Avec ce code, l’objectif général serait de prendre soin des autres et de nous-mêmes, d’apprendre à résoudre les conflits sans violence, d’éviter la souffrance inutile et d’apprendre à savourer l’amour et la vie.

Dans le monde de la polyamorie féministe et queer, nous ne serions ni égoïstes, ni jalouses, ni possessives, et nous ne souffririons pas si notre partenaire tombait follement amoureux.se d’une autre personne et avait besoin d’espace pour vivre ce bouleversement amoureux. Nous pourrions arriver à être, alors, des personnes humbles et généreuses qui aiment leur liberté et celle des autres. Nous serions moins égocentriques, car nous n’éprouverions pas le besoin de nous sentir uniques ni spéciales pour quelqu’un 24h/24. Nous n’aspirerions pas, comme actuellement, à être le centre de l’Univers de la personne aimée, car, dans le monde polyamoureux, il n’y a pas de centres, il ne s’agit que de réseaux interconnectés. Tous les sentiments se trouveraient au même niveau, sans hiérarchies : chaque couple se construirait à partir de l’interaction et du présent, il n’y aurait pas d’amours clandestines et l’amour ne se refermerait pas sur lui-même, mais flotterait librement, en se multipliant et se diffusant.

Dans la polyamorie féministe, il n’y aurait pas d’étiquettes qui nous distinguent et nous classent comme hétérosexuelles, lesbiennes ou bisexuelles, car ce ne serait pas des identités, mais des états temporaires, des transitions de l’être dans l’espace et le temps dans lesquels nous circulerions sans problème. Le masculin et le féminin arrêteraient d’être des états purs : nous n’aurions à donner d’explications à qui que ce soit sur notre genre, nos orientations (sexuelles), nos goûts et appétences, parce que ce serait sans importance.

La polyamorie féministe serait queer, inclusive et diverse, avec des pratiques et des façons multiples de la vivre. La monogamie ne serait ni mal vue ni associée au patriarcat. Tout le monde pourrait être monogame dans un système polyamoureux féministe, sans que cela suppose un quelconque problème, parce que la polyamorie féministe n’a pas de règles écrites, ni de normes à suivre fidèlement : chacun.e dessine le tissu sexuel, affectif, érotique et romantique qui lui convient, sans avoir à suivre de patrons préétablis, sans se mettre des étiquettes, ni se sentir cloisonné.e par des structures externes.

Par ailleurs, dans ce monde idéal, nous serions tou.te.s des personnes géniales, parce que nous n’aurions ni à mentir, ni à tromper, ni à trahir qui que ce soit. Nous ne nous sentirions pas coupables non plus de ce que nous faisons ou ressentons. Il n’y aurait pas de regrets ni de scènes dramatiques, nous n’aurions pas à avoir honte de nos sentiments ni n’aurions pas à nous en excuser. Nous serions libres d’aimer beaucoup de monde, de différentes façons. Nous serions libres de construire nos relations à notre gré, sans adopter aucune structure qui ne soit pas la nôtre, mais plutôt en en créant une à travers l’interaction avec les autres.

Le réveil sonne et je me réveille en plein XXIe siècle, le patriarcat est encore en bonne santé, nous l’avons bien ancré dans notre ADN et ce monde polyamoureux féministe n’existe pas (encore) en tant que tel. Le patriarcat est l’enveloppe dans laquelle se manifeste notre réalité et il est à l’intérieur de chacun.e d’entre nous, que l’on soit hétéro, lesbienne ou bi, que nous pratiquions la monogamie ou l’amour libre.

Sur le plan théorique et discursif, nous sommes en train de faire de grandes ruptures et nous le voyons clairement, sur le plan émotionnel, par contre, nous avons un long chemin à parcourir. Je ne suis pas certaine que le changement émotionnel soit quelque chose qui puisse se faire uniquement en le souhaitant et en travaillant dur, car nous avons beaucoup de siècles de patriarcat derrière nous. J’incite toujours à passer de la théorie à la pratique, mais j’admets que c’est bien compliqué : moi-même, j’ai du mal à être totalement cohérente et je ne peux pas m’empêcher de ressentir ce que je ressens, même si je fais tout pour y arriver.

Notre culture entière est basée sur le mythe du « quand on veut, on peut » ou, ce qui revient au même, sur cette idée absurde que vend le mythe du rêve américain (n’importe qui peut arriver à être président des États-Unis, il suffit d’y travailler dur). Nous avons cru qu’avec beaucoup de bonne volonté, de joie, d’effort, de discipline et un peu de chance nous pourrions parvenir à réaliser tout ce que nous voulions.

Tant et si bien que les gourous nous assurent qu’il est plus facile de gagner au loto si on le souhaite intensément et qu’on place toute notre énergie dans cet espoir. Le secret de la postmodernité c’est « yes, you can » : « oui, tu le peux ». En suivant cette logique, on peut cautionner l’idée que le marché du travail soit terrible et que le nombre de chômeurs soit indécent et que, par ailleurs, il soit possible d’obtenir ce que les autres ne peuvent pas atteindre. Parce qu’on est spécial, parce qu’on le vaut bien, parce que nous pouvons faire de nos rêves une réalité (…et les autres, qu’ils se débrouillent).

C’est donc avec cette même logique — celle qui nous fait maigrir, si nous le voulons — que nous pouvons nous dépatriacaliser et éviter la monogamie, si nous le voulons. C’est bien selon cette logique qu’il y a autant de personnes en train de suivre des régimes amaigrissants ou de se faire faire des liposuccions ; c’est toujours selon cette logique qu’il y a tant de personnes à l’œuvre, cherchant à se débarrasser de concepts comme ceux de la propriété privée, de l’exclusivité, de la possessivité et tout ce qui restreint notre désir ainsi que notre liberté d’aimer.

Dans l’état actuel des choses (c’est-à-dire dans le patriarcat capitaliste postmoderne), nous voulons tester, nous aventurer et essayer. Nous voulons faire de nos rêves une réalité et nous transformer en personnes ouvertes et généreuses qui ne ressentent jamais la jalousie ni ne limitent la liberté, pour leurs compagnes ou compagnons, d’avoir d’autres partenaires. Tout comme nous sommes en train de déconstruire la maternité patriarcale et d’autres structures, comme l’amour romantique ou la démocratie patriarcale, nous voulons également déconstruire la monogamie en construisant une utopie polyamoureuse dans laquelle nous allons toutes être plus mûres, cohérentes et heureuses.

Nous nous prenons une claque lorsque nous réalisons que nous n’avons pas les outils pour y parvenir. Nous avons la théorie, mais il nous manque les outils pour mener à bien une telle transformation. Nos connaissances concernant la gestion des émotions sont encore limitées et nous ne sommes pas encore suffisamment entrainé.e.s, pour pouvoir les assumer et bien les vivre. Nous savons que le changement doit être à la fois individuel et collectif, mais nous sommes en train d’essayer de transformer un discours en action, à l’aveuglette. Et ce, parce que nous n’avons pas de modèles à suivre, personne n’a la formule magique. Et les références dont nous disposons, dans notre culture, sont si anciennes qu’elles n’ont plus guère de valeur à nos yeux.

Nos sentiments n’évoluent pas aussi rapidement que nos théories et la société n’évolue pas, non plus, au même rythme que nos rêves érotiques et utopiques. Celles d’entre nous qui sommes hétéro constatons au quotidien que nos compagnons ne réfléchissent pas au même rythme que nous. Certes, il y a des hommes égalitaires et féministes qui y travaillent, mais ils sont encore trop peu nombreux.

Ce sont de trop nombreux siècles d’oppression patriarcale, beaucoup trop. Parfois (généralement quand je regarde la télévision dans un bar), je perds ma foi en l’Humanité et je deviens pessimiste, en me demandant combien de siècles il nous faudra pour arriver à intérioriser tous les changements que nous voulons faire. Même si un miracle arrivait juste maintenant et que toute l’industrie culturelle commençait à lancer des messages d’un autre genre, nous racontant des histoires avec d’autres trames, d’autres personnages et d’autres happy ends, nos structures émotionnelles ne changeraient pas immédiatement. Parce qu’elles sont vraiment enracinées en nous : nous en héritons à travers la famille, l’école, les films et les chansons. Il n’est donc pas si facile que ça de se vider de toute cette charge culturelle. En plus, nous croyons avec dévotion en la magie de la transformation instantanée, c’est pour cela que nous utilisons des amulettes, des totems, des talismans, des figurines et des pierres sacrées, de la même manière que les héros de nos contes parviennent à faire ce qu’ils veulent en frottant une lampe d’Aladin, en embrassant un crapaud, en tuant un dragon, en portant une bague…

Eh bien non, nous n’allons pas nous lever un bon matin en découvrant que nous ne sommes plus jalouses. Peut-être en cours de route découvrirons-nous des outils pour apprendre à la gérer et pour éviter qu’elle n’affecte nos êtres chers. Mais les émotions ne disparaissent pas de nos corps par magie, car elles se sont construites à grand renfort de mythes.

Chacun.e d’entre nous a intériorisé ces mythes à travers nos propres récits, c’est pour cette raison que déconstruire le romantisme patriarcal et nous déconstruire nous-mêmes n’est pas facile du tout. Cela peut être même extrêmement douloureux. Je crois que cela explique pourquoi il y a tellement de personnes tourmentées par les peurs et les profondes contradictions postmodernes : ce que j’aimerais qu’il y ait et ce qu’il y a, ce que je pense et ce que je ressens, ce que je dis et ce que je fais, ce que je suis et ce que j’aimerais être.

Beaucoup d’entre nous veulent passer de la théorie à la pratique en parvenant à une totale cohérence entre nos discours, nos actions et nos sentiments. Mais personnes n’est complètement cohérent dans ses idées. Et après avoir reçu par intraveineuse autant de théorie patriarcale depuis notre plus tendre enfance et notre adolescence (nous avons appris à aimer de manière monogame et patriarcale), désapprendre tout cela est extrêmement complexe.

En ce qui me concerne, je me complique de moins en moins l’existence et je m’adapte à tout ce qui m’arrive. Selon mes envies et selon l’interaction que j’ai avec l’autre personne, je suis parfois hétéro, parfois lesbienne, parfois je suis monogame, parfois pas. En ce moment, par exemple, je suis hétéro et monogame, et dans d’autres phases de ma vie, j’aborde la relation d’une autre façon. Dans ma pratique amoureuse, je construis les relations au gré de ce qui vient : avec chaque personne, j’établis des pactes qui peuvent être révisés ou se transformer à tout moment. Cela dépend de mon ressenti, de mes besoins et envies, des siennes, de ce que chacun.e d’entre nous souhaite… Chacun.e est différent.e des autres. Et moi-même, je change avec les années, si bien qu’à chaque fois l’expérience amoureuse a été différente. En ne me mettant pas dans un carcan qui ne correspond à aucun style amoureux, je me suis sentie plus libre d’explorer et d’essayer de nouvelles choses… J’ai rencontré de grands succès dans mon parcours de vie (par exemple, aujourd’hui, je suis bien moins jalouse que pendant mon adolescence) et j’ai encore bien des aspects à travailler. Ce que j’évite vraiment, c’est de suivre des modes, des standards, des solutions totalisantes ou des vérités absolues.

J’adore le fait qu’il existe une grande diversité de manières d’aimer. Mais je fuis les religions de l’amour qui vous assurent avoir trouvé la formule magique pour être heureux. Le polyamour, par exemple, est à la mode, mais c’est aussi une structure qui nous vient du dehors, c’est-à-dire que nous ne l’avons pas créée nous-mêmes. Même si cela répond à un certain nombre de problèmes, cela nous en apporte d’autres : ce n’est pas une panacée, ni une rédemption. Pour certaines personnes, ça fonctionne très bien, alors que d’autres souffrent horriblement en essayant de s’adapter à cette nouvelle structure. Parce que chaque structure a ses propres problèmes.

L’utopie polyamoureuse est tout aussi romantique que l’utopie monogame : le polyamour génère également des mythes de happy ends, de processus enrichissants, d’expériences fascinantes et de paradis sur mesure. Et c’est pour cela qu’il génère aussi des déceptions et des frustrations diverses et variées, si, malgré nos efforts et notre bonne volonté, nous réalisons que nous n’y parvenons pas. Nous y mettons tout l’amour du monde, mais cela nous fait mal… Alors, que faire ? Et nous voici de retour vers la dichotomie patriarcale : soit nous retournons à la monogamie, soit nous rompons avec celle-ci. Retourner à la monogamie suppose de trahir son  entourage et de se trahir soi-même, c’est retrouver un certain confort en connaissance de cause, c’est revenir au double régime de la morale, à l’hypocrisie, au désir d’exclusivité. Et on se sent patriarcale alors que la dynamique générale est d’aller vers l’ouverture totale.

Rompre avec la monogamie implique non seulement de nager à contre-courant au niveau du politique et du social, mais aussi d’aller à contre-courant de toutes les émotions et les sentiments dont nous avons hérités et qui sont en nous, qui vivent en nous, nous influencent, nous limitent, nous conditionnent. Il s’agit alors d’une double bataille : on lutte contre la monogamie capitaliste hétéro-patriarcale et en même temps, on lutte contre ses propres sentiments monogames, capitalistes et patriarcaux. C’est-à-dire, contre soi-même.

Et, parfois, on se demande : « Est-ce que cela vaut vraiment la peine de lutter autant ? » ou encore « Mais pourquoi donc ne suis-je pas en train de m’amuser, est-ce que le rythme que je m’impose est trop fort et que j’ai besoin de plus de temps pour mon propre processus, est-ce que c’est parce que ce n’est pas une bataille personnelle, mais bien collective et que je ne peux pas affronter un changement aussi énorme toute seule ?

On finit par souffrir tout autant de la monogamie que du polyamour, et ce, parce que la structure amoureuse ne cesse d’être patriarcale. Aimer librement serait bien plus facile si la culture dans laquelle nous vivions n’était pas basée sur l’individualisme, la propriété privée, les hiérarchies, les luttes de pouvoir, les interdits et les tabous. Aimer librement serait possible dans un monde sans machisme, sans morale hypocrite, sans exploitation économique de la grande majorité par quelques-uns. Aimer en liberté serait plus facile, si nous, les femmes, pouvions avoir une plus grande autonomie financière, si nous ne dépendions pas économiquement des hommes, si nous ne souffrions pas de discrimination et de violence.

Nous pourrions aimer librement si nous nous organisions d’une autre manière, si le couple monogame hétérosexuel cessait d’être le pilier de notre système, si on arrêtait de nous bombarder avec cette idée de « normalité », si nous vivions dans un monde diversifié et égalitaire, si nous avions les moyens nécessaires pour jouir de tout cela. Mais nous ne les avons pas, alors nous nous libérerons de certaines oppressions et nous nous en imposons d’autres ; nous cassons des mythes et nous en construisons d’autres, nous substituons nos croyances et nos tabous par d’autres et nous terminons par nous sentir emprisonnées comme dans n’importe quelle autre structure.

Pour nous libérer, il faut en finir avec ces structures qui nous viennent du dehors et construire les nôtres. Entre la monogamie absolue, mensongère et le polyamour bon enfant et bienheureux, il y a bien d’autres alternatives. Nous n’avons pas à nous diviser en deux groupes, nous n’avons pas à choisir l’un ou l’autre modèle. Entre le blanc et le noir, il existe toute une gamme de couleurs et de nuances aussi variées qu’il y a de personnes et aussi diverses que les relations que nous construisons entre nous.

Je crois qu’on est plus heureux.euse sans être esclave des modes, en nous laissant guider par les envies du moment, sans étiquettes qui nous limitent et nous conditionnent. Je crois qu’il n’y a pas de formule magique pour moins souffrir et en profiter plus : nous vivons dans l’ère de la customisation et il revient à chacun.e de se confectionner sa propre utopie, sa propre Réalité et ses propres structures. Ce qui sert à un.e ne sert pas à tou.te.s. Et ce qui a été utile à une étape de notre vie ne l’est plus à une autre, car on change avec les années, on s’améliore et on grandit en tant que personne, on accumule des expériences qui nous amènent à dessiner un autre type de stratégies, et à avoir d’autres types de problèmes.

Le processus de changement doit être individuel, mais également collectif : c’est plus simple lorsqu’on peut échanger avec d’autres personnes tout au long du processus : échanger des outils, des doutes, des problèmes, des théories et des pratiques. Et ce, afin de remettre en question les mythes (monogames ou polyamoureux), les normes, les modes, les interdits et les oppressions qui pèsent sur notre culture amoureuse. Nous sommes de plus en plus nombreux.ses à avoir envie d‘investiguer et de déconstruire le patriarcat, à revendiquer la diversité sexuelle et amoureuse, à travailler personnellement et collectivement dans le but d’arriver à une transformation totale (sexuelle, économique, politique, sociale, affective et culturelle). Néanmoins, ce travail de déconstruction des structures ne doit pas revenir à être obligé de supporter de nouvelles structures tout aussi tyranniques et douloureuses. Que chacun.e se construise la sienne en accord avec ses goûts, ses besoins et ses envies. Dans ces ruptures et changements, il est fondamental de pouvoir élire librement les manières de nous chérir et de nous aimer.

Le romantique est politique : le processus de transformation est individuel et collectif, mais il doit être amusant.

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[1] Elle a quitté ce pays en 2020 et vit actuellement en Espagne.

Anarchie Relationnelle: Roma Al Revés Es Política

Roma

Interview de Roma al Revés es Política (c’est un jeu de mots : « Amor », « amour », en espagnol, donne « Roma » en verlan. Son pseudo peut donc se traduire par : « Roma, à l’envers, c’est politique »).

Roma écrit régulièrement sur l’anarchie relationnelle et d’autres formes de relations alternatives sur son blog (privé) « El Bosque en el que vivo », anime des ateliers et donne des conférences sur le sujet.

Après nous être fréquentées sur les réseaux sociaux, Roma et moi nous sommes rencontrées en 2015 en tant qu’invitées des journées barcelonaises « Amors Plurals ». Roma est une personne que j’admire, à la pensée brillante et claire. Je vous laisse la découvrir à travers cette interview publiée initialement dans le magazine on line Inquire Project

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Traduction : Elisende Coladan

Je suis Roma Al Revés Es Política, activiste pour des relations non conventionnelles, transféministe, et provinciale qui a migré à Madrid. Mon activisme est un croisement entre deux manières de voir le monde : les féminismes et les relations non monogames. Nous repensons collectivement l’amour. Je suis devenu féministe au fur et à mesure de mes rencontres , dont j’apprenais et recevais des outils pour comprendre ce qui m’arrive et pourquoi. J’aimerais faire une longue promenade en montagne avec Federica Montseny [2] pour qu’elle me raconte comment c’était de faire partie du gouvernement en étant anarchiste et comment elle gérait ses contradictions. J’imagine la société du futur plus complexe technologiquement, plus stratifiée, avec plus de différences sociales, et avec des formes de résistance et de survie plus diverses. Mes petites victoires quotidiennes sont d’être visible comme femme non hétéro dans l’espace public, d’être sortie du placard de la non-monogamie dans mon environnement familial et de survivre dans la précarité.

Tu te définis comme une activiste des relations non conventionnelles. Qu’est-ce qu’une relation non conventionnelle ? Comment fonctionne-t-elle ?

Ce sont les personnes qui construisent ce lien qui décident de comment fonctionne chacune de leurs relations.. On peut vivre des relations romantiques non-monogames de plein de manières : le couple ouvert exclusif dans le lien romantique mais ouvert au partage d’expériences sexuelles avec d’autres personnes, ponctuellement ou en continu : le polyamour, où des liens romantiques s’établissent avec d’autres personnes ; le polycélibat où le projet de vie ne se construit pas autour d’une relation de couple ; les anarchies relationnelles, qui ne définissent pas les liens comme « romantiques » ou « non romantiques » ou, si elles le font, ne privilégient pas les relations romantiques par rapport aux non romantiques, etc..

C’est facile, dans la pratique ?

Non, parce que, pour le moment, on n’a pas de références. Du coup, tu peux te sentir très perdue, ou même penser que tu as un problème. De fait, notre éducation amoureuse ne nous donne pas d’outils pour gérer des situations non conventionnelles. En plus, il y a des sanctions sociales pour les personnes qui ne font pas les choses de manière conventionnelle. Sortir du placard nous met dans une situation de grande vulnérabilité, similaire à la sortie du placard LGBT, et tu peux avoir des problèmes avec ta famille d’origine, dans ton environnement de travail, social, etc…

J’imagine que ça t’est arrivé : tu rencontres une fille, vous vous plaisez, vous vous attirez, vous établissez une certaine forme d’intimité, créez un lien … Á quel moment tu lui dis :« je ne suis pas monogame » ? Comment tu le dis ? Qu’est-ce qui se passe ensuite ?

Pour moi, c’est préférable de le dire dès que possible. La monogamie est assumée d’emblée, tout comme l’hétérosexualité : si tu ne dis pas : « euh, je ne suis pas hétéro », les gens pensent qu’effectivement, tu l’es. Alors si tu ne dis pas dès le début : « je ne veux pas de relation monogame pour le moment », l’autre personne imaginera probablement que c’est le cas et après, ça peut générer un problème inutile. Comment le lui dire ?  Il faut que tu sois le plus à l’aise possible, mais que tu n’oublies pas que tu expliques quelque chose d’important pour toi, et que ça n’a rien de mauvais. Ce qui se passe après dépend, par contre, de comment l’autre personne le prend, en sachant que cela peut lui sembler déconcertant et qu’elle n’aura probablement personne dans son entourage pour en parler ou lui en donner une image positive . Donc, il est nécessaire d’y aller lentement et en douceur.

Parce que (attends), commençons par le début : c’est quoi l’amour ?

D’une part, il y a les expériences que nous associons à l’amour : l’envie d’intimité, l’érotisation, l’envie de se projeter dans le temps, etc. Ainsi que tout le spectre de combinaisons possibles et d’expressions de ces expériences. Et d’autre part, il y a la façon dont nous les interprétons et ce que nous en faisons : comment nous construisons des liens — ce qui, dans notre culture romantique actuelle, est basé sur l’amour romantique.

Qu’est-ce que c’est, l’amour romantique ?

L’amour romantique est une construction culturelle qui est apparue dans un contexte historique concret, et qui inclut des mythes sur la « nature véritable » de l’amour, sur comment doit être une relation si l’amour est « véritable » (exclusive, pour toujours, centrale dans ta vie, orientée vers le fait de vivre ensemble et de fonder une famille, etc.) Elle est basée sur le sexe-genre : dans l’idée qu’il y a une séparation claire entre hommes et femmes, qu’en fonction de cette différence, nous avons des attentes et des apports différents en amour et, qu’en plus, nos besoins et apports sont complémentaires. Dans ce sens, l’amour romantique présuppose une relation hétérosexuelle, donc une relation sociale asymétrique entre les genres, considérée comme « naturelle ».

Qu’est-ce que c’est, l’amour non romantique ?

Il y a eu d’autres manières de vivre l’amour à d’autres moments de l’histoire ou dans d’autres contextes, mais j’entends que tu me demandes comment nous construisons l’amour si nous démontons toute cette construction culturelle qu’est l’amour romantique. C’est le grand travail que nous sommes en train de faire et que nous avons devant nous : construire une culture amoureuse qui se base sur des valeurs qui correspondent plus à qui nous sommes.

Pouvons-nous dire que l’amour romantique est machiste ?

Oui, parce qu’il est basé sur les différences complémentaires entre hommes et femmes assumées comme naturelles. Dans celles-ci, les femmes sont vouées à la sphère privée. On nous éduque pour prendre en charge tous les travaux ménagers et de soutien de vie « par amour », c’est-à-dire : volontairement, sans rien attendre en échange, sans rémunération et invisibilisées.

Comment fonctionnent les structures de genre dans les relations de couple ?

Il y a déjà eu beaucoup d’analyses sur le fonctionnement des structures de genre dans les relations hétérosexuelles. Il est nécessaire de continuer à réfléchir à comment fonctionnent les relations entre personnes avec d’autres orientations sexuelles ou d’autres identités. Dans une relation femme-homme bisexuels, par exemple, est-ce que les structures de genre fonctionnent de la même façon ? Comment fonctionnent les rôles de genre dans les relations entre lesbiennes ? Et dans les relations de couple entre personnes non binaires ?

Retournons à l’aspect pratique : une fille rencontre une autre fille… et elles entament une relation non conventionnelle. Tu affirmes que « dans les relations monogames, c’est de fidélité qu’il s’agit, et dans les non-monogames, c’est de respect des accords » : comment sont négociés ces accords ?

En pensant à ce que nous voulons et à ce dont nous avons besoin. L’idéal serait de penser à comment nous aimerions que soit cette relation, en parler et trouver à deux (ou plus) nos points communs. Il y a de grandes chances pour qu’on n’ait pas, à priori, les mêmes souhaits et nécessités. Peut-être que je voudrais une exclusivité romantique et pas l’autre personne. Alors, je vais réfléchir et voir si c’est quelque chose que je peux accepter ou pas. Et ensuite négocier la manière de gérer ce genre de situations au niveau pratique. Si nous décidons que ça entre dans le cadre de nos accords de pouvoir coucher avec d’autres personnes, essayons de le faire en établissant des accords concrets : avec des personnes que nous connaissons toutes les deux ou pas ? Ponctuellement avec chaque personne, ou cela serait dérangeant que ce soit habituellement avec la même personne ? Nous ne sommes pas vraiment habituées à parler de ce genre de choses, mais c’est plus facile si on arrive à un accord préalable. Même ainsi, il est bon de garder à l’esprit le fait qu’il n’est pas possible de tout prévoir et de négocier toutes les situations possibles et imaginables. Il est important de rester ouverte face à de nouvelles situations. Et surtout, le prendre très calmement. C’est l’idéal, mais dans la pratique, nous ne sommes pas toujours fortes, certaines choses nous affectent ; parfois il est difficile d’être honnête avec soi-même, avec l’autre, parfois nos besoins changent et on ne sait pas comment s‘y prendre, etc. D’où le besoin d’envisager tout cela calmement et de bien comprendre qu’il s’agit d’un processus.

Tu dis que 90% de notre énergie se consume dans des relations romantiques : comment serait un monde où nous nous occuperions d’autres choses ? Sur quels points pourrions-nous dépenser notre énergie ?

Si nous décentralisions les relations romantiques de l’axe central sur lequel se situent nos projets de vie les plus importants (vie commune, soins, économie partagée, éducation des enfants…), je pense que nous vivrions dans un monde plus flexible, qui nous permettrait de construire nos vies de manières bien plus diverses. Et dont le point de départ serait nos réalités, nos besoins et nos désirs. Qui nous permettrait également de construire des réseaux affectifs qui nous empouvoiraient, avec lesquels nous pourrions construire des formes de vie alternatives dans ce monde patriarcal, capitaliste, impérialiste, colonial, validiste.

Tu te dis anarchiste relationnelle : qu’est-ce que cela veut dire ?

L’anarchie relationnelle est un paradigme, une manière de comprendre les relations, qui entre dans le champ de la non-monogamie et qui ne catégorise pas les relations par types. Elle part de l’idée qu’un lien différent, avec ses propres dynamiques internes, se construit dans chaque relation ». L’engagement, l’intimité physique ou affective et le sexe ne concernent pas uniquement les relations romantiques. L’AR (Anarchie Relationnelle) rompt avec le privilège que les relations romantiques ont sur les autres et qui les considère comme ayant plus de valeur.

Dans la pratique, s’identifier en tant qu’anarchiste relationnelle signifie qu’on ne hiérarchise pas les relations de cette manière, que dans notre réseau affectif, tous les types de liens sont importants et que nous nous impliquons dans tous, qu’ils soient romantiques ou pas. Nous établissons des engagements de vie commune, d’éducation, d’économie partagée, etc., avec les personnes avec qui nous sentons ces affinité et désir, pas nécessairement avec celles avec lesquelles nous avons un lien romantique.

Et dans la pratique, où se situe le féminisme ?

Pour moi, cela se situe sur la même base. L’anarchie relationnelle parle de restructurer les relations sociales, de la manière dont nous structurons les réseaux de soins et de soutien de la vie. En tant que personne sociabilisée comme femme, l’amour est une position de genre qui se concrétise dans « mon projet de vie qui doit tourner autour du couple ». L’AR me donne les outils pour démonter cela. En plus, l’AR sépare l’engagement, la vie commune et s’occuper des enfants, de l’amour romantique — qui est le piège dans lequel tombent les femmes, qui assument de nombreux travaux « par amour ». Cela signifie que nous avons à démonter toutes sortes de dynamiques que nous avons en nous, et à mettre les privilèges sur la table pour les travailler. C’est cela le féminisme.

Et comment prend-on soin les unes des autres ?

Le fait de prendre soin se décentralise et l’intensité des engagements dans ce « prendre soin de l’autre » se répartit entre les différentes relations. Jusqu’où peut aller cette répartition change selon les situations. En fait, nous vivons dans cette même culture romantique et dans un contexte où les relations sont hiérarchisées. Les constructions qui ne se basent pas sur le couple romantique restent fragiles parce que toutes les structures sociales et culturelles renforcent cette hiérarchie.

Je lis sur ton blog El Bosque en el que vivo : « C’est un dur labeur que démonter les mythes de notre culture amoureuse dans nos propres vies. » Cet effort en vaut-il la peine ?

S’il s’agit de ta manière d’appréhender la vie, c’est absolument nécessaire. Ce n’est pas un chemin facile mais il nous empouvoire, nous donne un agenda, nous permet de découvrir plein de choses, nous ouvre le champ des possibles. En chemin, nous établissons des liens forts avec d’autres personnes qui sont également en train de faire un dur labeur, parce que nous construisons à partir de la vulnérabilité partagée et c’est précieux. Nous pouvons réguler cet effort : nous n’allons pas démonter la culture amoureuse du jour au lendemain. Ce sont des processus longs qui se font petit à petit, dans lesquels nous prenons corps, qui doivent se faire avec soin et en prenant soin de soi et des autres, et qui ne sont pas noirs ou blancs. Ce sont des processus que nous ne faisons pas seules, ils sont partagés et cela nous rapproche des personnes dont nous partageons la vie, d’une façon qui n’arriverait pas autrement. Cette construction collective peut être puissante et belle.

Je m’imagine me lever un beau matin et me dire : « eh, merde, je suis pas monogame ! ». Comment on arrive à cela ?

Eh bien, chacune y arrive par son propre chemin. En ce qui me concerne, j’y suis arrivée par des réflexions sur le droit de disposer de mon propre corps..

Il y a des personnes qui arrivent à la non-monogamie en cherchant des manières de continuer à construire une relation qui était monogame et qui, pour une raison ou l’autre, ne fonctionnait plus, dans cette forme, lors d’une situation nouvelle. Par exemple, celle où une des deux personnes veut explorer le monde BDSM ou avoir des pratiques sexuelles non conventionnelles et pas l’autre, ou si une des deux souhaite avoir des relations avec une personne d’un autre genre que celui de sa partenaire et que cela est très important pour elle, que cela fait partie de sa propre identité. Ou pour des questions de séparation physique : une migration longue, un séjour en prison, des situations dans lesquelles arriver à un accord non monogame peut être utile et mieux fonctionner pour certains couples. Il y a aussi des personnes qui viennent à la non-monogamie pour des raisons politiques et pour d’autres, comme dans mon cas, c’est une question identitaire.

Pourquoi devrions-nous repenser nos relations ?

Afin de pouvoir vraiment choisir la manière de vivre les relations qui nous est le plus utile et qui répond vraiment à nos besoins et désirs à chaque moment de notre vie, pour pouvoir construire des relations avec des valeurs qui nous correspondent réellement.

Quel conseil tu donnerais à une personne qui en est juste au début du processus ?

Qu’elle le prenne avec calme et qu’elle recherche d’autres personnes de ce milieu. Si là où elle est, il n’y a pas de communauté de référence, qu’elle la recherche sur Internet, où il y a des communautés virtuelles dans lesquelles nous partageons des ressources. Elle pourra se sentir accompagnée et comprise, ne pas stresser et voir ce qui est possible pour elle. Surtout, qu’elle le prenne avec calme, car, comme c’est un domaine dans lequel nous nous investissons corps et âme, il vaut mieux y aller progressivement. Et en chemin, pouvoir le vivre pleinement.

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[1] J’ai choisi de genrer au féminin tout au long de l’article, comme Roma le fait, tout comme de nombreuses féministes espagnoles. NDLT.

[2] Federica Montseny Mañé, née à Madrid le 12 février 1905 et décédée à Toulouse le 14 janvier 1994, est une intellectuelle et une militante anarchiste espagnole, ministre de la Santé entre 1936 et 1937, sous la Seconde République espagnole, pendant la guerre civile déclenchée par l’armée. Elle est ainsi la première femme espagnole à devenir ministre. (Wikipedia)